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Wednesday, July 15, 2015

The Homesman

J'avais déjà vu l'excellente adaptation cinématographique signée Tommy Lee Jones lorsque j'ai entamé ma lecture de mon deuxième roman de Glen Swarthout. J'adore les western même celui-ci, sorte d'ovni puisqu'ici il n'est ni question d'Indiens, de scalp ou de chasseurs de bisons. Swarthout nous offre un drôle de voyage :  en 1855, un convoi quitte l'Ouest sauvage (futur état du Nebraska) pour l'Est, retour vers les terres civilisées de l'Iowa,  à Hebron. Composé de 5 femmes et d'un homme, le convoi prend ainsi le chemin inverse de milliers de migrants, hommes, femmes et enfants partis se procurer de nouvelles terres, plein d'espoir, vers l'Ouest etrepoussant sans cesse la "frontière". 

L'héroïne, Mary Bee Cuddy est considérée comme une vieille fille. Âgée de 31 ans et considérée trop autoritaire et laide,  elle n'a toujours pas trouvé mari. Elle enseigne dans une petite bourgade sauvage de l'Ouest, frappée en cette saison par un hiver qui refuse de s'en aller. Tempête de neige sur tempête de neige. Mary Bee a appris à gérer seule la tenue de son ranch. Monter à cheval, manier les armes, s'occuper des bêtes - rien ne lui fait peur. Pieuse, elle prend conseil auprès du Révérend Dowd et désespérée propose à un des ses voisins, plus jeune, de l'épouser. Premier refus. Mary Bee Cuddy ne conçoit pas le mariage comme un acte d'amour mais comme un contrat : deux personnes partageant les mêmes objectifs et s'entraidant. Bafouée, la jeune femme apprend par Dowd que sa seule amie (kilomètres à la ronde) Theoline Belknap a perdu la raison, après avoir accouché, à 43 ans d'un troisième enfant. Elle l'a laissé mourir de froid et est plongée depuis dans un terrible mutisme.

Dowd apprend à Cuddy que ce phénomène s'étend sur toute la région et que trois autres femmes sont également devenues folles, Gro Svendsen qui a essayé d'assassiner son époux, Hedda Petzke, catatonique depuis une violente attaque de loups et Arabella Sours qui a perdu ses trois enfants. Incapables de tenir leur maison correctement, de prendre soin de leur progéniture et de leur mari, elles sont devenues des fardeaux. Dowd a eu connaissance d'un précédent convoi qui a emmené ces femmes vers la civilisation, à Hebron en Iowa. Il propose aux 4 époux de payer pour leurs frais de voyage, de préparer des lettres à leurs familles (la plupart sont originaires de l'Est et ont encore de la famille là-bas). Le cas échéant, l'Iowa possède un asile. Le révérend propose de tirer au sort pour désigner la personne chargée d'emmener ces femmes. 


Le sort désigne Belknap mais l'époux se dérobe, il refuse net de partir. Mary Bee Cuddy propose alors de le faire à sa place. Qu'une femme le fasse parait fort peu raisonnable mais les époux n'ont pas d'autres choix. Une question de survie. Ces femmes leur demandent de l'attention, du temps qu'ils n'ont pas. Cuddy réalise cependant son erreur et trouve sur son chemin, un homme dont la vie ne tient qu'à une corde. Bandit, voleur, George Briggs, la cinquantaine, a été battu puis on lui a passé la corde au cou, les mains attachées dans le dos, il est en vie car sa monture n'a pas encore jugé bon de l'abandonner. En échange de la promesse de l'accompagner jusqu'à Hebron, Cuddy le libère. La cohabitation s'avère au départ difficile. L'homme rechigne à la tâche, il n'éprouve aucune sympathie pour ces femmes qu'ils jugent responsables de leurs situations. La neige succède à la neige et c'est en compagnie de ces compagnons de voyage étranges et deux mules que le convoi se met en route. 

"Soon, however Mrs Svendsen began to wail again, and was echoed by another woman, then another, and presently the voices of all four,  Gro Svendsen and Hedda Petzke and Arabella Sours and Theoline Belknap, joined in discord. It was a lament such as these silent lands had seldom heard. It was a plaint of such despair that it rent the heart and sank teeth into the soul. (..) It was as though the tragic creatures in the wagon could now, finally, discern what was happening to them : that they were being torn apart from everyone they loved, their men, their children born and unborn; and from everything they loved, their flower seeds and best bonnets and wedding rings - never to return". (p. 104)

Cinq semaines de voyage où ils vont devoir affronter toutes sortes d'obstacles, principalement cet hiver très rude, la nature peu complaisante et croiser en chemin des indiens. Mary Bee se sent proche de ces épouses, esseulées, malheureuses. L'une d'elle, aux accès de violence incontrôlables n'a pas su donner à son mari d'enfant. Chose impensable en ces temps. Forcée au devoir conjugal quotidiennement, elle n'éprouve plus d'amour pour son conjoint et développe peu à peu une haine féroce à son encontre. Le décès de sa mère, seule protection, va faire basculer la jeune femme. Idem pour Arabella dont les trois enfants vont tous décéder en moins de deux jours de la diphtérie. Que dire de Theoline dont l'époux a eu vite fait de lui trouver une remplaçante, âgée de 17 ans ? La Conquête de l'Ouest se fera sur leur sang, leurs tripes. Les femmes ne sont là que pour donner des fils et des filles en âge de travailler, tenir la maison, le poulailler. Elles ne sont que du bétail.

Cuddy se voit aussi abandonnée, par les hommes. Trompée, rejetée - éprouvée par ce voyage où elle perd tous ses repères, elle sombre peu à peu.


Je n'en dirais pas plus, mais sachez que Swarthout réalise un vrai tour de force. Non seulement en nous plongeant dans cette époque, mythique de l'Ouest, totalement méconnue du lecteur - on est très loin de la joie de vivre de la Petite Maison de la Prairie, ici Dame Nature donne mais reprend tout. Ces femmes, nées à l'Est, élevées dans des villes civilisées se retrouvent soudainement seules à affronter l'attaque des loups affamés (comme Mrs Petzker), la maladie de leurs enfants, les récoltes brûlées ou l'aridité de la terre. Chaque jour, elles doivent assurer le dur labeur quotidien sans jamais se plaindre.  Incapables d'exprimer la moindre émotion au début du voyage, la distance physique avec l'origine de leurs malheurs va avoir un effet positif. Les femmes ne se lamentent plus, se laissent soigner, emmener et vont trouver chez Briggs la protection et la sécurité dont elles ont besoin. Et Dame Nature leur offre les premiers signes du printemps.

Si Mary Bee Cuddy perd peu à peu confiance en elle, l'homme qu'elle juge rustre, sauvage, mal élevé, sans foi ni loi va peu à peu s'éveiller au monde et ce voyage va transformer Briggs en une personne qu'il n'aurait jamais soupçonné être un jour. Ainsi on comprend mieux le titre du livre, The Homesman - néologisme créé par Swarthout pour désigner cet homme chargée de ramener ces femmes dans leur foyer d'origine, à l'Est. (Traduit "le rapatrieur" dans la version française). La frontière invisible semble ainsi séparer ainsi le monde : La folie à l'Ouest, la raison à l'Est. 

Décidément, ce Swarthout a tout pour me plaire ! Quel plaisir de lire ses mots, ses textes. Hâte de découvrir ses autres écrits. Vous l'aurez donc deviné, encore un gros coup de cœur pour moi ! 

PS : J'avais beaucoup aimé l'adaptation cinématographique et étrangement je ne me suis souvenue de la troisième partie que peu de "pages" avant celle-ci (pourtant il s'en passe des choses, que je vous tais volontairement). Tommy Lee Jones et Hilary Swank ont parfaitement rempli leurs missions et je n'ai eu cesse de revoir pendant ma lecture le visage de ces deux êtres bafoués par la vie mais foncièrement bons. 

★★★★★

Éditions Simon and Schuster, The Homesman,  lu en anglais, 278 pages


Tuesday, June 16, 2015

Le tireur

Nous autres, docteurs, savons reconnaître
une cause perdue quand - écoutez : il existe un satané
bel univers derrière cette porte : allons-y.
E.C Cummings


1901 - El Paso, Texas. La Reine Victoria vient de mourir. Une époque prend fin, celle du western et de ses légendes également. John Bernard Books en fait partie lorsqu'il franchit la porte de cette maison d'hôte, souffrant. Le médecin confirme ses craintes : J.B Books se meurt. L'une des plus fines gâchettes du Far West va mourir dans d'atroces souffrances (cancer de la prostate) d'ici quelques semaines. Très vite, la rumeur se répand comme une trainée de poudre. Les vautours affluent pour assister au spectacle de la mort du dernier des derniers. Books n'est pas idiot et décide d'organiser ses propres funérailles et sait parfaitement que tous ne veulent que se faire du fric sur son dos : qu'ils soient journalistes, barbier, ex-petite amie, croque-mort ou pasteur. Il les reçoit tous et découvre rapidement que trois autres bandits (un voleur de bétail, un joueur de cartes et un jeune fou de la gâchette) rêvent de devenir célèbres en le tuant. 

Books décide, comme tout bon tireur, d'écrire lui-même le dernier chapitre de sa vie en organisant un magnifique coup d'éclat. 

Un western magistral - maîtrisé de part en part par Glendon Swarthout. Un vrai cadeau que ce livre, trouvé par hasard, lors de mes pérégrinations à la BM. Impossible de ne pas repartir avec, même s'il n'était pas inscrit dans mon programme printanier !

Tout m'a plu, le style, d'abord - l'auteur nous fait partager les dernières heures d'une légende avec une écriture sèche et âpre. Les personnages sont tous uniques et passionnants. L'intrigue très forte. 

Books se sachant mourant, tente d'agir bien cette fois-ci. Il prend conscience de sa vie, de ses échecs, de ses regrets mais aucun remords. Il n'est pas un assassin mais un homme qui sait mieux tirer que quiconque et dont la légende s'est bâtie autour de lui sans qu'il s'en inquiète. Peu à peu, sa fin approche et l'écriture de de Swarthout devient poignante. Une œuvre crépusculaire d'une des périodes les plus fascinantes de l'histoire de l'Ouest.

"Il rêva. Il n'eut pas de vision. Il rêva de l'échange de tirs au restaurant de Bisbee, dans l'Arizona, la seule bagarre où il ait été jamais blessé. Les deux hommes qui s'étaient jetés sur lui, les deux hommes qu'il avait tués n'avaient plus de visage; il ne les avait jamais vus avant ce soir-là, quand ils avaient échangé des insultes plus tôt dans la soirée à une table de bonneteau dans un saloon." (p.65)

Le talent de Swarthout est de captiver son lecteur du début à la fin, même si parfois l'écrivain n'épargne rien des souffrances atroces du héros à ses lecteurs  sa perte de poids s'accélère, son visage se décharne) peut dérouter le lecteur. Mais c'est tout aussi passionnant de voir à quel point cet homme est dorénavant dépassé par une nouvelle époque, celle de l'électricité, du tramway, de la ville. Ainsi le shérif lui lance  “Où est votre place dans cette marche du progrès ? Nulle part. Votre place est au musée”. Sa mort annoncée attire tous ces êtres avides d'argent et de reconnaissance. Ils savent qu'avec lui s'éteint une des plus fabuleuses périodes de l'histoire américaine et chacun veut lui arracher un morceau de gloire. 

"Je garderai ma fierté. Et mes revolvers chargés jusqu’à la dernière minute.”

Un vrai western avec un vrai duel comme on en rêve. Moi qui aimais regarder les western, enfant, avec mon père, j'aime vraiment les découvrir par le biais de l'écriture. Lonesome Dove aura été le point de départ de ma passion pour ce genre littéraire et Gallmeister a eu la bonne idée de les ressortir (comme Tavernier).  La tension est palpable comme au cinéma et contrairement au 7ème art, on s'attache plus facilement aux personnages (dans les films, ils sont souvent peu reluisants).

The shootist a été adapté au grand écran en 1976 par Don Siegel, avec l'indécrottable John Wayne dans le rôle principal, sous le titre prémonitoire : Le dernier des géants. Le casting était plus que satisfaisant : Lauren Bacall, James Stewart et le jeune Ron Howard.

Sept de ces romans furent adaptés au cinéma dont la fameuse 7ème Cavalerie. Pour ma part, j'ai hâte de découvrir son livre The Homesman, dont j'avais beaucoup aimé l'adaptation cinématographique et que Marie-Claude a eu la bonne idée de lire, la preuve son superbe billet, tout juste publié !

★★★★★


Gallmeister, Collection Totem, traduction Laura Derajinski, 199 pages

Thursday, March 26, 2015

Faillir être flingué

Un souffle parcourt les prairies du Far West, aux abords d'une ville naissante vers laquelle toutes les pistes convergent. C'est celui d'Eau-qui-court-sur-la-plaine, une Indienne dont le clan a été décimé, et qui, depuis, exerces ses talents de guérisseuse au gré de ses déplacements. Elle rencontrera les frères McPherson, Jeff et Brad traversant les grands espaces avec leur vieille mère mourante dans un chariot tiré par deux boeufs opiniâtres ; Xiao Niu, qui comprend le chant du coyote ; Elie poursuivi par Bird Boisverd ; Arcadia Craig, la contrebassiste. Et tant d'autres dont les destins singuliers se dévident en une fresque sauvage où le mythe de l'Ouest américain, revisité avec audace et brio, s'offre comme un espace de partage encore poreux, ouvert à tous les trafics, à tous les transits, à toutes les itinérances. Car ce western des origines, véritable épopée fondatrice, tantôt lyrique, dramatique ou burlesque, est d'abord une vibrante célébration des frontières mouvantes de l'imaginaire.

J'ai toujours eu envie de lire ce livre depuis sa sortie. En premier lieu parce qu'il s'agit d'un western, genre que j'affectionne particulièrement, et en second lieu parce que la quatrième de couverture me semblait particulièrement alléchante. Etrangement, j'ai eu ce livre à plusieurs reprises entre mes mains mais à chaque fois je le reposais. Alors quand j'ai découvert qu'il était disponible à la médiathèque, je n'ai pas hésité une seconde.

Je n'ai lu aucun livre de Céline Minard. La première phase résume parfaitement l'histoire : comment des hommes qui ne se connaissent pas vont se croiser à plusieurs reprises et converger vers le même lieu. La petite bourgade semble agir sur eux comme un aimant. Elle y attire toutes sortes d'hommes et de femmes. Car ici Céline Minard fait la part belle aux femmes : chaman, fille de joie, musicienne, patronne de bar, tisseuses, elles sont nombreuses et très intelligentes.

"Elle aurait volontiers fumé une pipe d'opium pour changer. Au lieu de quoi, elle se resservit un verre de brandy, du meilleur de sa réserve, car il ne faut jamais se laisser aller dans l'adversité. Que tout la ville aille donc se laver et se faire masser par quatre Chinois tripoteurs, après tout, qu'est-ce que ça pouvait bien lui faire, ses clients arriveraient plus propres et moins à cran, et voilà tout, la belle affaire !" (page 248)

J'avoue que j'ai eu un peu de mal à rentrer dans le roman car en l'espace de quelques chapitres, la romancière présente à tour de rôle tous les personnages. Et ils sont nombreux et parfois très ressemblants, ils se croisent et se volent.  Ils finiront tous, voleurs et victimes par se retrouver dans cette petite bourgade. Chaque lecteur peut aisément s'identifier à un ou deux personnages. Les hommes, de leurs côtés, sont buveurs, bagarreurs, rudes mais profondément attachants.

L'autre talent de Céline Minard est d'apporter une touche d'humour à l'histoire. Les hommes sont quelque peu rudimentaires. Ainsi lorsque Josh retrouve par hasard un type qui porte ses bottes, c'est la ville entière qui se charge d'organiser un défi entre les deux hommes dont les bottes sont la récompense. Les hommes oublient rapidement leurs différents au contact de l'alcool. On ne s'ennuie pas une seconde.

Comme un fil conducteur, Eau-qui-court-sur-la-plaine vient ici soigner les âmes en peine, les blessés, qu'ils soient blancs ou indiens. Cette chaman qui parcourt la plaine avec Gifford, un métis, est respectée par tous les indiens. Dans cet Ouest sauvage, les tribus indiennes se font encore la guerre. Le commerce avec l'homme blanc est florissant.  J'ai vraiment adoré le personnage d'Elie - un jeune homme attachant qui unit les deux mondes, celui de l'indien et de l'homme blanc. Céline Minard décrit parfaitement ce monde entre parenthèses, où les orpailleurs et les vendeurs de peaux côtoyaient les tribus indiennes. Où ces derniers les accueillaient et leurs dispensaient soins et nourriture en cas de besoin. Que dire de Gifford et de ses magnifiques dessins d'oiseaux ? De Josh et de son amour maladroit pour Xiao Niu ?

"C'était peut-être le scalp d'un dieu cheval qu'Elie avait obtenu en courant dans les cieux lors d'un voyage dans la terre de ses ancêtres d'où il était revenu par magie." (page 156)

Céline Minard a vraiment réussi à recréer avec talent ce monde perdu - la naissance de cette petite bourgade, l'attachement croissant de ses habitants au fil du temps à ce lieu et cette vie en communauté. 

Je repars de cette lecture avec plein d'images en tête : les gouailles de cow-boys, l'odeur de la laine de mouton, le petit paradis vert de Brad, le commerce ambulant de Jeff, les baignoires de Zeb, les oiseaux de Gifford et Elie, libre comme l'air. 
★★★★★
Payot-Rivages,  326 pages.

Friday, June 20, 2014

Le sillage de l'oubli

Quand j'ai découvert la collection Totem chez Gallmeister, j'ai parcouru la liste des livres et je suis tombée sur Le sillage de l'oubli de Bruce Machart. Premier roman, il a valu à son auteur d'être comparé à William Faulkner ou Cormac McCarthy - et je partage dorénavant totalement ces avis! 
Coïncidence étrange, j'ai vu The Homesman au cinéma - autre western qui évoque aussi l'autre face de la conquête de l'ouest et fait tomber le mythe entourant cette période cruciale de l'histoire américaine. Ici, nous sommes au Texas en 1895 - un propriétaire terrien d'origine tchèque perd sa femme en couches, leur quatrième fils, Karel survit. L'homme austère et tyrannique va entrainer ses fils dans son délire - pour lui, seules comptent les terres qu'il gagne grâce à ses chevaux de course, montés par son benjamin. Mais tout va changer lorsque sa route croise celle d'un riche Mexicain, père de trois jolies filles, qui va lui lancer un pari remettant tout en cause.

Quand j'ai commencé à lire le roman de Machart, j'ai découvert qu'il avait choisi de jouer avec la chronologie des évènements. Ainsi sachez que l'auteur a choisi de raconter l'histoire en faisant des aller et retour entre trois grandes périodes : février 1895, mars 1910 et décembre1924 (et une échappée en 1898).  Karel, le dernier né est le cordon ombilical, celui qui réunira les siens.

L'histoire est passionnante, surtout celle de cette famille, touchée par le malheur. L'auteur a choisi de suivre la destinée d'une famille d'immigrants sur deux générations. En l'espace de 25 ans, leur vie est totalement chamboulée comme le pays lui-même qui entre dans la modernité. J'ai été émue par le sort particulièrement cruel réservé aux épouses et aux quatre fils, sacrifiés sur l'autel de la réussite personnelle du patriarche.  Leurs corps déformés par le travail à la terre (ils remplacent les chevaux à la charrue), les jeunes hommes ne rêvent que de s'échapper du joug familial. 

http://swedishamericanphotos.blogspot.fr/2012/11/water-water-wooden-water-tank-calhoun.html
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Le style du livre est effectivement proche de Faulkner, très éloigné du style dépouillé que j'ai appris à aimer avec les auteurs scandinaves. Ici les envolées lyriques sont nombreuses, on peut sentir le souffle de l'animal, le gel paralyser vos membres, la branche vous gifler le visage.

En écrivant ce billet, des extraits me reviennent - l'écrivain manipule la chronologie comme Faulkner, multiplie les adjectifs, les métaphores - et transforme cette histoire en un récit épique.  Un duel qui oppose deux immigrants, l'européen et le mexicain - et créé ainsi l'histoire de l'Amérique, en mêlant leurs sangs pour créer une histoire commune.

Le livre de Machart va vous emporter dans un monde de mâles, de sueur, de sang, de douleur et des désirs charnels contrariés.  Un récit enivrant.  Un véritable coup de foudre littéraire.



Wednesday, December 4, 2013

Contrée indienne de Dorothy M.Johnson

La maison d'édition Gallmeister a lancé une collection intitulée "TOTEM, une autre littérature américaine" en publiant des auteurs méconnus du grand public français mais symboliques de l'histoire américaine.

Ici il s'agit de Contrée indienne, un recueil de nouvelles signé Dorothy M.Johnson en 1953, grande dame de la littérature américaine comme le dit si bien la maison d'édition. Je vous avais parlé de plusieurs achats, celui-ci en faisait partie. Fait du hasard, une virée dans une boutique de livres d'occasion, la couverture d'un livre m'attire. J'ai un doute - l'ai-je déjà ? Mais son prix modique, et ce visage d'indien m'attirent. Me voilà avec un autre exemplaire de Contrée indienne, publié par J.C Lattès en 1986.

La différence entre les deux recueils ? La présence de deux nouvelles inédites, "Cicatrices d'honneur" et "l'incroyant" dans l'édition de la maison Gallmeister. J'ai donc lu les deux livres, en commençant par le plus ancien puis en terminant avec les deux nouvelles inédites.



Le premier recueil de J.C Lattès contient 9 nouvelles identiques à celles de Gallmeister :
- Flamme sur la plaine
- Prairie Kid
- L'exil d'un guerrier
- Retour au fort
- L'homme qui tua Liberty Valance
- La tunique de guerre
- Après la plaine
- Et toujours se moquer du danger
- Un homme nommé cheval


et Une sœur disparue 
Cette nouvelle reçut en 1957 le Spur Award - publiée dans le recueil "The hanging tree" (La colline des potences), elle raconte la tentative de réintégration d'une femme colon, Cynthia Ann Parker qui avait été kidnappée enfant par les Comanches.



Quanah Parker, le dernier Chef Commanche

En lisant les titres, vous aurez peut-être pensé au cinéma et vous avez raison : plusieurs de ses nouvelles furent adaptées avec succès au cinéma : L'homme qui tua Liberty Valance de John Ford avec John Wayne et James Stewart, Un homme nommé Cheval et La colline des potences avec Gary Cooper.

Je ne suis peut-être pas tout à fait objective compte tenu de mon amour pour la culture indienne depuis que je suis enfant, et ayant eu la chance de côtoyer quelque temps ( lorsque j'habitais au Montana) ces tribus, je suis encore plus passionnée.  Je possède déjà de nombreux livres les concernant, et plus particulièrement sur leurs croyances. Toutes passionnantes. J'aimerais beaucoup vous faire partager cette passion.

Je ne vais pas rentrer dans le détail de chaque nouvelle. Sachez juste que le lecteur est plongé dans l'époque mythique de l'Ouest, encore sauvage où les indiens (Cheyennes ou Comanches) sont parfois les héros de ces nouvelles, mais jamais les "méchants grimés des western". La romancière a su très bien restituer cette époque, sa dangerosité et le courage de ces deux peuples, ces colons qui viennent plein d'espoir et ces indiens qui voient leur nation disparaitre.

J'ai particulièrement aimé les nouvelles qui décrivent avec précision les moeurs de ces tribus indiennes, leurs us et coûtumes, leurs croyances - elle ne cherche jamais à diaboliser ou au contraire à magnifier ces peuples. Elle décrit leurs us qui peuvent choquer parfois (lorsque les jeunes se mutilent ou le rituel des scalps, etc.). 






Elle décrit aussi habilement les enlèvements communs à cette époque, femmes, enfants kidnappés par les indiens, parfois échangés contre des chevaux ou des armes. Leur retour difficile à la vie occidentale. La vie difficile de ces tribus en voie de disparition, le dur labeur des femmes. La nouvelle Une sœur disparue est particulièrement touchante, j'ai aussi beaucoup aimé Et toujours se moquer du danger ou Un homme nommé cheval. La nouvelle est bien meilleure que l'adaptation cinématographique.

Cicatrices d'honneur est une nouvelle située plus récemment, lors de la seconde guerre mondiale lorsque de jeunes indiens partent au combat et désirent renouer avec leurs croyances perdues et les rites ancestraux (le passage de l'enfant à l'homme, l'auto-mutilation, etc.).

Jamais Dorothy M.Johnson ne juge-t-elle ses personnages, ni leurs pensées, ni leurs actions - qu'ils soient blancs ou indiens, elle vous relate juste très précisément cette époque. Et moi qui ai grandi en regardant les western devant mon petit écran, j'ai adoré lire ces nouvelles. Comme Kevin Costner, dans Danse avec les loups - elle dresse un portrait très fidèle de la culture indienne. Ce soin apporté à la réalité fera d'elle un membre honoraire de la tribu Blackfoot en 1959.

La bonne nouvelle ? Gallmeister va publier l'an prochain un autre recueil La colline des potences.