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Friday, August 14, 2015

Retour à Watersbridge

Hiver 1897. Une sage-femme regagne sa ferme dans le nord de l’État de New York, chargée de cadeaux pour les siens. L'y attendent les corps ensanglantés de son mari et de ses enfants gisant dans la neige. Seul Caleb, 12 ans, a échappé au massacre : il a tout vu de la grange où il s'était réfugié parmi les animaux. Mère et fils abandonnent ce qu'il reste de leur foyer pour s'engager au cœur d'une contrée hostile et glacée à la poursuite de trois tueurs aux foulards rouge. Au fil de la traque, traversée d'épisodes d'une violence sèche et brutale contrastant avec la luminosité et le silence des étendues poudreuses, on comprendra que leur soif de vengeance repose sur une imposture.. Le mensonge, le poids du pêché et la nature des liens du sang sont les catalyseurs troublants de cette équipée sauvage doublée d'un roman d'apprentissage.

En premier lieu, sachez que j'avais fait le vœu de lire ce livre depuis sa sortie, que je supportais mal de voir les autres blogueurs le lire .. et puis j'ai du attendre patiemment son arrivée à la BM pour enfin pouvoir le dévorer.  Et ce fut l'inverse, c'est le roman qui m'a dévorée tout entière !

En ayant lu la quatrième de couverture, je me voyais déjà partie dans les bois à la chasse à l'homme - or j'avais simplement évité de lire le titre : Retour à Watersbridge. James Scott  signe ici un puissant et implacable premier roman où il décrit avec la précision d'un horloger le massacre d'un homme et de quatre de ses enfants. Un homme pieux et religieux, mais d'origine indienne et dont la couleur de peau et son union à une femme blanche l'auront poussé à vivre loin de toute civilisation. Les Howell se sont donc installés loin de la ville. Le père qui a changé de nom en épousant la religion, se fait appeler Jora - son épouse, Elspeth est sage-femme et s'absente de longs mois chaque année pour rapporter de l'argent à la maison. Ils ont cinq enfants, Mary, Jesse, Emma, Amos et Caleb. Ce dernier dort dans la grange depuis qu'il a vu son père assassiner un homme un soir. Suffocant et victimes de cauchemars, il n'a trouvé son salut qu'auprès des animaux dont il partage le lit. 

James Scott vous livre dès la première partie une part de cet effroyable mensonge qui mènera toute la famille à leur perte. La pécheresse? Elspeth - femme pieuse mais qui est incapable de contrôler ses envies et surtout ses fantasmes. Son mari Jora le sait mais ne dit rien. La famille s'agrandit et vit à l'écart, isolée mais les enfants sont heureux. Ce bonheur fragile prend fin en l'hiver 1897. Lorsque Elspeth arrive chez elle, elle sent dans son cœur, son sang que quelque chose de terrible s'est produit en son absence. La neige a recouvert de son silence l'effroyable vérité mais tout lui apparait lorsqu'elle pénètre à l'intérieur de leur maison, à peine a-t-elle le temps de réaliser l'impensable qu'une volée de plombs vient lui déchirer le corps. C'est Caleb qui s'est emparé de l'arme de son père et qui vient de la méprendre pour l'un des trois assassins qu'il a aperçu. C'est aussi Caleb qui mettra le feu à la maison et brûlera ainsi les corps de ses frères et sœurs et de son père. C'est Caleb qui soignera le cœur meurtri de sa mère et prendra les armes. 

Copyright 
James Scott ne vous épargne rien : ni l'hiver froid et glacial, ni les détails sordides, ni cette envie de vengeance qui emparent les deux survivants. Une mère froide, souvent absente dont le lien avec ses enfants s'éloignaient au fil des ans - elle ne pense à eux que bébés, dépendant d'elle, à l'odeur sucrée et qui avec un peu de soins s'endormaient dans ses bras. Une fois grands, ils perdaient de leur magie et à peine de retour chez elle, elle songeait déjà à repartir. La mère et le fils vont parcourir cette terre glacée et meurtrière et croiser un vieux couple, victimes eux aussi de ses bandits et qui leur indiqueront la ville où sont allés se réfugier les assassins : Watersbridge. 

"Caleb s'efforça de résister au désir de fuir. Il redoutait de ne pas être à la hauteur des attentes de son père, qu'il aimait tellement à l'époque qu'il passait son temps à l'observer en secret, à essayer de copier sa démarche, ses attitudes, et même ses intonations. Jora l'avait immobilisé sur place d'une main ferme. "Celui qui se souvient de la correction prend le chemin de la vie. Mais celui qui oublie la réprimande s'égare"".  (p.91)

Que dire sinon que ce roman m'a vraiment perturbé, car il ne m'a jamais emmené là où je pensais aller. Et j'ai adoré ! J'étais comme aimantée à ces deux êtres meurtris et à leur procession funeste. Les deux-tiers du roman se passent à Watersbridge, où Elspeth est devenue Jora (je vous laisse découvrir...) qui hisse des blocs de glace du fond du lac Erié pour gagner de quoi nourrir sa famille et payer l'hôtel. Elle craint à chaque instant de voir surgir à chaque coin de rue un homme du passé. Caleb va  de son côté travailler au seul bordel de la ville espérant y croiser les assassins de sa famille mais va faire une rencontre qui va à jamais changer son destin.

Je ne veux pas vous gâcher le plaisir sinon vous dire que le mensonge d'Elspeth se répand dans le sang comme un venin et détruit des dizaines de personnes les condamnant à une mort certaine. Qu'il est difficile de condamner Elspeth car elle aura payé le prix fort mais que dire de ces familles à jamais meurtries par cette femme ? Et cet enfant Caleb qu'on a envie de protéger mais dont on comprend les tiraillements, les doutes et les peurs. James Scott joue avec vos nerfs et tant mieux !  

"Elle regarda Caleb chuter et mordit son écharpe pour étouffer son cri, par crainte d'alerter le géant ou son patron. Elle crapahuta dans la neige. Quand elle rejoignit le jeune garçon, il avait les cheveux collés par la sueur et des fragments de peau se détachaient de ses mains en sang. Elle approcha l'oreille de sa bouche. Rien. Elle aurait voulu ordonner à son cœur d'arrêter de battre, pour avoir le silence complet. Caleb respirait." (p. 358)

Le romancier américain m'a aussi totalement prise au dépourvue à la fin. Un livre à part dans mes lectures et dont Ron Rash a justement déclaré : "Un premier roman exceptionnel, par une nouvelle voix éclatante de la fiction américaine". 

Il ne fait aucun doute que je me précipiterais sur le prochain roman de ce jeune romancier (36 ans) ! 

★★★★★

Éditions Seuil, traduction Isabelle Maillet, 384 pages

Wednesday, August 12, 2015

All the light we cannot see

Quand j'ai commencé cette lecture, j'avais encore les quelques avis mitigés vus sur la toile (dont celui de Jérôme) en tête, mais j'avais enfin le roman entre les mains et je me suis donc lancée. Et je ne le regrette pas ! Est-ce l'esprit des vacances (alors que je suis de retour au travail) ? Le soleil, la chaleur ?J'ai tout simplement adoré replonger dans une période, pourtant sombre de notre histoire (la deuxième guerre mondiale) et suivre l'histoire de Werner et Marie-Laure. Je l'ignore mais je n'ai plus lâché le roman et j'ai terminé ma lecture (environ 300 pages) en une seule fois, émue par ce roman magnifique.

Ce livre a reçu le Prix Pulitzer, et si, pour moi, il n'atteint pas les mêmes sommets que d'autres romans au niveau du style, il reste néanmoins un formidable témoignage sur la guerre. Le roman débute dans les années 30 et suit la destinée de deux enfants : une petite fille française prénommée Marie-Laure, aveugle, et un petit orphelin allemand, prénommé Werner, parallèlement à la montée du nazisme. Lorsque la guerre éclate, on suit le destin d'un mystérieux diamant, confié aux bons soins du père de Marie-Laure.

J'ai été impressionnée par le talent de Doerr à décrire la lente et puissante main mise de ce dirigeant sur le peuple allemand, sur leur manière de penser. Ainsi, lorsque Werner, le jeune héros orphelin intègre cette école de prestige, il est effrayant de voir quels principes, idées et croyances lui sont assénées du matin au soir. Ici les faibles doivent tomber, disparaitre - l'exemple de son ami Frederick est terrible. Les enfants deviennent des monstres, prêts à tuer leurs congénères pour servir leur unique maître. Ici la pensée libre n'a plus sa place - les "penseurs" sont forcément des êtres pervers, faibles - qui risquent à tout moment de ne plus suivre la seule et unique pensée qui doit régner, celle du Führer. Werner n'y échappe pas au départ - faire partie de l'élite, pour un orphelin, être reconnu par le doyen comme supérieurement intellectuellement est forcément flatteur et Werner rejoint le front, persuadé de servir son pays. Mais déjà son idéal se fissure : l'attaque violente à l'encontre de Frederick, les premiers signes de la guerre, l'ostracisation des Juifs - peu à peu le doute s'immisce dans l'esprit de Werner. Il repense à sa sœur Jutta qui ne comprenait pas cette guerre et l'invasion de la France, pays cher à leur cœur. Tous ces éléments vont semer le doute dans l'esprit de Werner, jeune soldat âgé d'à peine 16 ans.

Parallèlement, on suit Marie-Laure, petite parisienne aveugle mais qui ne cesse de voir plus loin que nous. Marie-Laure s'est construite dans les pas de son père, passant ses journées avec lui et ses collègues au Muséum d'Histoire Naturelle. Elle y a apprend tant de choses sur les sciences (biologie, ethnologie, physique) et sur l'histoire. Elle s'échappe au côté du Capitaine Nemo et de Monte-Cristo, grâce à ses premiers livres en braille qu'elle lit et relit religieusement. A l'arrivée des troupes allemandes, son père l'amène à Saint-Malo, ville portuaire où elle fait la connaissance de son grand-oncle, Étienne - blessé par des éclats d'obus lors de la première guerre mondiale. Ce dernier n'est plus sorti de chez lui depuis plus de vingt-cinq ans. C'est Mme Manec, employée de la maison depuis plus de cinquante ans qui gère l'immense bâtisse de 6 étages au cœur de la ville fortifiée. L'homme se passionne pour les radios et garde précieusement les vieux 78 tours enregistrés par son frère Henri, le grand-père de Marie-Laure,  décédé pendant la première guerre. Celui-ci avait enregistré sur un phonogramme des émissions éducatives présentant aux enfants le monde merveilleux des sciences. Ces mêmes programmes que Werner et sa sœur Jutta écoutaient religieusement à l'orphelinat - ayant appris le français grâce à Frau Elena, la Sœur venue d'Alsace. La boucle est bouclée. La magie opère...

"Werner's mind drifts; he is thinking about the book in his lap, The Principles of Mechanics by Heinrich Hertz. He discovered it in the church basement, water-stained and forgotten, decades old, and the rector let him bring it home, and Frau Elena let him keep it, and for several weeks, Werner has been fighting through the thorny mathematics. Electricity, Werner is learning, can be static by itself. But couple it with magnetism and suddenly you have movement - waves. Field and circuits, conduction and induction. The air swarms with so much that is invisible! How he wishes he had eyes to see the ultraviolet, eyes to see the infrared, eyes to see radio waves crowding the darkening sky, flashing through the walls of the house"(p.58)

C'est évidemment la guerre qui va finir par réunir Werner et Marie-Laure - et un troisième personnage, un colonel allemand lancé à la poursuite du plus merveilleux des diamants, caché depuis des siècles au Muséum d'Histoire Naturelle de Paris et confié aux soins du père de Marie-Laure.

J'avoue que la forme du roman, polyphonique avec des chapitres très courts, m'a quelque peu décontenancé au départ et ensuite j'ai vraiment apprécié ce choix narratif. On est à Paris, puis en Allemagne, puis à Saint-Malo (ville fortifiée merveilleusement représentée) puis à nouveau à Berlin et sur le front.

J'ignore si le fait de le lire en anglais à jouer ou non sur mon appréciation du livre, mais je l'ai trouvé plutôt bien écrit. Surtout les passages lorsque Anthony Doerr décrit les sensations et les émotions ressenties par le personnage de Marie-Laure, aveugle, comme lorsqu'elle décrit ses premiers pas sur la plage, la découverte de l'océan, le fameux passage constellé de bulots ou les milliers d'objets du Muséum d'Histoire Naturelle qu'elle a découvert en les touchant, les humant. J'ai été happée par la passion de Werner pour l'électronique (son carnet de notes où il se pose tout un tas de questions) ou celle de Frederick pour les oiseaux. J'ai adoré ces moments-là et je n'avais qu'une envie : trouver tous les livres cités ci et là par l'auteur américain, comme relire Jules Verne, me procurer les livres d'Audubon et puis continuer à en apprendre plus sur les sciences.

"Dr. Geffard teaches her the names of the shells - Lambis lambis, Cypraea moneta, Lophiotoma acuta - and lets her feel the spines and apertures and whorls of each in turn. He explains the branches of marine evolution and the sequences of the geologic periods; on her best days, she glimpses the limitless span of millennia behind her: million of years, tens of millions. (p.60).

Je pense que ce livre a raisonné en moi pour ces multiples raisons : enfant, j'adorais apprendre - grâce aux livres, mais aussi avec mon père, féru de géographie et de mon grand-père passionné par les plantes. Je revois mon frère démonter un réveil, une radio et même la télévision (il aura fallu l'intervention d'un réparateur ce coup-ci pour la réparer!).  Je me suis vue dans les pas de Marie-Laure arpenter les nombreux couloirs du Muséum, écouter les professeurs expliquer la vie d'un mollusque, sa fossilisation ou le professeur en gemmologie raconter la formidable histoire du diamant des Mers.  Et puis l'auteur s'amuse avec ses lecteurs, puisque les aventures du Capitaine Nemo coïncident avec celles de Marie-Laure et de Werner ainsi lorsque la petite fille compte les chapitres qui lui restent à lire, elle est au chapitre neuf - comme nous lecteurs. 

"The ocean. The ocean! Right in front of her! So close all this time. It sucks and booms and splashes and rumbles; it shifts and dilates and falls over itself; the labyrinth of Saint-Malo has opened onto a portal of sound larger than anything she has ever experienced. Larger than the Jardin des Plantes, than the Seine, larger than the grandest galleries of the museum. She did not imagine it properly; she did not comprehend the scale. 
When she raises her face to the sky, she can feel the thousand tiny spines of raindrops melt onto her cheeks, her forehead. She hears Mme Manec's raspy breathing, and the deep sounding of the sea among the rocks, and the calls of someone echoing off the high walls (...). (p.231)

En plus d'être un excellent page-turner, c'est un livre au goût doux-amer qui vous ramène à l'enfance, loin des ordinateurs et des réseaux sociaux, au plaisir simple d'apprendre, tout en dénonçant l'absurdité de la guerre et en n'épargnant personne. 

★★★★★

All the light we cannot see, Fourth Estate, 530 pages.


Thursday, August 6, 2015

En route pour Holt County en deux mouvements

"L'appel lancinant de la musique, le rythme entrainant d'une ballade traditionnelle et la grâce délicieuse d'un vieil hymne"
The New York Times.


Parfois, il m'est difficile d'écrire un billet car ma lecture a été si belle que j'ai peur de ne pas pouvoir lui rendre justice. Tout a commencé par un craquage de slip en mars dernier lorsque la couverture du Chant des plaines de Kent Haruf a croisé mon regard. Ma jolie librairie de livres d'occasion a une section consacrée au romans 10/18 où je trouve toujours plein de pépites. Le titre et la quatrième de couverture auront fini de me convaincre. Colorado me voilà !

Le hasard fut que je trouve à la bibliothèque un autre roman de Haruf, Les gens de Holt County.  Et d'apprendre par la voix de Marie-Claude, qui entre temps s'était aussi appropriée les livres que Les gens de Holt County était la suite, écrite dix ans plus tard (mais deux ans dans le roman) du Chant des Plaines. Marie-Claude avait commencé par le dernier pour se jeter ensuite sur le premier. 

Grâce à elle, je n'ai pas commis cette erreur et je suis partie écouter ce chant des plaines à Holt, petite bourgade du Colorado où vit Guthrie, professeur d'histoire américaine, son épouse Ella et ses deux fils Ike et Bobby - que l'on retrouve dans le deuxième opus. Ella est dépressive, et depuis deux ans elle passe ses journées enfermée dans sa chambre, dans le noir - laissant ses enfants désemparés et son mari gérer la maison et les enfants. Ce dernier doit également gérer un élève difficile, sportif mais irrespectueux et ses parents, qu'on appellerait par ici, des pauvres gens. 

"Mémorial Day. Le jour des morts tombés au champ d'honneur, le dernier lundi de mai. Les deux femmes sortirent sur les marches du porche à la lueur du soir, avec la lumière derrière elles allumée dans la cuisine, visible par la porte ouverte, les éclairant à contre-jour. En dehors de leur différence de taille, elles auraient pu être mère et fille. Leurs cheveux noirs étaient épais autour de leurs visages et leurs traits doux étaient légèrement rougis par la chaleur des fourneaux, à cause du repas qu'elles préparaient. Derrière elles, dans la salle à manger, le couvert était mis sur la able munie de ses rallonges, couverte d'une nappe blanche , de grandes bougies et de la porcelaine ancienne que la fille avait découverte dans les étagères du haut de la cuisine, vieilles assiettes qui n'avaient pas été utilisées depuis des décennies, qui étaient un peu ébréchées et passées, mais encore très présentables". (p.316) Le Chant des Plaines

Ce livre chorale nous présente Maggie Jones qui va prendre sous sa main la jeune Victoria Roubideaux, âgée de 17 ans, mise à la porte par sa mère après que celle-ci a découvert qu'elle est enceinte.  Victoria va s'installer chez Maggie qui doit s'occuper de son vieux père, sénile (on dirait aujourd'hui qu'il est atteint de la maladie d'Alzheimer). La jeune femme ne peut plus rester car celui-ci la voit comme une intruse aussi Maggie lui propose d'emménager chez les frères McPheron, Harold et Raymond.


Harold et Raymond sont pour moi les pièces centrales, pivots, des deux romans de Kent Haruf. Ces deux frères ont repris le ranch de leurs parents après leur décès accidentel. Les deux frères, inséparables, y sont restés et ne se sont jamais mariés. Ils mènent une vie simple, s'occupant du bétail, à l'ancienne en les guidant à cheval, s'occupant du foin et de la vente. Leur vie est presque monacale. Ils échangent peu de mots, se comprennent d'un simple regard. Rustres au premier abord, leur premier voisin à plus de 3km - ils peuvent impressionner. Ils n'ont pas touché à la chambre de leurs parents depuis leur décès il y a presque 50 ans. Une vie simple. Une vie "lente" comme dit Raymond. 

Ils vont pourtant accepter de prendre chez eux Victoria, enceinte de six mois - malgré les "on dit" et rumeurs si coutumières des petites villes. A Holt, ça discute beaucoup. Victoria va s'attacher à ces deux messieurs, qui au départ lui font un peu peur. Elle va dépoussiérer la maison et les deux hommes ! Cette jeune maîtresse de maison va s'approprier la cuisine, le salon et la salle à manger, la vaisselle ancienne et la chambre des parents. Harold et Raymond vont faire plus attention à leur apparence, leur langage et sortir de leur mutisme.  Les McPheron sont finalement heureux de partager leur maison puis désenchantés lorsque Dwayne, l'ex de Victoria, installé à Denver vient la chercher. Celle-ci disparait plusieurs mois...

Je me suis vraiment attachée à Harold et Raymond, les deux hommes ne cessent de rediscuter tel ou tel point mais sont d'une loyauté et générosité sans borne. Ils acceptent son retour à condition qu'elle ne parte plus. Une nouvelle famille se créé lorsque son enfant naît finalement au printemps. 

"Ils quittèrent les corrals et traversèrent l'allée de gravier jusqu'à la maison; sur le perron, ils donnèrent de grandes claques sur leurs jeans pour en faire partir la poussière et tapèrent leurs bottes par terre, puis ils entrèrent, retirèrent leurs vestes chaudes et leurs chapeaux, et Raymond se lava les mains et la figure dans l'évier et commença à cuisiner sur le vieux fourneau en émail. Guthrie et les garçons se débarbouillèrent dans l'évier après lui et s'essuyèrent au torchon de cuisine". (p.214) Les Gens de Holt County

Haruf aime Holt et nous le rend bien. Il aime décrire la vie "des petites gens", des "gens ordinaires". Le rythme peut paraitre lent à certains lecteurs, on suit sur un chapitre la journée des deux frères, leur déjeuner ou lorsqu'ils aident les vaches à vêler.  Il en découragera certains, pour moi ce fut tout l'inverse. Je me souviens de ces longues journées d'été au Montana - où je regardais la plaine, immense, sans fin - et où le temps semblait parfois s'arrêter. Kent Haruf a créé de toute part le comté de Holt - à l'est du Colorado. L'auteur vivait à Salida, à deux heures de Colorado Spings et a décrit ainsi le paysage rude ("plat et sans arbres où rien ne pousse ou presque et où il pleut rarement") de sa région en ses mots "Cette campagne n'est pas jolie c'est vrai - elle est magnifique".  Haruf s'imaginait ainsi le ranch des frères McPheron blanc et la grange rouge. Il précise également dans cet entretien que son nom de famille se prononce (dernière syllabe) comme sheriff en anglais. Un "u" presque muet. Kent Haruf est décédé en novembre dernier. A 71 ans seulement. 



Mais surtout Kent Haruf aime profondément les gens. Il m'a rappelé un peu Georges Simenon qui sait aussi décrire ces petites villes où la seule animation est le chant des cloches le dimanche matin et le marché le vendredi. Une vie pas facile où les âmes esseulées viennent chercher du réconfort dans les quelques bars du coin et y croisent ceux qui travaillent dur dans les champs ou dans leurs ranchs. 

Deux ans ont passé lorsque je retrouve les frères McPheron dans Les gens de Holt County. J'avoue que je n'ai pas osé m'attaquer au second roman pendant deux jours, peur de ne pas retrouver le même amour pour ces vies simples, où le malheur frappe mais où les gens semblent si raisonnables au fond. Mais non ! Bien au contraire, j'ai dévoré le second roman en deux soirées à peine. Trop heureuse de retrouver Victoria qui vient rendre visite à ces deux "oncles" qui continuent de s'occuper de leur ranch. Guthrie fréquente désormais Maggie, et Ike et Bobby ont grandi et viennent aider au ranch. Kent Haruf nous présente d'autres habitants de Holt - comme les Wallace, Betty et Luther - qui vivent dans une caravane avec leurs deux jeunes enfants, Joy Rae et Richie. Betty et Luther sont suivis par Rose, l'assistante sociale car ils sont, simples d'esprit - ils vivent de l'aide sociale, des coupons de nourriture et vont devoir affronter le frère de Betty, Hoyt Raines - un homme d'une violence inouïe. 

Et il y a aussi DJ, un jeune garçon qui vit seul avec son grand-père, un vieillard qui ne sort qu'une fois par mois en ville pour aller encaisser sa pension (aux USA, on reçoit un chèque qui peut être encaisser partout, ici au bar de la ville). DJ Kephart est un drôle de garçon, âgé de onze ans, peu bavard, un peu gauche mais très gentil. Il va croiser la route des McPheron et surtout devenir un ami proche de deux soeurs, Dena et Emma dont la mère, Mary Wells plonge dans une profonde dépression après le départ de son époux. Les enfants vont aménager une vieille cabane en un lieu de paix, loin des problèmes des adultes. Juste pour eux. 

L'hiver s'installe sur Holt - la neige, le blizzard et le froid. La tragédie se prépare. Mais chez Haruf rien n'est immuable - et comme je le disais précédemment, la vie doit continuer - les vaches doivent être nourries, les élèves doivent être éduqués, les clients doivent être servis. Une tragédie qui secouera tous les lecteurs. Je me suis demandée comment Marie-Claude avait ressenti la chose puisqu'elle a lu les romans dans l'ordre inverse. Moi je m'étais totalement attachée aux personnages, aussi j'ai bien failli y aller de ma petite larme. Mais comme le printemps revient chaque été, les mésanges chantent à nouveau et Haruf réussit à nous redonner espoir. Parce qu'il y a une force chez ces gens-là et un fort esprit d'entraide. On retrouve avec plaisir Guthrie et ses enfants, et puis la vie change - les gens se rapprochent, les enfants grandissent et que sera sera. 

"Et puis à l'extérieur de la maison, par-delà la pièce silencieuse dans laquelle ils se trouvaient, la nuit commença à descendre le long de la rue. (...) Plus loin, en dehors de la ville, là-bas dans la hautes plaines, les lumières bleues des cours, sur leurs grands poteaux, s'allumeraient dans toutes les fermes et dans tous les ranchs isolés de tout cette région plate et sans arbres, et pue après le vent se lèverait, soufflant sur les grands espaces, voyageant sans rencontre d'obstacles à travers les champs immenses plantés de blé d'hiver, à travers les prairies naturelles ancestrales et les chemins de gravier, transportant avec lui une lumière pâle alors que l'obscurité progressait et la nuit s'installait". (p.408) Les Gens de Holt County



★★★★★




Le Chant des Plaines, Editions 10/18, traduction Benjamin Legrand, 318 pages
Les gens de Holt County, Robert Laffont, Collection Pavillons, traduction Anouk Neuhoff, 409 pages

Tuesday, August 4, 2015

Et au milieu coule une rivière..

C'est par hasard que j'ai croisé ce livre en bibliothèque et en voyant la couverture, j'ai immédiatement pensé au Montana - à Missoula, à la pêche à la mouche et à Robert Redford. Il me fallait donc faire une légère entorse à mon programme de lecture estivale en repartant avec La rivière du sixième jour de Norman Mclean.  Sachez que ce titre est la version française car le titre original est bien A river runs through it qui a donné son nom au film et ici à ma chronique. 

J'avais évidemment vu l'adaptation cinématographique signée Robert Redford et adoré le film. Il me tardait donc de lire le livre, chose faite en une journée. Le livre est court mais dense - Robert Redford y trouve les mots magnifiques d'où son désir de les porter à l'écran et il n'a pas eu tort. Norman Mclean (attention au "l" minuscule, il y tient, c'est dit dans le livre) raconte ici sa jeunesse et les années passées dans l'ouest du Montana entre sa famille, son père pasteur presbytérien et son frère cadet Paul. Les deux frères sont passionnés par la pêche. La première du livre le résume bien : "Dans notre famille, nous ne faisions pas clairement le partage entre la religion et la pêche à la mouche". 

Ainsi, leur père croyait fort que les disciples de Jésus étaient tous des pêcheurs et pratiquait lui-même la pêche à la mouche tout en fabriquant ses propres mouches. La famille Mclean consacrait le jour du Seigneur à la prière jusqu'au soir. Mais les autres jours, les deux frères le consacraient à la pêche. En grandissant, Norman réalise très vite que son Paul (interprété par Brad Pitt) est meilleur pêcheur que lui. Leur père n'est pas un grand lanceur de mouches, mais il a un geste précis et élégant. Norman est doué mais pas autant que son frère qui consacre tout son temps entre le jeu, la boisson, les femmes et la pêche. Les années passent, Norman s'est marié et travaille mais continue de rejoindre Paul dans des coins de rivière souvent inconnus des "pêcheurs du dimanche", il ne parle pas des touristes mais d'autres habitants du Montana venant des villes (Great Falls entre autre).


Je ne vous le cache pas : le livre est au trois-quart dédié entièrement à la pêche à la mouche - la première partie vous enseigne la théorie et la pratique - Mclean y professe ici tout son talent et son don de formateur, cela pourra dérouter quelques lecteurs. Mais accrochez-vous car bientôt en plus du geste presque religieux du lancer à la mouche, viendra s'ajouter cette symbiose entre l'homme et la nature - Paul est dans son élément - il se confond avec la rivière. Le titre n'est pas anodin, la rivière symbolise la vie avec des parties apaisées, calmes puis des rapides, des chutes et surtout son abondance en poissons. La rivière déborde, emporte tout. Paul est tout sauf reposé pourtant lorsqu'il pêche, il se transforme. Loin de ses démons, il laisse la nature lui apporter la plénitude et la paix qu'il ne trouve nulle part ailleurs.

Et je n'oublie cette relation fraternelle - peu de mots échangés, mais une compréhension parfaite. Une gêne aussi : l'aîné sait que son frère est plus doué, qu'il est aussi le préféré de sa mère. Il s'inquiète également de savoir qu'une fois hors de la rivière, il ne résiste pas à la tentation. Ses dettes de jeu augmentent, il s'attire des ennuis et parfois Norman doit se battre à ses côtés.

"Il y avait certaines questions relatives à l'univers sur lesquelles mon père n'avait pas l'ombre d'un doute. Toutes les bonnes choses, estimait-il - que ce soit la truite ou le salut de l'âme - viennent par la grâce. La grâce vient par l'art et l'art est difficile". 

Que dire de plus ? Sinon que j'ai dévoré ce livre - j'ai replongé avec plaisir dans cette nature sublime que nous offre le Montana - j'ai entendu le son de la rivière, vu les écailles brillantes et la gueule ouverte des truites au bout des lignes, les mouches colorées accrochées au chapeau de Paul. J'ai vu le lien entre les deux frères et su que ce livre était une déclaration d'amour d'un frère à un autre, trop tôt disparu.

"Et donc, par cet après-midi radieux où tout venait concourir à l'harmonie générale, il me fallut un lancer, un poisson, et quelques conseils acceptés de plus ou moins bonne grâce, pour accéder à la perfection. Je n'ai plus manqué une seule truite". (p. 124)


Mclean (un "L" majuscule signifierait qu'il vient des terres écossaises or sa famille est originaire des îles) est un enchanteur, un magicien des mots.

"Alors, dans le demi-jour boréal du canyon, tout ce qui existe au monde s’estompe, et il n’y a plus que mon âme, mes souvenirs, les voix mêlées de la Blackfoot River, le rythme à quatre temps et l’espoir de voir un poisson venir à la surface.
A la fin, toutes choses viennent se fondre en une seule, et au milieu coule une rivière. La rivière a creusé son lit au moment du grand déluge, elle recouvre les rochers d’un élan surgi de l’origine des temps. Sur certains des rochers, il y a la trace laissée par les gouttes d’une pluie immémoriale. Sous les rochers, il y a les paroles, parfois les paroles sont l’émanation des rochers eux-mêmes".


J'ai eu la chance d'aller à Missoula, de voir la Blackfoot River mais au fur et à mesure que le temps passe, je me dis qu'il est peut-être temps d'envisager d'y retourner ! 


★★★★★

Editions DeuXTEMPS Tierce, traduction Marie-Claire Pasquier, 147 pages

Wednesday, July 15, 2015

The Homesman

J'avais déjà vu l'excellente adaptation cinématographique signée Tommy Lee Jones lorsque j'ai entamé ma lecture de mon deuxième roman de Glen Swarthout. J'adore les western même celui-ci, sorte d'ovni puisqu'ici il n'est ni question d'Indiens, de scalp ou de chasseurs de bisons. Swarthout nous offre un drôle de voyage :  en 1855, un convoi quitte l'Ouest sauvage (futur état du Nebraska) pour l'Est, retour vers les terres civilisées de l'Iowa,  à Hebron. Composé de 5 femmes et d'un homme, le convoi prend ainsi le chemin inverse de milliers de migrants, hommes, femmes et enfants partis se procurer de nouvelles terres, plein d'espoir, vers l'Ouest etrepoussant sans cesse la "frontière". 

L'héroïne, Mary Bee Cuddy est considérée comme une vieille fille. Âgée de 31 ans et considérée trop autoritaire et laide,  elle n'a toujours pas trouvé mari. Elle enseigne dans une petite bourgade sauvage de l'Ouest, frappée en cette saison par un hiver qui refuse de s'en aller. Tempête de neige sur tempête de neige. Mary Bee a appris à gérer seule la tenue de son ranch. Monter à cheval, manier les armes, s'occuper des bêtes - rien ne lui fait peur. Pieuse, elle prend conseil auprès du Révérend Dowd et désespérée propose à un des ses voisins, plus jeune, de l'épouser. Premier refus. Mary Bee Cuddy ne conçoit pas le mariage comme un acte d'amour mais comme un contrat : deux personnes partageant les mêmes objectifs et s'entraidant. Bafouée, la jeune femme apprend par Dowd que sa seule amie (kilomètres à la ronde) Theoline Belknap a perdu la raison, après avoir accouché, à 43 ans d'un troisième enfant. Elle l'a laissé mourir de froid et est plongée depuis dans un terrible mutisme.

Dowd apprend à Cuddy que ce phénomène s'étend sur toute la région et que trois autres femmes sont également devenues folles, Gro Svendsen qui a essayé d'assassiner son époux, Hedda Petzke, catatonique depuis une violente attaque de loups et Arabella Sours qui a perdu ses trois enfants. Incapables de tenir leur maison correctement, de prendre soin de leur progéniture et de leur mari, elles sont devenues des fardeaux. Dowd a eu connaissance d'un précédent convoi qui a emmené ces femmes vers la civilisation, à Hebron en Iowa. Il propose aux 4 époux de payer pour leurs frais de voyage, de préparer des lettres à leurs familles (la plupart sont originaires de l'Est et ont encore de la famille là-bas). Le cas échéant, l'Iowa possède un asile. Le révérend propose de tirer au sort pour désigner la personne chargée d'emmener ces femmes. 


Le sort désigne Belknap mais l'époux se dérobe, il refuse net de partir. Mary Bee Cuddy propose alors de le faire à sa place. Qu'une femme le fasse parait fort peu raisonnable mais les époux n'ont pas d'autres choix. Une question de survie. Ces femmes leur demandent de l'attention, du temps qu'ils n'ont pas. Cuddy réalise cependant son erreur et trouve sur son chemin, un homme dont la vie ne tient qu'à une corde. Bandit, voleur, George Briggs, la cinquantaine, a été battu puis on lui a passé la corde au cou, les mains attachées dans le dos, il est en vie car sa monture n'a pas encore jugé bon de l'abandonner. En échange de la promesse de l'accompagner jusqu'à Hebron, Cuddy le libère. La cohabitation s'avère au départ difficile. L'homme rechigne à la tâche, il n'éprouve aucune sympathie pour ces femmes qu'ils jugent responsables de leurs situations. La neige succède à la neige et c'est en compagnie de ces compagnons de voyage étranges et deux mules que le convoi se met en route. 

"Soon, however Mrs Svendsen began to wail again, and was echoed by another woman, then another, and presently the voices of all four,  Gro Svendsen and Hedda Petzke and Arabella Sours and Theoline Belknap, joined in discord. It was a lament such as these silent lands had seldom heard. It was a plaint of such despair that it rent the heart and sank teeth into the soul. (..) It was as though the tragic creatures in the wagon could now, finally, discern what was happening to them : that they were being torn apart from everyone they loved, their men, their children born and unborn; and from everything they loved, their flower seeds and best bonnets and wedding rings - never to return". (p. 104)

Cinq semaines de voyage où ils vont devoir affronter toutes sortes d'obstacles, principalement cet hiver très rude, la nature peu complaisante et croiser en chemin des indiens. Mary Bee se sent proche de ces épouses, esseulées, malheureuses. L'une d'elle, aux accès de violence incontrôlables n'a pas su donner à son mari d'enfant. Chose impensable en ces temps. Forcée au devoir conjugal quotidiennement, elle n'éprouve plus d'amour pour son conjoint et développe peu à peu une haine féroce à son encontre. Le décès de sa mère, seule protection, va faire basculer la jeune femme. Idem pour Arabella dont les trois enfants vont tous décéder en moins de deux jours de la diphtérie. Que dire de Theoline dont l'époux a eu vite fait de lui trouver une remplaçante, âgée de 17 ans ? La Conquête de l'Ouest se fera sur leur sang, leurs tripes. Les femmes ne sont là que pour donner des fils et des filles en âge de travailler, tenir la maison, le poulailler. Elles ne sont que du bétail.

Cuddy se voit aussi abandonnée, par les hommes. Trompée, rejetée - éprouvée par ce voyage où elle perd tous ses repères, elle sombre peu à peu.


Je n'en dirais pas plus, mais sachez que Swarthout réalise un vrai tour de force. Non seulement en nous plongeant dans cette époque, mythique de l'Ouest, totalement méconnue du lecteur - on est très loin de la joie de vivre de la Petite Maison de la Prairie, ici Dame Nature donne mais reprend tout. Ces femmes, nées à l'Est, élevées dans des villes civilisées se retrouvent soudainement seules à affronter l'attaque des loups affamés (comme Mrs Petzker), la maladie de leurs enfants, les récoltes brûlées ou l'aridité de la terre. Chaque jour, elles doivent assurer le dur labeur quotidien sans jamais se plaindre.  Incapables d'exprimer la moindre émotion au début du voyage, la distance physique avec l'origine de leurs malheurs va avoir un effet positif. Les femmes ne se lamentent plus, se laissent soigner, emmener et vont trouver chez Briggs la protection et la sécurité dont elles ont besoin. Et Dame Nature leur offre les premiers signes du printemps.

Si Mary Bee Cuddy perd peu à peu confiance en elle, l'homme qu'elle juge rustre, sauvage, mal élevé, sans foi ni loi va peu à peu s'éveiller au monde et ce voyage va transformer Briggs en une personne qu'il n'aurait jamais soupçonné être un jour. Ainsi on comprend mieux le titre du livre, The Homesman - néologisme créé par Swarthout pour désigner cet homme chargée de ramener ces femmes dans leur foyer d'origine, à l'Est. (Traduit "le rapatrieur" dans la version française). La frontière invisible semble ainsi séparer ainsi le monde : La folie à l'Ouest, la raison à l'Est. 

Décidément, ce Swarthout a tout pour me plaire ! Quel plaisir de lire ses mots, ses textes. Hâte de découvrir ses autres écrits. Vous l'aurez donc deviné, encore un gros coup de cœur pour moi ! 

PS : J'avais beaucoup aimé l'adaptation cinématographique et étrangement je ne me suis souvenue de la troisième partie que peu de "pages" avant celle-ci (pourtant il s'en passe des choses, que je vous tais volontairement). Tommy Lee Jones et Hilary Swank ont parfaitement rempli leurs missions et je n'ai eu cesse de revoir pendant ma lecture le visage de ces deux êtres bafoués par la vie mais foncièrement bons. 

★★★★★

Éditions Simon and Schuster, The Homesman,  lu en anglais, 278 pages


Saturday, July 11, 2015

Once upon a river

J'avais beaucoup entendu parler de ce livre autour duquel les gens s'accordaient pour le considérer comme un classique de la littérature américaine, proche des aventures de Huckleberry Finn ou du retour à la nature de Thoreau dans Walden. Bonnie Jo Campbell nous livre ici un roman dont l'action est contemporaine (les années 80) mais qui reprend ici "les mythes classiques de l'Ouest, si chers aux américains : une fable sur ces loups solitaires qui ont choisi de vivre au plus près de la nature, loin de la société et des hommes. Un retour à la nature".

Margo Crane a tout juste quinze ans, elle vit avec son père le long de la Stark River dans le Michigan. La jeune fille grandit seule et a comme meilleure alliée et amie la rivière. Elle passe ses journées sur la Stark et ne descend de sa barque que pour  aller chasser. Margo aime la chasse, pas l'école. La jeune fille se sent proche des Murray, cette famille patriarcale qui vit de l'autre côté. Des cousins lointains avec qui elle a grandi et célèbre les fêtes chaque année. Mais lors de la fête annuelle du 4 juillet, Margo, dont le corps de petite fille a cédé place au corps d'une très belle jeune femme, est violée par cet oncle qu'elle admirait. La jeune fille garde le silence mais elle ne peut réprimer la violence qui la ronge. Lorsque la vérité éclate et que son père apprend la vérité, la tragédie opère.

Margo, abandonnée par sa mère il y a huit ans se retrouve orpheline de père. La jeune femme, qui subit l'opprobre des Murray (la famille la plus influente du comté) décide de prendre sa barque et de partir à la recherche de sa mère. Pêche, chasse et nature - rien n'effraie la jeune fille. Pendant plus de deux ans, et au fil de plusieurs rencontres amoureuses et d'amitié, Margo vit sur son bateau le long de cette rivière. Elle ne sent bien que sur cette rivière et fuit la société ou tout ce qui y ressemble.

Voici en quelques lignes, le résumé de ce livre complexe qui m'a fortement dérouté. Pour plusieurs raisons que je vais tenter d'expliquer.

En premier lieu, j'ai lu le livre en anglais et il est évident que la romancière s'approche de la grâce lorsqu'elle décrit cet endroit, cette rivière. Comme beaucoup de romanciers américains, le nature writing est une seconde nature chez elle. Les passages sur cette rivière, parcours symbolique de l'enfance à l'âge adulte sont magnifiques et la lectrice que je suis a eu aussi envie d'embarquer avec elle et de fuir la civilisation.

Mais voilà mon souci : Margo Crane ne vit pas uniquement sur la rivière parce que c'est son lieu de prédilection, celui où elle s'y sent bien - Margo y vit parce qu'elle fuit tout en permanence, sa famille, les problèmes, le monde adulte, les responsabilités et tout ce qui la pousserait à faire face à ses peurs et à prendre les mesures nécessaires. Oh Margo est très indépendante, elle sait chasser, dépecer et tanner les peaux, mais Margo ne passera jamais plus de deux nuits à l'extérieur. Car Margo va croiser plusieurs hommes dont elle tombe amoureuse à chaque fois (autre souci du livre pour moi) et va donc s'installer chez eux. Elle est donc toujours prise en charge, au chaud et protégée. Il est normal qu'à son âge, Margo ait besoin de cette protection mais cela prouve aussi qu'elle n'est pas si autonome que la romancière voudrait nous le faire croire. N'est pas Huckleberry Finn qui veut. Le retour à la nature tant célébré ne dure que très peu de temps.



Le personnage de Margo est complexe et déroutant. Elle a subi un viol mais refuse d'en parler, puis s'exprime uniquement à travers les armes (en tuant des daims hors saison de chasse, parfois sans raison, ces passages m'ont perturbés) et le sexe. Car Margo semble aimer la chose (étrange après une première expérience sous forme de viol). La jeune femme s'éprend de chaque homme qu'elle croise, elle a constamment des envies charnelles qu'elle tente plus ou moins de réfréner.

Ces hommes ne sont pas fiables et Margo se retrouve à nouveau seule. Mais tous les hommes la désirent, et sa solitude ne dure jamais que deux ou trois jours. Finalement, Margo ira à la ville chercher sa mère et en reviendra. Un passage émouvant du livre que j'ai vraiment aimé. On voit ici l'abandon qui perdure, une mère aussi immature que la fille. Finalement, j'ai accroché à la fin du roman, Margo a perdu sa barque mais a fait la connaissance d'un vieil homme, Smoke, et de son meilleur ami, tous deux sexagénaires et amoureux de la nature. Le premier lui offre le gîte (sur son bateau, lui vit dans une caravane) et l'autorise à chasser et à vendre les peaux mais surtout il offre à Margo un semblant de vie de famille, une protection. Un vieil homme bourru, atteint d'emphysème qui ne représente donc plus aucun danger pour la jeune fille. Même si chez Margo, toutes ses rencontres finissent mal, j'ai beaucoup aimé ce passage.

Margo est une fille sauvage dans le sens où elle chasse, découpe l'animal, l'éviscère, récupère la peau, la tanne et la vent. Certains passages descriptifs peuvent être passionnant ou à l'inverse provoquer chez le lecteur une forme de répulsion. Ainsi, Margo enlève la peau des poissons sans les avoir tués auparavant, tue une femelle daim (enceinte) hors de la période de la chasse et semble y prendre plaisir. 

J'ai mis une semaine (chose rare chez moi) à lire ce livre, éprouvant une certaine antipathie pour le personnage principal. Ses réactions, ses lubies ou ses réflexions me laissant perpétuellement perplexes. J'aurais aimé qu'elle grandisse, comme la rivière, et qu'elle accepte les responsabilités (la fin laisse cependant entrevoir cette possibilité ou tout son contraire, et là c'est très inquiétant) or elle refuse tout en bloc. Ainsi, lorsqu'elle vit avec son voisin, un trentenaire cadre dans une entreprise, elle refuse systématiquement de lire des livres ou de retourner en cours. Son modèle est une héroïne du far-west Annie Oakley qui tirait plus vite que son ombre et faisait partie du Wild Wild Show. J'avoue m'être lassée de ces références et de cette attitude enfantine et capricieuse.

Attention, cet avis ne reflète que le mien. J'ai lu diverse critiques (certaines me rejoignent) et la majorité célèbre ce livre. Ainsi l'une des lectrices dit que Margo s'imposera peu à peu dans votre coeur et que vous la verrez ainsi grandir et apprendre à survivre. Qu'elle découvre la signification de l'amitié et la confiance. Comme le fleuve Kalamazoo, la fable de Campbell emporte le lecteur dans ses flots, comme un simple objet balloté ainsi par la vie qui doit apprendre à accepter les défis que la vie place sur votre chemin.

A l'inverse, une lectrice décrit le personnage comme une coquille vide et il est vrai, que pour moi, Margo qui aime par dessus tout le silence et ne parler que d'armes ou d'animaux morts, peut s'avérer ennuyeuse. Un personnage dont la vie n'aura été guidée que par de mauvaises rencontres avec des hommes qui ne cessent de profiter d'elles.

Si Margo se sent à l'aise et en sécurité sur la rivière, la majeur partie du roman se passe malheureusement sur le rivage au gré des rencontres amoureuses de Margo. Difficile de parler de ce que j'ai aimé sans trahir l'histoire, mais sachez que Margo ne cesse de surmonter des obstacles : violence, abandon, isolement, alcool, viol, etc. Margo se cherche et vous entraine ainsi au gré de ses divagations amoureuses ou marines.

Au final, je reste mitigée, d'une part parce que le livre est merveilleusement écrit par Bonnie Jo Campbell, que le lien presque maternel entre Margo et la rivière est fascinant, et d'autre part parce que je n'ai pas réussi à m'attacher à Margo dont les choix de vie m'interrogent.

Pour les lecteurs francophones, une édition en français existe et est disponible ici.

★★★★★

Éditions Fourth Estate, 346 pages
 

Thursday, July 2, 2015

Frank Sinatra dans un mixeur

Il faut une certaine dose de courage pour braquer une banque au volant d’une camionnette de boulangerie. Ou [plutôt] une certaine dose de bêtise. En tout cas, ça ne passe pas inaperçu. Et quand il s’agit de remettre la main sur le butin, flics et voyous se lancent dans la course. Pour Nick Valentine, ex-policier devenu détective privé, c’est l’occasion rêvée de se refaire. À chaque loi qu’il transgresse, à chaque bourbon qu’il descend, à chaque cachet d’Oxycontin qu’il avale, il s’approche un peu plus du jackpot. Ou de la noyade dans le Missouri.

Difficile de raconter l'histoire mais sachez que j'ai passé un excellent moment en compagnie de Nick Valentine, que j'ai dévoré le livre, sourire aux lèvres, que je me suis bien amusée à voir toutes cette bande de losers tenter de mettre la main sur un butin, qui, il est clair, leur porte une poisse monumentale. 

Les personnages sont énormes, certains diront too much - à la Tarantino si vous cherchez une comparaison. Mais rassurez-vous, le lecteur est toujours en bonne compagnie. Ce jeune auteur américain, originaire du Missouri nous livre ici une aventure rocambolesque (dont les droits ont déjà été achetés par Hollywood), où une bande de losers décident de braquer une banque puis de fausser la route à leur commanditaire. Que dire de ce Telly qui croit un instant en sa bonne étoile ? Une fois son patron au courant du détournement, le voilà recherché par Sid l'Angliche et Johnny Sans Couilles, deux hommes de main pas très malins mais extrêmement vicieux. Parallèlement, Nick Valentine va faire marcher ses contacts, en la personne de Big Tony, patron désabusé et accro à la coke d'une boite de strip-tease. Les deux hommes accompagnés de Doyle, un voleur de talent, vont partir à la chasse de ce fameux butin, pas forcément avec les mêmes projets.   

Forcément rien ne se passe comme prévu. Nick Valentine, que dire ? Un ex-policier devenu enquêteur à Saint-Louis accro à la bouteille comme un nouveau né à sa tétine. Un surhomme vu la consommation quotidienne de médicaments, drogues et alcool qui enquête à la demande des flics (dont un ex-Amish ça ne s'invente pas) et s'occupe bon gré, mal gré de son chien, un croisé Yorkshire, prénommé Frank Sinatra. 

"Frank sautillait sur mon pied, rebondissait et aboyait. A ma gauche je vis un vieux numéro du magazine People avec David Hasselhoff en couverture. A un moment, Frank décida de déposer une crotte sur la poitrine dénudée du héros d'Alerte à Malibu". (p. 159)

Oui, Nick Valentine peut rebuter au départ, entre sa consommation monumentale de cachets et d'alcool, un appartement à la limite de l'insalubrité, une carrière en mi-teinte et pourtant il arrive à s'occuper d'un autre être vivant, son chien. Bon, forcément il y a des ratés, il oublie régulièrement de sortir la bête mais celui-ci ne lui en tient guère rigueur. En tant que propriétaire d'une mini saucisse, j'ai souri en lisant tous ces passages où il décrit la joie immense du terrier en voyant son maître le soir, en descendant les marches de l'escalier, en prenant plaisir à "s'exprimer" ci et là.

Oui, j'avoue - j'ai été prise d'affection pour ce chien et puis j'adore les hommes qui n'ont pas besoin d'un gros chien méchant pour exprimer une virilité absente à leur personne. Nick Valentine est viril et adore son Yorkshire.  Un ex-flic au coeur sanguin qui a une furieuse tendance à réagir un peu trop vite mais on ne peut pas lui résister !

J'ai appris que Matthew McBride a longtemps vécu dans une ferme dans le Missouri avec comme animal de compagnie un taureau, prénommé Hemingway. Bon signe, non ? 

Alors n'hésitez pas à vous embarquer pour 256 pages de folie, de drôlerie mais aussi dans une aventure diablement rythmée, aux dialogues décapants parfois féroces mais extrêmement jubilatoires ! Et au final une bande de losers pas si méchante que ça, avec des doses de gentillesse parsemées ci et là, au milieu de tirs de fusils, de strip-teaseuses, de coups de poing et de sales bleus, d'amphétamines et des sorties pipi de notre Frank national ;-)

Quant aux petits curieux, j'avoue qu'une fois découvert qui était ce cher Frank Sinatra, j'ai regardé à deux fois le titre du roman ;-)


★★★★★


Editions Gallmeister, collection Neonoir,  traduction Laurent Bury,  256 pages

Tuesday, June 16, 2015

Le tireur

Nous autres, docteurs, savons reconnaître
une cause perdue quand - écoutez : il existe un satané
bel univers derrière cette porte : allons-y.
E.C Cummings


1901 - El Paso, Texas. La Reine Victoria vient de mourir. Une époque prend fin, celle du western et de ses légendes également. John Bernard Books en fait partie lorsqu'il franchit la porte de cette maison d'hôte, souffrant. Le médecin confirme ses craintes : J.B Books se meurt. L'une des plus fines gâchettes du Far West va mourir dans d'atroces souffrances (cancer de la prostate) d'ici quelques semaines. Très vite, la rumeur se répand comme une trainée de poudre. Les vautours affluent pour assister au spectacle de la mort du dernier des derniers. Books n'est pas idiot et décide d'organiser ses propres funérailles et sait parfaitement que tous ne veulent que se faire du fric sur son dos : qu'ils soient journalistes, barbier, ex-petite amie, croque-mort ou pasteur. Il les reçoit tous et découvre rapidement que trois autres bandits (un voleur de bétail, un joueur de cartes et un jeune fou de la gâchette) rêvent de devenir célèbres en le tuant. 

Books décide, comme tout bon tireur, d'écrire lui-même le dernier chapitre de sa vie en organisant un magnifique coup d'éclat. 

Un western magistral - maîtrisé de part en part par Glendon Swarthout. Un vrai cadeau que ce livre, trouvé par hasard, lors de mes pérégrinations à la BM. Impossible de ne pas repartir avec, même s'il n'était pas inscrit dans mon programme printanier !

Tout m'a plu, le style, d'abord - l'auteur nous fait partager les dernières heures d'une légende avec une écriture sèche et âpre. Les personnages sont tous uniques et passionnants. L'intrigue très forte. 

Books se sachant mourant, tente d'agir bien cette fois-ci. Il prend conscience de sa vie, de ses échecs, de ses regrets mais aucun remords. Il n'est pas un assassin mais un homme qui sait mieux tirer que quiconque et dont la légende s'est bâtie autour de lui sans qu'il s'en inquiète. Peu à peu, sa fin approche et l'écriture de de Swarthout devient poignante. Une œuvre crépusculaire d'une des périodes les plus fascinantes de l'histoire de l'Ouest.

"Il rêva. Il n'eut pas de vision. Il rêva de l'échange de tirs au restaurant de Bisbee, dans l'Arizona, la seule bagarre où il ait été jamais blessé. Les deux hommes qui s'étaient jetés sur lui, les deux hommes qu'il avait tués n'avaient plus de visage; il ne les avait jamais vus avant ce soir-là, quand ils avaient échangé des insultes plus tôt dans la soirée à une table de bonneteau dans un saloon." (p.65)

Le talent de Swarthout est de captiver son lecteur du début à la fin, même si parfois l'écrivain n'épargne rien des souffrances atroces du héros à ses lecteurs  sa perte de poids s'accélère, son visage se décharne) peut dérouter le lecteur. Mais c'est tout aussi passionnant de voir à quel point cet homme est dorénavant dépassé par une nouvelle époque, celle de l'électricité, du tramway, de la ville. Ainsi le shérif lui lance  “Où est votre place dans cette marche du progrès ? Nulle part. Votre place est au musée”. Sa mort annoncée attire tous ces êtres avides d'argent et de reconnaissance. Ils savent qu'avec lui s'éteint une des plus fabuleuses périodes de l'histoire américaine et chacun veut lui arracher un morceau de gloire. 

"Je garderai ma fierté. Et mes revolvers chargés jusqu’à la dernière minute.”

Un vrai western avec un vrai duel comme on en rêve. Moi qui aimais regarder les western, enfant, avec mon père, j'aime vraiment les découvrir par le biais de l'écriture. Lonesome Dove aura été le point de départ de ma passion pour ce genre littéraire et Gallmeister a eu la bonne idée de les ressortir (comme Tavernier).  La tension est palpable comme au cinéma et contrairement au 7ème art, on s'attache plus facilement aux personnages (dans les films, ils sont souvent peu reluisants).

The shootist a été adapté au grand écran en 1976 par Don Siegel, avec l'indécrottable John Wayne dans le rôle principal, sous le titre prémonitoire : Le dernier des géants. Le casting était plus que satisfaisant : Lauren Bacall, James Stewart et le jeune Ron Howard.

Sept de ces romans furent adaptés au cinéma dont la fameuse 7ème Cavalerie. Pour ma part, j'ai hâte de découvrir son livre The Homesman, dont j'avais beaucoup aimé l'adaptation cinématographique et que Marie-Claude a eu la bonne idée de lire, la preuve son superbe billet, tout juste publié !

★★★★★


Gallmeister, Collection Totem, traduction Laura Derajinski, 199 pages