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Wednesday, August 12, 2015

All the light we cannot see

Quand j'ai commencé cette lecture, j'avais encore les quelques avis mitigés vus sur la toile (dont celui de Jérôme) en tête, mais j'avais enfin le roman entre les mains et je me suis donc lancée. Et je ne le regrette pas ! Est-ce l'esprit des vacances (alors que je suis de retour au travail) ? Le soleil, la chaleur ?J'ai tout simplement adoré replonger dans une période, pourtant sombre de notre histoire (la deuxième guerre mondiale) et suivre l'histoire de Werner et Marie-Laure. Je l'ignore mais je n'ai plus lâché le roman et j'ai terminé ma lecture (environ 300 pages) en une seule fois, émue par ce roman magnifique.

Ce livre a reçu le Prix Pulitzer, et si, pour moi, il n'atteint pas les mêmes sommets que d'autres romans au niveau du style, il reste néanmoins un formidable témoignage sur la guerre. Le roman débute dans les années 30 et suit la destinée de deux enfants : une petite fille française prénommée Marie-Laure, aveugle, et un petit orphelin allemand, prénommé Werner, parallèlement à la montée du nazisme. Lorsque la guerre éclate, on suit le destin d'un mystérieux diamant, confié aux bons soins du père de Marie-Laure.

J'ai été impressionnée par le talent de Doerr à décrire la lente et puissante main mise de ce dirigeant sur le peuple allemand, sur leur manière de penser. Ainsi, lorsque Werner, le jeune héros orphelin intègre cette école de prestige, il est effrayant de voir quels principes, idées et croyances lui sont assénées du matin au soir. Ici les faibles doivent tomber, disparaitre - l'exemple de son ami Frederick est terrible. Les enfants deviennent des monstres, prêts à tuer leurs congénères pour servir leur unique maître. Ici la pensée libre n'a plus sa place - les "penseurs" sont forcément des êtres pervers, faibles - qui risquent à tout moment de ne plus suivre la seule et unique pensée qui doit régner, celle du Führer. Werner n'y échappe pas au départ - faire partie de l'élite, pour un orphelin, être reconnu par le doyen comme supérieurement intellectuellement est forcément flatteur et Werner rejoint le front, persuadé de servir son pays. Mais déjà son idéal se fissure : l'attaque violente à l'encontre de Frederick, les premiers signes de la guerre, l'ostracisation des Juifs - peu à peu le doute s'immisce dans l'esprit de Werner. Il repense à sa sœur Jutta qui ne comprenait pas cette guerre et l'invasion de la France, pays cher à leur cœur. Tous ces éléments vont semer le doute dans l'esprit de Werner, jeune soldat âgé d'à peine 16 ans.

Parallèlement, on suit Marie-Laure, petite parisienne aveugle mais qui ne cesse de voir plus loin que nous. Marie-Laure s'est construite dans les pas de son père, passant ses journées avec lui et ses collègues au Muséum d'Histoire Naturelle. Elle y a apprend tant de choses sur les sciences (biologie, ethnologie, physique) et sur l'histoire. Elle s'échappe au côté du Capitaine Nemo et de Monte-Cristo, grâce à ses premiers livres en braille qu'elle lit et relit religieusement. A l'arrivée des troupes allemandes, son père l'amène à Saint-Malo, ville portuaire où elle fait la connaissance de son grand-oncle, Étienne - blessé par des éclats d'obus lors de la première guerre mondiale. Ce dernier n'est plus sorti de chez lui depuis plus de vingt-cinq ans. C'est Mme Manec, employée de la maison depuis plus de cinquante ans qui gère l'immense bâtisse de 6 étages au cœur de la ville fortifiée. L'homme se passionne pour les radios et garde précieusement les vieux 78 tours enregistrés par son frère Henri, le grand-père de Marie-Laure,  décédé pendant la première guerre. Celui-ci avait enregistré sur un phonogramme des émissions éducatives présentant aux enfants le monde merveilleux des sciences. Ces mêmes programmes que Werner et sa sœur Jutta écoutaient religieusement à l'orphelinat - ayant appris le français grâce à Frau Elena, la Sœur venue d'Alsace. La boucle est bouclée. La magie opère...

"Werner's mind drifts; he is thinking about the book in his lap, The Principles of Mechanics by Heinrich Hertz. He discovered it in the church basement, water-stained and forgotten, decades old, and the rector let him bring it home, and Frau Elena let him keep it, and for several weeks, Werner has been fighting through the thorny mathematics. Electricity, Werner is learning, can be static by itself. But couple it with magnetism and suddenly you have movement - waves. Field and circuits, conduction and induction. The air swarms with so much that is invisible! How he wishes he had eyes to see the ultraviolet, eyes to see the infrared, eyes to see radio waves crowding the darkening sky, flashing through the walls of the house"(p.58)

C'est évidemment la guerre qui va finir par réunir Werner et Marie-Laure - et un troisième personnage, un colonel allemand lancé à la poursuite du plus merveilleux des diamants, caché depuis des siècles au Muséum d'Histoire Naturelle de Paris et confié aux soins du père de Marie-Laure.

J'avoue que la forme du roman, polyphonique avec des chapitres très courts, m'a quelque peu décontenancé au départ et ensuite j'ai vraiment apprécié ce choix narratif. On est à Paris, puis en Allemagne, puis à Saint-Malo (ville fortifiée merveilleusement représentée) puis à nouveau à Berlin et sur le front.

J'ignore si le fait de le lire en anglais à jouer ou non sur mon appréciation du livre, mais je l'ai trouvé plutôt bien écrit. Surtout les passages lorsque Anthony Doerr décrit les sensations et les émotions ressenties par le personnage de Marie-Laure, aveugle, comme lorsqu'elle décrit ses premiers pas sur la plage, la découverte de l'océan, le fameux passage constellé de bulots ou les milliers d'objets du Muséum d'Histoire Naturelle qu'elle a découvert en les touchant, les humant. J'ai été happée par la passion de Werner pour l'électronique (son carnet de notes où il se pose tout un tas de questions) ou celle de Frederick pour les oiseaux. J'ai adoré ces moments-là et je n'avais qu'une envie : trouver tous les livres cités ci et là par l'auteur américain, comme relire Jules Verne, me procurer les livres d'Audubon et puis continuer à en apprendre plus sur les sciences.

"Dr. Geffard teaches her the names of the shells - Lambis lambis, Cypraea moneta, Lophiotoma acuta - and lets her feel the spines and apertures and whorls of each in turn. He explains the branches of marine evolution and the sequences of the geologic periods; on her best days, she glimpses the limitless span of millennia behind her: million of years, tens of millions. (p.60).

Je pense que ce livre a raisonné en moi pour ces multiples raisons : enfant, j'adorais apprendre - grâce aux livres, mais aussi avec mon père, féru de géographie et de mon grand-père passionné par les plantes. Je revois mon frère démonter un réveil, une radio et même la télévision (il aura fallu l'intervention d'un réparateur ce coup-ci pour la réparer!).  Je me suis vue dans les pas de Marie-Laure arpenter les nombreux couloirs du Muséum, écouter les professeurs expliquer la vie d'un mollusque, sa fossilisation ou le professeur en gemmologie raconter la formidable histoire du diamant des Mers.  Et puis l'auteur s'amuse avec ses lecteurs, puisque les aventures du Capitaine Nemo coïncident avec celles de Marie-Laure et de Werner ainsi lorsque la petite fille compte les chapitres qui lui restent à lire, elle est au chapitre neuf - comme nous lecteurs. 

"The ocean. The ocean! Right in front of her! So close all this time. It sucks and booms and splashes and rumbles; it shifts and dilates and falls over itself; the labyrinth of Saint-Malo has opened onto a portal of sound larger than anything she has ever experienced. Larger than the Jardin des Plantes, than the Seine, larger than the grandest galleries of the museum. She did not imagine it properly; she did not comprehend the scale. 
When she raises her face to the sky, she can feel the thousand tiny spines of raindrops melt onto her cheeks, her forehead. She hears Mme Manec's raspy breathing, and the deep sounding of the sea among the rocks, and the calls of someone echoing off the high walls (...). (p.231)

En plus d'être un excellent page-turner, c'est un livre au goût doux-amer qui vous ramène à l'enfance, loin des ordinateurs et des réseaux sociaux, au plaisir simple d'apprendre, tout en dénonçant l'absurdité de la guerre et en n'épargnant personne. 


All the light we cannot see, Fourth Estate, 530 pages.


Monday, May 25, 2015

Les mains rouges

Copenhague, 1977. Un jeune étudiant travaille à la gare centrale lorsqu'il croise la route d'une jeune femme, Randi, de retour d'Allemagne. La jeune femme, très belle, lui demande un service quelque peu inhabituel : l'héberger quelques jours le temps qu'elle se retourne. Il accepte, troublé par sa beauté et son mystère. Il la retrouve tous les soirs après son travail, les deux jeunes gens se promènent ensemble et vont au cinéma. Un matin, il trouve par hasard son passeport et découvre qu'elle lui a menti sur son nom. Mais la jeune femme disparait, lui laissant la clé d'une consigne à la gare. A l'intérieur un sac plastique rempli de billets de banque. Le jeune homme envoie de manière anonyme la clé de la consigne à la police et reprend sa vie. 

Quinze années ont passé lorsqu'il l'aperçoit un soir dans un magasin. Il ressent alors un besoin viscéral de la suivre et découvre qu'elle vit en banlieue et est mariée à un homme d'affaires. Il finit par reprendre contact avec elle, leur histoire ayant toujours eu comme un goût d'inachevé. Sonja va pouvoir confier à cet homme presqu'inconnu cette partie de son passé restée secrète pendant toutes ces années. Une histoire à la fois personnelle et universelle. Issue d'une famille modeste et désunie, elle fuit dès l'âge de 18 ans un village danois et accepte un poste de jeune fille au pair à Francfort où elle apprend l'allemand. A l'issue de son séjour, désœuvrée, elle rencontre par hasard Thorvald, un jeune allemand qui la fascine et qui va l'introduire dans un groupuscule d'extrême gauche (nous sommes en 1977). 

La jeune Sonja, totalement dénuée de conscience politique, se cherchant un avenir, va accepter de participer à quelques activités du groupe sans y réfléchir plus que ça. Après une dernière mission, la jeune femme retourne à Copenhague de manière précipitée. Elle décide de tourner la page et mène une vie bourgeoise. Mais la vie la rattrape lorsque le procès de Thorvald et d'Angela s'ouvre en Allemagne, plus de vingt ans après les faits....

Je n'avais jamais lu de roman de Jens Christian Grøndahl et je réalise là ma grande erreur ! Je découvre à la fois un immense auteur, dont le style vous accroche et vous empêche de lâcher le livre et le talent d'un homme pour mélanger grande et petite histoire. Sans jamais porter de jugement, il explique ainsi les errances humaines, les doutes et la faillibilité de l'être humain.

J'ai lu le roman en une journée, incapable de le reposer. L'auteur danois s'exprime clairement, distinctement - il possède ce don scandinave qui est de pouvoir exprimer en si peu tant d'idées, de sentiments, tant de choses. Grøndahl vise et frappe juste. 

J'avoue que cette période de l'Histoire m'a toujours fasciné,  j'ai vu les films évoquant cette époque cruciale pour l'Allemagne, mais aussi l'Italie. La bande à Baader, Carlos...  Ici, le romancier ne cherche pas à juger ces groupuscules révolutionnaires (souvent à l'origine d'enlèvements ou de meurtres crapuleux) mais à comprendre comment de jeunes étudiants, issus de familles normales, peuvent du jour au lendemain plonger ainsi dans l'extrémisme. Et comment ils peuvent surtout justifier leurs actes au nom de la souffrance d'autres peuples. Finalement, en tapant ces mots, je réalise que le sujet est toujours d'actualité aujourd'hui. Mais à l'époque, cet engagement n'était lié à aucune religion et les jeunes refusaient d'ailleurs toute forme d'obéissance aveugle en un culte.

Vous aurez compris : un nouveau roman coup de cœur et la découverte d'un très grand romancier. J'avoue que j'ai grand hâte aujourd'hui de découvrir ses autres romans. 


Gallimard, Traduction Alain Gnaedig, 208 pages. 

Wednesday, May 13, 2015

Winter's bone

Deep in the mountains of Missouri, you can get beaten up for asking the wrong questions, everyone knows how to fire a gun, and most families are cooking up crank on the back porch. A teenage girl, Ree Dolly takes on more than she bargains for when she sets out to find her missing father..."

Ree Dolly, le personnage principal de ce roman coup de poing vit dans les montagnes Ozarks, au fin fond du Missouri - là où l'auteur, Daniel Woodrell a choisi de nous emmener avec lui. Un lieu aussi sombre, brutal et violent comme le sont ses habitants.

Ree Dolly, seize ans, élève seule ses deux petits frères Sonny (Jessup Jr) et Harold et s'occupe de sa mère neurasthénique qui passe ses journées assise dans un rocking chair à ressasser le passé. L'argent se fait rare et Ree est obligée surtout en cette période hivernale d'aller chasser l'écureuil pour nourrir sa famille. Un jour, le patron d'une boîte de cautions vient jusque chez elle lui apprendre que son père, Jessup Dolly, qui les a abandonné, doit absolument être présent à son procès sinon ils perdront leur maison, qu'il a mise sous caution.

Ree décide, contre vents et marées de partir à la recherche de cet homme pour le mener de force au tribunal. Elle hait ce bon à rien qui risque de les mettre dehors en plein hiver. Sa meilleure amie Gail, déjà mère à son âge d'un petit Ned, épouse d'un Langan, autre clan des Ozarks vient habiter quelque temps chez elle après avoir fui son mari volage.  Les deux jeunes femmes se soutiennent dans cette nouvelle épreuve et Gail lui prête son vieux pick-up. Alertée par les voisins (du même clan), son oncle, surnommé Teardrop (tatoué sous un œil trois larmes) vient la voir et lui interdit fermement d'aller mener sa propre enquête dans ses montagnes où les Dolly, Langan et autres noms se font la guerre depuis des siècles. Mais Ree ne l'écoute pas.

"Ree walked down the Hawkfall hill with nothing watching her back but the sun. She kicked her boots scuffing loudly along the road and looked at thin smoke rails rising from chimneys below. Twice she turned about to stare toward home, but the antique truck was already beyond sight. Snow piles still lined the road, melting, but the fields were fast becoming mud acres with tattering white borders." (page 128)

Une véritable plongée en enfer, menée tambour battant par un petit bout de femme qui refuse d'imaginer une vie plus misérable qu'elle ne l'est déjà. L’Amérique pauvre blanche, l'Amérique rurale, profonde, oubliée où les cousins épousent les cousines, où les mauvaises langues se disputent une énième vérité.. Rappelez-vous du film Délivrance (en Georgie) et vous comprendrez dans quel merdier vous avez mis les pieds.  Ree s'enfonce dans le froid glacial et vous embarque de force. Et pourquoi acceptez-vous de la suivre ? Parce qu'elle est profondément humaine, battante et parce que l'histoire de son père, de sa mère et même de sa meilleure amie sont écrites magistralement par un auteur qui manie une plume aussi aiguisée qu'une lame de sabre. Parce que tout au fond, l'oncle menaçant et terrifiant pourra peut-être révéler une part d'âme et l'avenir ne sera peut-être pas aussi fermé qu'il ne l'est aujourd'hui.

J'ai lu le livre en anglais afin de mieux profiter du dialecte local et découvrir ces familles oubliées de tous qui survivent dans leurs cabanes en bois dans des conditions identiques au début du précédent siècle. Ces gens vivaient de pêche et de chasse mais aujourd'hui ils vivent de la production et de la vente de méthamphétamine et se déplacent toujours armés. Le lecteur plonge dans ce monde des ténèbres, dans une société qui nous était jusqu'ici interdite.

Daniel Woodrell signe un roman impressionnant, d'une maîtrise absolue et présente au monde une héroïne émouvante mais si courageuse qu'elle vous en mettra plein la vue. Un de mes moments préférés du livre est lorsqu'elle se retrouve face à trois femmes "Ozark" :

The came with the dark and knocked with three fists. The door shook as the clamor of beating knuckles filled the house. Ree glanced from a window and saw three like women, chesty and jowly, wearing long cloth coats of differing colors and barnyard galoshes. She fetched her pretty shotgun before opening the door (...) None of the sisters flinched or stepped back or changed expression.

Merab said, "Come along child - we're goin' to fix your problem for you". (...) Her hair was swept away from her face in a towering white wave that barely budged in the breeze. "Put that thing down.Show some smarts, child."
"Right now I feel like I want to blow me a big sloppy hole clean through your stinkin' guts."
"I know you do. You're a Dolly. But you won't. You'll put that scattergun down and come along with me'n my sisters". (page 179)

Pour ceux qui ne seraient pas très à l'aise en anglais, la traduction Un hiver de glace est disponible en bibliothèque. Les photos sont celles de l'adaptation cinématographique - un film magnifique que j'avais vu à sa sortie et qui m'avait profondément marqué. C'était le premier rôle à l'écran de Jennifer Lawrence et elle incarne à merveille Ree du clan Dolly. J'ai réalisé que dans le film, ils ont transformé Harold en petite fille - je n'ai pas su pourquoi surtout que dans le livre la lignée des fils est largement évoquée aussi j'ai trouvé ça dommage. Néanmoins, je vous conseille tout autant de voir le film. 


Une histoire coup de poing qui vous plongera dans un monde fascinant, où tout le monde est lié, par le sang, le mariage, la haine et l'amour - où chaque jour est un combat et où seuls les plus forts s'en sortent. Et un personnage féminin impressionnant, sans doute l'un des plus marquants de la littérature américaine depuis quelques années.

Un énorme coup de cœur (encore un !).



Editions Sceptre, 193 pages

Saturday, May 9, 2015

Noeuds & dénouement

C'est en me promenant à la médiathèque que j'ai croisé l'oeuvre d'Annie Proulx - j'ai trouvé sa nouvelle la plus célèbre, Brokeback Mountain et son roman, The Shipping News (traduit Noeuds & dénouement), récompensé par des prix prestigieux tels que le prix Pulitzer ou le National Book Award lors de sa publication en 1993.

Quoyle est un journaliste malchanceux et désespéré qui vit et travaille près de New York. Le garçon souffre-douleur de son père et son frère, a grandi dans la honte d'un menton proéminent et d'un corps massif et peu plaisant. Sa vie change lorsqu'il est embauché dans un canard comme pigiste et lorsque Petal, une jolie femme vaine l'épouse. Très vite, celle-ci s'avère infidèle et mauvaise mère pour leurs filles, Bunny et Sunshine. Quoyle amoureux transi accepte toutes ses infidélités car il se trouve très chanceux d'avoir trouvé épouse. Cette dernière le quitte un jour, et meurt dans un accident de voiture (avec son amant), après avoir vendu leurs petites filles à un couple sans enfants. Quoyle retrouve ses filles et une vieille tante, Agnis qui le convainc de retourner sur la terre de ses ancêtres :  Terre-Neuve  Avec ses deux filles, Bunny et Sunshine, assez perturbées et sa vieille tante (Agnis Hamm) Quoyle se retrouve au bout du monde, journaliste pour un canard local dans un univers dur, où tout semble ballotté par les vagues et secoué par le vent. 

Je l'avoue, les premiers chapitres consacrés à la vie d'avant, celle de New York en compagnie de Petal, l'épouse infidèle m'ont fait croire que le roman se passait étrangement dans les années cinquante. Quoyle semble sorti tout droit d'une fable : le visage légèrement déformé, une enfance triste et difficile, il ressemble à un ogre solitaire. La mort soudaine de son épouse volage va le pousser à prendre la décision la plus folle de sa vie : partir s'installer à Terre-Neuve, l'île du bout du monde, où les conditions de vie sont très difficiles. 



"Agnis a un tempérament viril, c'est sûr, dit Mavis Bangs à Dawn une fois la tante partie avec son mètre à ruban et son carnet. Avec son air intrépide, elle empoigne les choses comme un homme. C'est d'avoir vécu aux Etats-Unis. Les femmes là-bas n'ont pas froid aux yeux. T'as vu son calme? Alors que le neveu était comme de la gélatine ! " (page 264)

Mais c'est là que pour moi la magie a opéré : j'avais, je l'avoue, songé à cesser ma lecture (au bout de soixante pages), frustrée de voir cet homme naïf accepter tout de cette garce (son épouse). Mais lorsqu'il met les pieds à Terre-Neuve, Quoyle va peu à peu se révéler et changer. 

Et la lectrice que je suis n'a plus reposé le livre - ravie de suivre la vie de Quoyle qui doit repartir de zéro. Reconstruire la maison de ces ancêtres, inhabitée pendant quarante ans, accepter de tenir la rubrique "accidents de voitures et carnet des bords des arrivées et départs des navires", découvrir le passé des Quoyle,  rencontrer son mystérieux aïeul et vaincre sa peur tenace de la mer en achetant un bateau. 

Que ce soit l'équipe du journal ou les amis qu'ils rencontrent, ce sont tous des personnages haut en couleur, physiquement et de caractère. Les histoires, les anecdotes sont si nombreuses - on ne s'ennuie jamais. Entre un récit qui se veut didactique (la vie des pêcheurs, l'histoire de cette île, ses croyances, ses naufragés et la situation actuelle : le poisson se fait rare, le pétrole ..) et l'histoire personnelle d'un seul homme, Quoyle qui ne conçoit pas d'autre histoire d'amour que celle qu'il a vécu avec sa défunte épouse. 

"Il y a autre chose, aussi. C'est une Hamm, mais c'est une Quoyle. Toutes leurs histoires, ma petite. Desmond - c'était mon pauvre mari - les connaissait. Il vient de Sans-Nom, en dessous de Patte-de-Grappin, une anse un peu plus bas que Cap-Quoyle. Et cette fillette qu'ils ont, c'est une vraie Quoyle, de traviole comme une bouée dans une mer démontée".  (page 265)

Fort heureusement, cette île possède une aura, une sorte de magie qui va peu à peu agir sur Quoyle et sur le lecteur. Ainsi ai-je dévoré les chapitres suivants et j'ai eu du mal à quitter Quoyle et ses comparses. J'ai attendu ainsi ce matin pour finir les trois dernières pages. Annie Proulx est une véritable découverte pour moi et je compte bien lire ses autres publications, que ce soit des nouvelles ou des romans. C'est une conteuse magnifique.



"Le septentrion s'inclina vers le soleil. La lumière se déploya sur la patine laiteuse du plancton qui apparaissait au large, au-dessus des bancs, au confluent du courant salé du Gulf Stream et du courant saumâtre du Labrador. Les eux s'emmêlaient au croisement des tropiques et de l'articque, effervescence de bactéries, levures, diatomées et champignons, un bouillonnement d'algues, de bulles et de gouttelettes, la matière même de la vie, qui pousse à croître, changer, s'accoupler." (page 414)

Pour ceux qui s'interrogent, oui les photos d'acteurs sur la couverture du livre sont celles de l'adaptation cinématographique réalisé par Lasse Halstrom, avec Kevin Spacey, Julianne Moore, Judi Dench et Cate Blanchett. 

Si vous voulez du changement, sentir l'air iodé, entendre le bois mouillé grincer, humer l'odeur d'une soupe au homard, plongez dans ce roman !




Editions Rivages, Bibliothèque étrangère, traduction Anne Damour, 482 pages

Monday, April 6, 2015

L'homme de la montagne

Eté 1979, Californie du Nord - de l'autre côté du pont de San Francisco. Rachel, treize ans et sa soeur Patty, onze ans s'apprêtent à passer leurs deux mois d'été à vagabonder dans la montagne, s'inventant telles ou telles péripéties. Leur père policier, héros de leur enfance a quitté leur mère, qui depuis s'enferme dans sa chambre, laissant les deux gamines livrées à elles-mêmes.

Leur quotidien va être soudainement bouleversé par l'arrivée dans la montagne d'un tueur en séries qui va s'en prendre à de nombreuses jeunes filles et femmes. Leur père est alors chargé de l'enquête et Rachel, qui idolâtre ce dernier et possède une imagination débordante va croire pouvoir l'aider. 

Trente ans plus tard, Rachel se souvient de cet été-là. Devenue une romancière à succès, elle espère qu'en publiant un livre racontant l'histoire, elle arrivera à faire sortir l'assassin de sa cachette.

Quand j'ai entamé la lecture de Devant moi, le monde - j'avais en tête ce livre. L'ayant vu apparaitre à plusieurs reprises sur les blogs, encensés par les critiques, je souhaitais ardemment l'emprunter mais il était déjà réservé. Finalement, je reportais mon choix sur l'autre livre de Joyce Maynard, biographique, où elle raconte son histoire avec J.D Salinger. J'ai adoré le livre pour son style. Joyce Maynard sait si bien raconter les choses, et particulièrement les souvenirs. 

Ainsi, lorsque dans celui-ci, Rachel raconte les heures pendant lesquelles Patty et elle jouaient, réinventaient leur histoire, le monde - couraient dans la montagne, se cachaient, allaient sonner aux portes des voisins, regardaient chaque soir les programmes sur la télévision du voisin, cachées dans leur jardin  est juste sublime. Un grand moment de lecture. Leur mère, dépressive depuis le départ de leur père les laissaient libres de faire ce qu'elles voulaient. Ce "double" abandon, paternel et maternel (même si le père restait présent au début) avaient rapproché les deux soeurs qui étaient inséparables et avaient peu d'amies. 

"Les journées s'étiraient, l'une après l'autre, aussi illimitées que les pentes herbeuses de la montagne et le ciel au-dessus d'elles. Les autres enfants devaient rentrer dîner. Nous entendions leurs mères les appeler, encore que, souvent, ils aient su l'heure d'instinct. Nous, personne ne nous appelait jamais, et ni l'inquiétude ni le remords ne nous taraudaient à la pensée que notre mère avait passé tout l'après-midi à préparer un dîner familial qui, maintenant, refroidissait sur la table. Le dîner se prenait à l'heure, quelle qu'elle fût, où nous étions là". (p. 43)

L'entrée dans l'adolescence de Rachel allait évidemment éloigner les deux soeurs, l'ainée souhaitant ainsi faire partie d'un groupe de jeunes filles, déjà formées (l'obsession d'avoir ses règles m'aura rappelé quelques souvenirs...) et populaires et sortir avec un garçon. 

Difficile de rapporter ici tous les mots de la romancière qui m'ont embarqué dans ce monde presqu'idyllique, innocent - jusqu'à l'arrivée du tueur en série. Peu à peu, ce père si aimé, si adoré, va être happé par l'enquête, dévoré de l'intérieur (les meurtres se multipliant) et Rachel sentira peu à peu son père disparaître. 

Joyce Maynard envie toujours ces filles de 13 ans qui croient encore aux fantômes, aux esprits, au bonheur simple - à l'innocence. Rachel possède ainsi un don qui lui permet de sentir la présence de l'assassin, son regard, ses gestes. Mais pas son visage. Ce don, elle le perd à l'adolescence. Le passage à l'âge adulte pour Maynard, c'est quitter définitivement toute chance de retourner à Neverland

Si j'aime toujours autant son style, j'avoue qu'étrangement, j'ai été un peu déçue par la fin. Un peu trop emballée à mon goût et j'ai eu du mal à croire ce dernier rebondissement dans l'enquête, trente ans après les faits. Comme si Maynard voulait faire de ce roman un thriller. Or pour moi, ce dernier passe au second plan devant l'histoire personnelle des deux soeurs, leur amour fraternel et leur amour partagé pour leur père. 

Je n'ai eu que faire de découvrir le tueur - et j'ai eu du mal avec l'histoire en elle-même (quinze meurtres non élucidés et les victimes qui continuent à se jeter dans la gueule du loup), puis j'ai lu que Maynard s'était inspiré d'un véritable tueur, surnommé le Tueur des pistes qui agissait dans cette fameuse montagne de Tamalpais. Joyce tenait les faits de deux soeurs, Laura et Janet qui vivaient dans ce quartier et dont le père, policier, était en charge de l'enquête. 

Mais j'en reviens à ces longs passages lorsque Rachel se souvient de ses jeux avec sa soeur, de leur complicité, des balades avec son père, de celui-ci lui apprenant à conduire malgré son état de santé. 

Et puis, soudainement, j'ai repensé à cet âge de l'innocence - et je me suis rappelée de ces moments idylliques, où j'inventais un monde et passais des heures à interpréter tel ou tel personnage. Tous ces étés passés dans la maison de campagne, les balades à vélo, les parties de pêches - les rencontres avec les animaux sauvages ou la traite des vaches chez le fermier voisin. Les jeux de cache-cache dans la grande du voisin (dans le foin). Regarder les têtards se transformer en grenouilles. Partir à la cueillette de fleurs, ramasser les mûres et groseilles. Les soirées à se réchauffer près du feu. Faire griller le pain pour le petit-déjeuner. Rapporter les oeufs frais à vélo en faisant garde à ne pas chuter. Des heures à jouer dehors, la liberté absolue. 

Et puis la reprise des cours, et moi, toujours aussi grande et mince. Et les copines qui se développent. Et puis un jour, ça m'est arrivé mais surtout j'ai compris que, contrairement à mes amies, je n'avais jamais redoublé alors que la majorité des élèves de ma classe avait un ou deux ans de retard. Et puis, la maison de campagne fut vendue. Mais je continue à écouter le vent, à écouter les oiseaux chanter, à échanger de longs regards avec les chats ou les animaux sauvages, à cueillir des fleurs sauvages. A rêver. Je crois que la lecture permet de maintenir ce lien fragile. 

Et vous, vous souvenez-vous de cet âge d'or ?

Pour y répondre, lisez ce livre magnifique qui vous fera voyager dans le temps, dans votre enfance. Les mots de Joyce Maynard vous iront droit au coeur.



Editions Philippe Rey, traduction Françoise Adelstain, 314 pages

Thursday, March 26, 2015

Faillir être flingué

Un souffle parcourt les prairies du Far West, aux abords d'une ville naissante vers laquelle toutes les pistes convergent. C'est celui d'Eau-qui-court-sur-la-plaine, une Indienne dont le clan a été décimé, et qui, depuis, exerces ses talents de guérisseuse au gré de ses déplacements. Elle rencontrera les frères McPherson, Jeff et Brad traversant les grands espaces avec leur vieille mère mourante dans un chariot tiré par deux boeufs opiniâtres ; Xiao Niu, qui comprend le chant du coyote ; Elie poursuivi par Bird Boisverd ; Arcadia Craig, la contrebassiste. Et tant d'autres dont les destins singuliers se dévident en une fresque sauvage où le mythe de l'Ouest américain, revisité avec audace et brio, s'offre comme un espace de partage encore poreux, ouvert à tous les trafics, à tous les transits, à toutes les itinérances. Car ce western des origines, véritable épopée fondatrice, tantôt lyrique, dramatique ou burlesque, est d'abord une vibrante célébration des frontières mouvantes de l'imaginaire.

J'ai toujours eu envie de lire ce livre depuis sa sortie. En premier lieu parce qu'il s'agit d'un western, genre que j'affectionne particulièrement, et en second lieu parce que la quatrième de couverture me semblait particulièrement alléchante. Etrangement, j'ai eu ce livre à plusieurs reprises entre mes mains mais à chaque fois je le reposais. Alors quand j'ai découvert qu'il était disponible à la médiathèque, je n'ai pas hésité une seconde.

Je n'ai lu aucun livre de Céline Minard. La première phase résume parfaitement l'histoire : comment des hommes qui ne se connaissent pas vont se croiser à plusieurs reprises et converger vers le même lieu. La petite bourgade semble agir sur eux comme un aimant. Elle y attire toutes sortes d'hommes et de femmes. Car ici Céline Minard fait la part belle aux femmes : chaman, fille de joie, musicienne, patronne de bar, tisseuses, elles sont nombreuses et très intelligentes.

"Elle aurait volontiers fumé une pipe d'opium pour changer. Au lieu de quoi, elle se resservit un verre de brandy, du meilleur de sa réserve, car il ne faut jamais se laisser aller dans l'adversité. Que tout la ville aille donc se laver et se faire masser par quatre Chinois tripoteurs, après tout, qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire, ses clients arriveraient plus propres et moins à cran, et voilà tout, la belle affaire !" (page 248)

J'avoue que j'ai eu un peu de mal à rentrer dans le roman car en l'espace de quelques chapitres, la romancière présente à tour de rôle tous les personnages. Et ils sont nombreux et parfois très ressemblants, ils se croisent et se volent.  Ils finiront tous, voleurs et victimes par se retrouver dans cette petite bourgade. Chaque lecteur peut aisément s'identifier à un ou deux personnages. Les hommes, de leurs côtés, sont buveurs, bagarreurs, rudes mais profondément attachants.

L'autre talent de Céline Minard est d'apporter une touche d'humour à l'histoire. Les hommes sont quelque peu rudimentaires. Ainsi lorsque Josh retrouve par hasard un type qui porte ses bottes, c'est la ville entière qui se charge d'organiser un défi entre les deux hommes dont les bottes sont la récompense. Les hommes oublient rapidement leurs différents au contact de l'alcool. On ne s'ennuie pas une seconde.

Comme un fil conducteur, Eau-qui-court-sur-la-plaine vient ici soigner les âmes en peine, les blessés, qu'ils soient blancs ou indiens. Cette chaman qui parcourt la plaine avec Gifford, un métis, est respectée par tous les indiens. Dans cet Ouest sauvage, les tribus indiennes se font encore la guerre. Le commerce avec l'homme blanc est florissant.  J'ai vraiment adoré le personnage d'Elie - un jeune homme attachant qui unit les deux mondes, celui de l'indien et de l'homme blanc. Céline Minard décrit parfaitement ce monde entre parenthèses, où les orpailleurs et les vendeurs de peaux côtoyaient les tribus indiennes. Où ces derniers les accueillaient et leurs dispensaient soins et nourriture en cas de besoin. Que dire de Gifford et de ses magnifiques dessins d'oiseaux ? De Josh et de son amour maladroit pour Xiao Niu ?

"C'était peut-être le scalp d'un dieu cheval qu'Elie avait obtenu en courant dans les cieux lors d'un voyage dans la terre de ses ancêtres d'où il était revenu par magie." (page 156)

Céline Minard a vraiment réussi à recréer avec talent ce monde perdu - la naissance de cette petite bourgade, l'attachement croissant de ses habitants au fil du temps à ce lieu et cette vie en communauté. 

Je repars de cette lecture avec plein d'images en tête : les gouailles de cow-boys, l'odeur de la laine de mouton, le petit paradis vert de Brad, le commerce ambulant de Jeff, les baignoires de Zeb, les oiseaux de Gifford et Elie, libre comme l'air. 
Payot-Rivages,  326 pages.

Thursday, March 19, 2015

Sukkwan Island

Ce roman figurait depuis longtemps sur ma wishlist, puis quand j'ai découvert qu'il était disponible à la médiathèque, je n'ai pas hésité une seconde. De David Vann je n'avais encore rien lu, même si dans ma PàL se trouve un autre de ses romans Dernier jour sur terre que le père Noël m'a gentiment apporté l'hiver dernier. J'avais hâte de me lancer dans la lecture d'un roman "nature writing" de surcroît m'emmenant très loin dans les contrées sauvages de l'Alaska. 

L'histoire commence avec James Edward Fenn, alias Jim. Ce dernier a tout claqué du jour au lendemain après son deuxième divorce pour emmener son fils, Roy, né de sa première union, âgé de treize ans avec lui sur une île sauvage du Sud de l'Alaska pendant une année. Le père y voit là l'opportunité d'un nouveau départ et la possibilité de mieux apprendre à connaître son aîné. Sukkwan Island les attend donc.

Mais rapidement, rien ne se passe comme prévu. Le père, ancien dentiste, et accessoirement pêcheur, n'est absolument pas préparé à vivre ainsi dans la nature avec le strict minimum. Ce n'est pas un homme des bois même s'il a toujours rêvé d'en être un. Un ours a vite fait de détruire une partie de leurs affaires et manger une partie de leurs vivres, puis la pluie, le froid et la neige vont venir transformer leur aventure en une épreuve redoutable. S'ajoutent pour le fils, les défaillances du père, un homme faible, immature et dépressif.

Le rêve du retour à la nature va peu à peu se transformer en cauchemar - pour le fils d'abord, puis pour le père. La nature ne leur laisse aucun répit - Roy doit très vite aider son père à protéger leurs maigres provisions, couper du bois avant l'hiver, et fumer le poisson. Très vite, l’adolescent va réaliser que son père n'est plus que l'ombre de lui-même. Roy, de son côté a treize ans : un âge difficile, son corps mue, ses idées aussi. Lorsque Jim chute dans une clairière et que son fils doit le porter jusqu'à la cabane puis le veiller pendant des jours et des nuits, le lecteur sait que le fils a pris le dessus. Roy ne veut plus rester, il veut repartir chez sa mère, sa sœur. Vers la vie.

Mais l'histoire en décidera autrement.

Que dire ? J'ai d'abord découvert le style de David Vann - une écriture fluide, natif de l'Alaska, il vous emmène sans souci dans ce décor de carte postale, qui en une fraction de seconde peut vous tuer. Une nature magnifique mais dangereuse, impardonnable. J'ai lu quelque part que les bois représentent l'inconscient chez l'homme. Vann a une écriture limpide qui me plaît beaucoup.

Copyright Lunaceronte


Chez ces deux êtres que tout oppose : l'un enchaine les échecs et vieillit, l'autre grandit avec assurance dans une environnement stable, les rôles s'inversent. Le doute est semé. L'instabilité du père fait douter le fils. Le malheur et la solitude se répandent comme du poison dans leurs veines. On a du mal à comprendre ce qui unit ces deux êtres, si ce n'est cette relation purement filiale. Le fils qui aime son père et cherche encore son approbation accepte donc de le suivre dans ce projet fou car il sait que son père est un homme affaibli.

Vann casse violemment l'image du père :  ici point d'homme fort, protecteur, ou de pater. Le père pleure, et ne cesse de s'apitoyer sur sa vie. Il traine avec lui ses échecs et est incapable de se projeter dans l'avenir et même d'être dans le présent. Il est là physiquement mais absent mentalement. Cet homme est lâche et égoïste. Son fils n'est plus l'enfant de cinq ans admiratif mais un adolescent de treize ans qui lui renvoie sa propre image : celle d'un homme qui a tout raté. Les deux hommes sont isolés sur une île et isolés l'un de l'autre. L'histoire prend une tournure sombre.

David Vann est un enfant de la nature et sait parfaitement la décrire, quel plaisir de lire ses mots. On a froid avec les deux personnages, on a faim avec eux, on est présent à chacun de leurs pas et on est seul avec eux. J'ai vraiment aimé le style de l'auteur.

Avez-vous noté que l'auteur dédicace ce livre à son père, prénommé James Edward, comme le héros? Enfin, le mot héros est sans doute ici erroné tant le personnage de Jim est abject. Pitié, dégoût, indifférence - voilà mes sentiments à son égard. Pourtant je n'ai jamais lâché le livre.  Le lecteur sent la pression monter, la nature les opprime et il est clair que quelque chose va éclater mais j'ai été la première surprise. Je ne m'y attendais pas. Quel choc !

Je n'en dirais pas plus mais je vous invite fortement à partir passer quelques mois en Alaska. Quant à moi, je compte bien me lancer dans la lecture de ses autres romans. Ma PàL ne risque pas de diminuer ;-)

Gallmeister, Nature Writing, 192 pages

Sunday, March 1, 2015

Fannie et Freddie

J'ai découvert Marcus Malte un peu par hasard. J'avais lu récemment sur le web des références à son autre livre, Garden of Love, récompensé à plusieurs reprises. Me voilà dans le rayon des coups de cœur de ma médiathèque, et côte à côte Garden of Love et Fannie et Freddie. J'hésite mais impossible de me décider, au final je prends les deux. 

Je me suis souvenue plus tard que Cachou avait rédigé une chronique sur le premier. Je choisis d'attaquer par le plus court. Me voilà projetée en Amérique, dans le parking couvert du 45, Wall Street. Un courtier est kidnappé par une femme étrange, surnommée Minerve par ses collègues et dont l'une des obsessions est d'arriver à dissimuler son œil de verre. Le jeune homme se réveille alors dans une petite maison de l'autre côté de l'Hudson, attaché à une chaise, Minerve face à lui. Un huit-clos s'installe entre les deux personnages.

Le lecteur découvre peu à peu que la femme s'appelle Fannie, et l'homme Freddie et qu'il s'agit ici de la maison des parents de Fannie, tous deux victimes de l'escroquerie des subprimes, endettés à mort. Comme des milliers de personnes à travers l'Amérique, ils ont tout perdus. La petite bourgade ne compte plus les maisons saisies par les banques. Très vite Freddie est confronté à une femme rongée par la douleur liée à la mort soudaine de ses parents, vieux couples d'ouvriers, ruinés par cette économie capitaliste qui leur  d'accéder à la propriété avant de les prendre par la gorge en augmentant sans cesse les intérêts du prêt immobilier. 

Que dire ? J'ai eu du mal à rentrer dans l'histoire, non pas que je sois imperméable au huit-clos, mais parce que le personnage de Fannie, dont l'histoire personnelle pourrait apporter de la compassion a déjà "basculé". Il n'y a plus à proprement parler de mystère sur l'issue de ce huit-clos.. Son côté pervers est presqu'effacé par sa folie. Ainsi, Fannie veut se venger sa famille en kidnappant un golden-boy mais en même temps propose à sa victime de l'épouser...
Ce qui a pour effet immédiat d'annuler la perversité du personnage au profit de la folie. 

J'ignore si je suis très claire. Parallèlement, très vite, j'ai pensé à Misery de Stephen King, mais là où l'auteur plaçait la perversité de l'héroïne (qui avait kidnappé son romancier préféré parce qu'il avait choisi de tuer son personnage fétiche) et prenait plaisir à ce jeu-là, ici nous sommes dans un autre registre, finalement moins violent et moins effrayant. Enfin pour moi.

J'avoue que j'ai été déçue par ce roman. 

Vous voulez rire ? J'ignorais que livre contenait également une nouvelle de Marcus Malte : Ceux qui construisent des bateaux ne les prennent pas. J'ai donc continué ma lecture (car la fin n'est pas très "finale") en pensant être toujours dans l'histoire de Fannie et Freddie. Mais très rapidement, j'ai saisi que nous étions passés de New York à Seynes-sur-Mer et que plus un seul personnage du roman n'apparaissait.... Honte à moi ;-)

Et puis, surtout le changement de style de l'auteur m'a marqué. Ici c'est plus brut de pomme, le langage est moins châtié et j'ai été rapidement happée par l'histoire. J'ai vraiment aimé ce récit. Ici, le lecteur suit un lieutenant de police français, Ingmar Perhsson, hanté par la mort tragique de son ami d'enfance Paul, l'année de ses 14 ans. Celui-ci était mort brutalement d'une balle dans la tête. La police avait classé la mort en accident, or Ingmar persuadé qu'il s'agit d'un crime, va consacrer sa vie à trouver le responsable. 

Cette nouvelle m'a beaucoup plu, car l'auteur ajoute une touche nostalgique à son récit. Lui qui a grandi à Seyne-sur-Mer rend ici hommage à une époque révolue : celle des ouvriers portuaires. Disparus depuis.

Nantaise, j'ai grandi et je vis toujours à proximité de Saint-Nazaire où les chantiers navals continuent d'exister, bon gré mal gré et ce texte m'a donc particulièrement touché. 

Une très belle surprise. Je ne saurais que vous conseillez de sauter le roman et de lire tout de suite la nouvelle ;-)

Éditions Zuma, 128 pages

Wednesday, February 11, 2015

Et devant moi, le monde

Cette lecture aura été un vrai challenge pour moi. Pas pour le style, qui m'a vraiment plu (et qui me pousse à lire ses autres romans) mais le choix de Joyce Maynard de raconter sa liaison avec mon auteur préféré, J.D Salinger alors qu'elle était une très jeune étudiante. 

Le récit de Joyce ne s'arrête pas à cette seule année mais vous fait voyager à travers l'Amérique des années 60, 70 et 80. Joyce livre dans une autobiographie plus ou moins romancée, un formidable témoignage d'une période charnière pour la femme. 

Elle-même écrivain, elle livre ici à la presse toute sa vie en pâture, son enfance de petit génie, son adolescence cahotique dans un foyer familial brisé, ses problèmes de boulimie, d'anorexie, ce corps qu'elle n'arrive pas à maîtriser, ses échecs sentimentaux, son travail auprès des magazines, ses enfants, et sa quête absolue du bonheur. 

Un regard sans concession sur ses premiers écrits, où elle était devenue, sans le vouloir le porte-parole d'une jeunesse dans laquelle elle ne se reconnaissait pas. Comme sa mère qui rédigeait des articles pour des magazines défendant les valeurs familiales, elle juge très vite ses pairs et crée la polémique.

Lors de la parution de son premier article, Joyce a 18 ans et offre d'elle une image totalement à l'opposée de la vérité, maquillant ses faiblesses, ses doutes et sa vie, celle d'une recluse incapable d'adhérer à la vie estudiantine. Yale étant un échec, elle trouvera dans J.D Salinger un refuge. Joyce avait des parents extra-ordinaires, je l'écris ainsi car le poids est tel qu'ils lui compliqueront à jamais la vie. Un père unique, mythique qu'elle cherche absolument à retrouver à l'âge de 18 ans dans les traits du romancier américain le plus célèbre, à l'époque âgé de 53 ans.

Puis cette mère, à la fois étouffante et confidente, qui au fil des années s'éloigne et dont tout contact sera à l'avenir tendu. Alors que le cocon familial se délite, Joyce se cherche désespérement. 

La romancière raconte sa vie auprès de J.D Salinger. Comme je l'explique, il s'agit ici de mon auteur préféré qui fut le choix, lorsque son roman (et unique roman publié) The catcher in the rye (L'attrape-coeurs) fit le tour de monde, de partir s'installer dans la campagne de la Nouvelle-Angleterre et d'y vivre en ermite. Refusant dorénavant tout contact avec le monde de l'édition (cf.citation ci-dessous), qu'il juge très sévèrement et tout contact avec la presse. 

"Le manque de véritable don ou de pensée originale ne les empêche pas d'exiger toutes sortes de changements absurdes dans l’œuvre d'un écrivain, rien que pour prouver qu'ils ont un talent irremplaçable. Ils ont tant d'idées brillantes à proposer. Incapables de produire eux-même une seule ligne, ils sont obligés et déterminés à imprimer définitivement leur marque sur ton travail."

Je ne connaissais donc rien de la vie privée de mon auteur préféré à part son passé comme G.I. Et cela me convenait. Lire le livre de Joyce Maynard était donc pour moi une sorte de challenge personnel. J'y ai découvert un homme d'un rigueur extrême, dont l'isolement l'aura pousser dans ses retranchements et aura contribué à développer encore plus sa phobie sociale. L'homme est misanthrope. Excepté pour ses enfants, dont il est fou, la présence des autres l'insupporte. J.D Salinger se passionne pour l'homéopathie et préfère la compagnie des plantes à celle des hommes.
Il continue d'écrire mais refuse de publier ces œuvres. Je suis certaine qu'il a écrit encore sur la famille Glass. Aussi, sans doute comme des centaines de personnes, je suis frustrée de savoir que je ne lirai jamais ces écrits. 

Si vous n'avez jamais lu l’œuvre de Salinger, la famille Glass est une famille new-yorkaise dont les enfants (6) sont précoces et sont devenus célèbres en apparaissant dans un jeu radiophonique célèbre. Il y a Buddy, Seymour, les jumeaux Walt et Walker, Boo Boo, Franny, Zooey. J.D Salinger leur consacre 3 nouvelles publiées.

"Jerry écrit plusieurs heures par jour. Au cours des années qui ont suivi sa dernière publication, il a terminé au moins deux livres, dont les manuscrits sont à présent enfermés dans son coffre-fort".

L'homme est pétri de contradictions, il juge très sévèrement les jeunes auteurs (comme Joyce) qui rêvent d'être publiés et déclare préférer vivre en ermite mais ne cesse de revivre éternellement son passé avec ses enfants ou en écrivant à de très jeunes femmes écrivains. Comme Joyce, il a une relation tellement compliquée avec la nourriture, il ne mange presque rien. Ainsi, la viande doit être uniquement de l'agneau, cuit à 150°C, il refuse tout féculent, etc. Tout chez lui tourne à l'obsession ; celle du contrôle. Au final, difficile de dire si l'homme est heureux. Excepté lorsqu'il étudie l'homéopathie avec d'autres personnes, le monde est son ennemi. Il isole totalement Joyce qui finit par étouffer, humainement et artistiquement. 

"Tâche de bien comprendre que, à la minute où tu publies un livre, il t'échappe des mains. Arrivent alors les critiques, qui s'acharnent à se faire un nom en démolissant le tien. Et ils y parviennent."

Alors que Joyce voit sa carrière décoller, le New York Times veut publier ses articles, elle est confrontée à un terrible dilemme, car son amant la condamne sévèrement à ce sujet. 

"Publier c'est carrément la honte. Le pauvre nigaud qui s'y laisse prendre ferait aussi bien de descendre Madison Avenue le froc baissé"

Je n'en dirais pas plus. Quelque part, J.D Salinger reste un mystère. Et puis, cela ne remet absolument pas en cause ma passion pour son œuvre. D'ailleurs, je dirais même l'inverse, puisque Joyce confie que le romancier est très attaché à la famille Glass, qu'il la considère presque réelle (moi aussi) et qu'il a accumulé des tonnes d'informations sur chacun des membres, leur créant une véritable vie. Ironie du sort, Joyce n'a pas lu les nouvelles consacrées à cette famille unique lorsqu'elle vit avec lui, aussi elle ne prête pas attention à ces documents. 

C'est en lisant Franny and Zooey, Raise high the roof beam, carpenters, ou Seymour, an introduction (les 3 nouvelles consacrées aux Glass) qu'elle comprendra mieux a postériori les réactions de J.D lorsqu'il rencontre une enfant surdouée (violoniste), ou quand elle lui parle de ses propres parents, ayant poussé la créativité de leurs filles à leur paroxysme. Il condamne clairement ces gens qui transforment leurs enfants en marionnettes. 
Plus tard, elle retrouvera dans un autre enfant l'héroïne d'une des nouvelles de son recueil, Nine Stories.

Mais revenons au livre, si cette année passée auprès de l'écrivain aura éminemment compté dans la vie de Joyce, elle continue son récit. Ses difficultés à rebondir après leur terrible séparation, sa recherche perpétuelle de l'amour et la lente désintégration du cocon familial suite à la séparation de ses parents. 

Elle sait aussi regarder en arrière et juge avec honnêteté ses premiers écrits, ou comment elle s'est menti à elle-même (ce que condamnait violemment Salinger) en acceptant d'écrire des rubriques conseils (pour la famille) dans des magazines. Elle se ment à elle-même et aux autres en maquillant la vérité, comme sa mère qui faisait de même en omettant l'alcoolisme de son époux.  

Son récit est en tout point passionnant. J'ai dorénavant hâte de découvrir ses romans, dont le fameux "L'homme de la montagne".

Parallèlement, comme je l'ai précisé dans mon billet "Noyée..", j'ai décidé d'en apprendre plus sur mon auteur préféré, j'ai reçu le fameux livre Salinger - écrit après une enquête minutieuse de 8 ans et j'ai hâte de le découvrir.

Je ne crois pas qu'on doive chercher à "percer le mystère" qui entoure un artiste. Ainsi, ce n'est pas tant son processus de création qui m'intrigue (il écrivait tous les jours dans un petit bureau et en parlait comme un sacerdoce) mais le fait que cet homme vivait une vie totalement différente avant de tout quitter à l'âge de 40 ans lorsque le succès vient frapper à sa porte.

Je remercie donc Joyce Maynard même si je sais que J.D Salinger aurait détesté qu'elle publie ce roman. 



Editions Philippe Rey, traduction Pascale Haas, 462 pages

Sunday, February 1, 2015

Les crimes du Phénix et le monstre de la Tamise

Une nouvelle bande-dessinée, à nouveau en noir et blanc et une nouvelle enquête. Décidément, je suis assez prévisible. En voyant la couverture, et en survolant quelques pages, j'ai retrouvé l'Angleterre de Sherlock Holmes - mais ici c'est l'inspecteur Coke qui mène l'enquête. Une horrible bête monstrueuse assassine d'honnêtes citoyens et la population a peur. L'inspecteur Coke, sous les traits de Dino Battaglia entre en scène. 

Voici l'histoire des Crimes du Phénix, la seconde, Le monstre de la Tamise est malheureusement inachevée. C'est en ayant fini de lire la première, que j'ai découvert (en lisant la troisième de couverture), que l'artiste était décédé subitement à l'âge de soixante ans. Il était en train de mettre en scène pour la troisième fois, ce nouveau personnage, l'inspecteur Coke. 

J'avoue qu'apprendre ainsi à la fois son décès, et la fin, par conséquence, des aventures de l'inspecteur gallois, m'a quelque peu attristé, car j'ai accroché à l'histoire et au coup de crayon de Battaglia. 

Cela m'aura permis de découvrir que Battaglia est un artiste de référence, qui allia ses deux passions, le dessin et l'illustration pour créer les premiers romans graphiques en adaptant de célèbres romanciers, comme Melville, Poe, Lovecraft, Rabelais ou Maupassant. 

L'histoire est somme toute classique, mais elle est néanmoins bien écrite et le suspens est maintenu. 



Je n'ai pas deviné la fin (ce qui m'arrive assez souvent). Il est vrai que si vous aimez Londres et les enquêtes policières - alors vous aurez peut-être une impression de déjà vu mais une bonne impression.  J'ai bien aimé Coke, cet inspecteur sérieux mais attachant et persévérant. Je le redis, je suis attristée que l'auteur soit décédé, ayant mis fin de facto à la vie de Coke.

Le coup de crayon de Battaglia m'a vraiment plu.  L'absence de couleur ne m'a pas dérangée. 

Je n'ai pas lu le premier volet, La Momie, mais si je peux mettre la main dessus, je n'hésiterais pas.