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Wednesday, August 19, 2015

Rédemption

C'est en flânant en librairie, ou devrais-je dire, en regardant chaque livre (fiction) de chaque rangée que j'ai croisé le premier roman de Matt Lennox, Rédemption. L'auteur canadien est dans la vraie vie militaire et avait déjà été remarqué par la presse après avoir publié plusieurs nouvelles. Son premier roman, The carpenter, titre original, avait croisé mon chemin auparavant en lisant l'un de vous. Je ne sais plus qui. Aussi, en voyant le livre sous mes yeux, je n'ai pas pu résister.

Et surtout, chose rare, je l'ai lu presque de suite - il n'a même jamais connu ma bibliothèque. C'est en relisant la quatrième de couverture ce matin pour rédiger ma chronique que j'ai réalisé que celle-ci induit totalement en erreur le lecteur. Les personnages cités, Lee et Stan, sont bien décrits mais Stan ne pense nullement que Lee est responsable de la mort de la jeune femme. Qui a écrit cette quatrième de couverture ?!

Après 17 années derrière les barreaux, Leland (Lee) King est libéré. De retour dans la petite ville natale d'Ontario où il a grandi, il y retrouve sa famille. Sa soeur, mariée à Barry, pasteur, qui lui a trouvé un emploi et un logement. Leurs trois enfants, dont Pete l'ainé, né d'un autre lit, que Lee n'a pas connu car il est né deux mois après son incarcération et enfin sa propre mère Irène. Cette dernière est malade, atteinte d'un cancer incurable. Lee est bien décidé à tourner la page et a entamé une nouvelle vie. Lui qui a appris le métier de charpentier en prison (et en semi-liberté à Toronto) accepte de travailler pour un ami de Barry dans des maisons individuelles. Le travail est difficile, l'hiver est âpre et Lee ne compte plus ses heures. Il a arrêté de boire en prison et se tient à carreau. Ses seules distractions sont les repas chez sa sœur qui tient toujours ses distances, les visites à sa mère, hospitalisée, et puis Helen, la serveuse du restaurant où Lee a pris ses habitudes. 
Lee et Helen commencent à se fréquenter. La vie semble reprendre ses droits. Parallèlement, on suit Stan, tout jeune retraité de la police qui découvre un soir le corps inanimé d'une jeune femme, Judy, dans sa voiture. Un suicide. Stan a du mal à accepter ce verdict sans appel et décide de prendre contact avec la seule famille de la victime, sa soeur jumelle. Il apprend que Judy fréquentait un bon à rien avant son suicide. 

Enfin, il y a Pete, 17 ans - le neveu de Lee, qui ignore tout du crime de son oncle et de ses origines (il est né dans une autre ville puis est revenu à l'âge de 8 ans avec sa mère lorsque celle-ci a épousé Barry). Pete  grandit dans un foyer très pieu, religieux. Barry prêche à toute heure du jour et de la nuit et tout tourne autour de la religion. Dans cette maison, aucun autre sujet n'est abordé. Pete a grandi dans le silence, ainsi lorsqu'il quitte le lycée subitement - il ne se confie à personne. Il travaille à la station service, possède son propre véhicule et rêve de partir vivre à l'ouest. En rencontrant son oncle, Pete croit enfin avoir trouvé ici un moyen de découvrir qui il est réellement. Mais l'homme en face de lui désire tout l'inverse. 

Peu à peu, les langues se délient, le passé ressurgit et chaque personnage voit son destin basculé. 

Copyright DR

Je ne veux pas en dire plus, sinon que j'ai plongé dans le roman avec une telle facilité que j'en ai été surprise au départ. Puis, j'avoue que j'ai connu quelques moments de doute ; disons qu'habituée à un rythme plus soutenu (et pourtant j'adore Kent Haruf), je me suis surtout insurgée de voir que Lee commençait à lâcher prise, à dérailler.  Lee n'est pas responsable mais ses vieux démons ressurgissent et me voilà à penser "Non, Lee ne fais pas ça".  

Ce qui m'a énormément marqué ici, c'est le poids du silence - ce poids assourdissant qui mène chacun à leur perte. Pas uniquement celui pesant comme un fardeau sur les épaules de Lee ou de Pete, mais aussi de Stan ou de Frank, ou d'Emilie dont Pete s'éprend. Ici, on sait mais on ne parle pas. Ce sont juste des silences maladroits, des regards furtifs - qui vous font comprendre que vous êtes "l'un d'eux".  Une petite ville qui a voulu effacer une tragédie ancienne en multipliant les offices religieux. Les églises sont nombreuses, on y passe son dimanche, on y joue de la musique, on parle de Dieu mais jamais des hommes, de la vie.

Et puis j'ai replongé dans ma lecture et les langues se sont déliés, et le malheur a frappé quand la vérité a surgi. Je repense à une phrase magnifique entendue dans le film Oriana Fallaci (vu dernièrement au cinéma) : "la vérité est un comme un acte chirurgical, elle fait mal mais elle guérit". 

Si le titre français, Rédemption, peut porter à confusion - je pense plus à cette vérité qui va finir par surgir et aider l'un des personnages à enfin se délester d'un poids et à croire en l'avenir. 

Un très beau roman, sombre, avec une vision des petites villes de l'Ontario que je ne connaissais pas. La découverte d'un auteur dont je ne manquerai pas de lire le prochain roman !  

En cherchant quelques infos sur le net à son sujet, j'ai trouvé une photo. Matt Lennox est toujours militaire, il a combattu en Afghanistan à deux reprises - j'ignore si cette expérience personnelle lui a appris à sonder les profondeurs de l'âme humaine, mais le résultat me pousse à penser que oui

Un roman noir étourdissant. 



Livre de Poche, Albin Michel, Traduction France Camus-Pichon, 401 pages

Wednesday, August 12, 2015

All the light we cannot see

Quand j'ai commencé cette lecture, j'avais encore les quelques avis mitigés vus sur la toile (dont celui de Jérôme) en tête, mais j'avais enfin le roman entre les mains et je me suis donc lancée. Et je ne le regrette pas ! Est-ce l'esprit des vacances (alors que je suis de retour au travail) ? Le soleil, la chaleur ?J'ai tout simplement adoré replonger dans une période, pourtant sombre de notre histoire (la deuxième guerre mondiale) et suivre l'histoire de Werner et Marie-Laure. Je l'ignore mais je n'ai plus lâché le roman et j'ai terminé ma lecture (environ 300 pages) en une seule fois, émue par ce roman magnifique.

Ce livre a reçu le Prix Pulitzer, et si, pour moi, il n'atteint pas les mêmes sommets que d'autres romans au niveau du style, il reste néanmoins un formidable témoignage sur la guerre. Le roman débute dans les années 30 et suit la destinée de deux enfants : une petite fille française prénommée Marie-Laure, aveugle, et un petit orphelin allemand, prénommé Werner, parallèlement à la montée du nazisme. Lorsque la guerre éclate, on suit le destin d'un mystérieux diamant, confié aux bons soins du père de Marie-Laure.

J'ai été impressionnée par le talent de Doerr à décrire la lente et puissante main mise de ce dirigeant sur le peuple allemand, sur leur manière de penser. Ainsi, lorsque Werner, le jeune héros orphelin intègre cette école de prestige, il est effrayant de voir quels principes, idées et croyances lui sont assénées du matin au soir. Ici les faibles doivent tomber, disparaitre - l'exemple de son ami Frederick est terrible. Les enfants deviennent des monstres, prêts à tuer leurs congénères pour servir leur unique maître. Ici la pensée libre n'a plus sa place - les "penseurs" sont forcément des êtres pervers, faibles - qui risquent à tout moment de ne plus suivre la seule et unique pensée qui doit régner, celle du Führer. Werner n'y échappe pas au départ - faire partie de l'élite, pour un orphelin, être reconnu par le doyen comme supérieurement intellectuellement est forcément flatteur et Werner rejoint le front, persuadé de servir son pays. Mais déjà son idéal se fissure : l'attaque violente à l'encontre de Frederick, les premiers signes de la guerre, l'ostracisation des Juifs - peu à peu le doute s'immisce dans l'esprit de Werner. Il repense à sa sœur Jutta qui ne comprenait pas cette guerre et l'invasion de la France, pays cher à leur cœur. Tous ces éléments vont semer le doute dans l'esprit de Werner, jeune soldat âgé d'à peine 16 ans.

Parallèlement, on suit Marie-Laure, petite parisienne aveugle mais qui ne cesse de voir plus loin que nous. Marie-Laure s'est construite dans les pas de son père, passant ses journées avec lui et ses collègues au Muséum d'Histoire Naturelle. Elle y a apprend tant de choses sur les sciences (biologie, ethnologie, physique) et sur l'histoire. Elle s'échappe au côté du Capitaine Nemo et de Monte-Cristo, grâce à ses premiers livres en braille qu'elle lit et relit religieusement. A l'arrivée des troupes allemandes, son père l'amène à Saint-Malo, ville portuaire où elle fait la connaissance de son grand-oncle, Étienne - blessé par des éclats d'obus lors de la première guerre mondiale. Ce dernier n'est plus sorti de chez lui depuis plus de vingt-cinq ans. C'est Mme Manec, employée de la maison depuis plus de cinquante ans qui gère l'immense bâtisse de 6 étages au cœur de la ville fortifiée. L'homme se passionne pour les radios et garde précieusement les vieux 78 tours enregistrés par son frère Henri, le grand-père de Marie-Laure,  décédé pendant la première guerre. Celui-ci avait enregistré sur un phonogramme des émissions éducatives présentant aux enfants le monde merveilleux des sciences. Ces mêmes programmes que Werner et sa sœur Jutta écoutaient religieusement à l'orphelinat - ayant appris le français grâce à Frau Elena, la Sœur venue d'Alsace. La boucle est bouclée. La magie opère...

"Werner's mind drifts; he is thinking about the book in his lap, The Principles of Mechanics by Heinrich Hertz. He discovered it in the church basement, water-stained and forgotten, decades old, and the rector let him bring it home, and Frau Elena let him keep it, and for several weeks, Werner has been fighting through the thorny mathematics. Electricity, Werner is learning, can be static by itself. But couple it with magnetism and suddenly you have movement - waves. Field and circuits, conduction and induction. The air swarms with so much that is invisible! How he wishes he had eyes to see the ultraviolet, eyes to see the infrared, eyes to see radio waves crowding the darkening sky, flashing through the walls of the house"(p.58)

C'est évidemment la guerre qui va finir par réunir Werner et Marie-Laure - et un troisième personnage, un colonel allemand lancé à la poursuite du plus merveilleux des diamants, caché depuis des siècles au Muséum d'Histoire Naturelle de Paris et confié aux soins du père de Marie-Laure.

J'avoue que la forme du roman, polyphonique avec des chapitres très courts, m'a quelque peu décontenancé au départ et ensuite j'ai vraiment apprécié ce choix narratif. On est à Paris, puis en Allemagne, puis à Saint-Malo (ville fortifiée merveilleusement représentée) puis à nouveau à Berlin et sur le front.

J'ignore si le fait de le lire en anglais à jouer ou non sur mon appréciation du livre, mais je l'ai trouvé plutôt bien écrit. Surtout les passages lorsque Anthony Doerr décrit les sensations et les émotions ressenties par le personnage de Marie-Laure, aveugle, comme lorsqu'elle décrit ses premiers pas sur la plage, la découverte de l'océan, le fameux passage constellé de bulots ou les milliers d'objets du Muséum d'Histoire Naturelle qu'elle a découvert en les touchant, les humant. J'ai été happée par la passion de Werner pour l'électronique (son carnet de notes où il se pose tout un tas de questions) ou celle de Frederick pour les oiseaux. J'ai adoré ces moments-là et je n'avais qu'une envie : trouver tous les livres cités ci et là par l'auteur américain, comme relire Jules Verne, me procurer les livres d'Audubon et puis continuer à en apprendre plus sur les sciences.

"Dr. Geffard teaches her the names of the shells - Lambis lambis, Cypraea moneta, Lophiotoma acuta - and lets her feel the spines and apertures and whorls of each in turn. He explains the branches of marine evolution and the sequences of the geologic periods; on her best days, she glimpses the limitless span of millennia behind her: million of years, tens of millions. (p.60).

Je pense que ce livre a raisonné en moi pour ces multiples raisons : enfant, j'adorais apprendre - grâce aux livres, mais aussi avec mon père, féru de géographie et de mon grand-père passionné par les plantes. Je revois mon frère démonter un réveil, une radio et même la télévision (il aura fallu l'intervention d'un réparateur ce coup-ci pour la réparer!).  Je me suis vue dans les pas de Marie-Laure arpenter les nombreux couloirs du Muséum, écouter les professeurs expliquer la vie d'un mollusque, sa fossilisation ou le professeur en gemmologie raconter la formidable histoire du diamant des Mers.  Et puis l'auteur s'amuse avec ses lecteurs, puisque les aventures du Capitaine Nemo coïncident avec celles de Marie-Laure et de Werner ainsi lorsque la petite fille compte les chapitres qui lui restent à lire, elle est au chapitre neuf - comme nous lecteurs. 

"The ocean. The ocean! Right in front of her! So close all this time. It sucks and booms and splashes and rumbles; it shifts and dilates and falls over itself; the labyrinth of Saint-Malo has opened onto a portal of sound larger than anything she has ever experienced. Larger than the Jardin des Plantes, than the Seine, larger than the grandest galleries of the museum. She did not imagine it properly; she did not comprehend the scale. 
When she raises her face to the sky, she can feel the thousand tiny spines of raindrops melt onto her cheeks, her forehead. She hears Mme Manec's raspy breathing, and the deep sounding of the sea among the rocks, and the calls of someone echoing off the high walls (...). (p.231)

En plus d'être un excellent page-turner, c'est un livre au goût doux-amer qui vous ramène à l'enfance, loin des ordinateurs et des réseaux sociaux, au plaisir simple d'apprendre, tout en dénonçant l'absurdité de la guerre et en n'épargnant personne. 


All the light we cannot see, Fourth Estate, 530 pages.


Monday, August 10, 2015

Kinderzimmer

Las hojitas de los arboles se caen, viene el viento y las levanta y se ponen a baila.


C'est la berceuse espagnole, que Mila, alias Suzanne Langlois, déportée française à Ravensbrück va se répéter pendant tout le temps de sa déportation : les feuilles soulevées par la vent vont se mettre à danser.

Suzanne Langlois s'adresse à une classe de lycéens. Elle leur raconte, ce jour-là, lorsqu'elle et des milliers d'autres femmes marchent vers le camp.

Elle a tout juste vingt ans lorsqu’elle et son frère rejoignent la Résistance. Tous deux luttent à leur manière. Suzanne, sous le nom de Mila, accueille dans l'arrière boutique de son père (un homme amputé des jambes, vétéran de la 1ère guerre mondiale) des hommes du réseau, blessés. Ainsi accueille-t-elle une nuit un jeune anglais, dont elle ne connaît ni le nom, ni l'histoire mais dont le regard suffit à vouloir pendant une nuit, oublier la peur, la haine, la guerre. La voilà avec enfant. L'homme est reparti. Et Mila est arrêtée peu de temps après. Comme son frère, et sa cousine Lisette. Les deux jeunes femmes sont envoyées à Rungis où elles attendent de connaître leur sort. Nous sommes au printemps 1944 - elles apprennent leur déportation en Allemagne et les voilà embarquées, avec 40 000 autres femmes, de toute l'Europe vers le camp de Ravensbrück. Mila ignore même le nom du camp à son arrivée, où l'endroit où elle se trouve en Allemagne. Les coups de bâtons pleuvent, les ordres en allemand. Mila et Lisette sont tassées dans ces blocs, où elles doivent rapidement partager une paillasse. Elles finissent par retrouver les autres françaises qui vont peu à peu leur apprendre les ficelles - comment survivre dans l'Enfer. L'Enfer ce sont les autres - et cette phrase prend tout son importance lorsqu'il faut sans cesse se battre pour manger, ne pas avoir froid, ne pas tomber malade, et surtout ne pas se faire remarquer pour être envoyé à la mort. 

 "Pour Mila, rien n'a de nom encore. Des mots existent, qu'elle ignore, des des verbes, des substantifs pour tout, chaque activité, chaque fonction, chaque lieu, chaque personnel du camp. Un champ lexical, sémantique complet qui n'est pas de l'allemand et brasse les langues des prisonnières, l'allemand, le russe, le tchèque, le slovaque, le hongrois, le polonais, le français. Une langue qui nomme, quadrille, une réalité inconcevable hors d'elle-même, hors du camp, en traque chaque recoin comme un faisceau de torche. C'est une langue concentrationnaire, reconnaissable de Ravensbrück à Auschwitz, à Torgau, Zwodau, Rechlin, Petit Königsberg, sur tout le territoire du Reich."  (p21)

Très vite Mila comprend qu'elle vient d'arriver dans un monde où seuls les plus forts survivent. La promiscuité, la saleté, le manque d'hygiène, le froid, le manque de nourriture et de médicaments, tous ces éléments apportent leurs lots de maladie : le typhus, la dysenterie. La mort se répand à une vitesse vertigineuse comme les poux qui leur envahissent les cheveux. Mila n'a qu'une robe trop large, des chaussures trop grandes et sait aussi que porter la vie en elle est dangereux. Car les plus anciennes ont vite compris que les promesses de camp de travail à la campagne, plus au calme, ou que le Revier (l'infirmerie) sont tous des anti-chambres de la mort. N'ont-elles pas vu revenir au betrieb (l'atelier de confection) les vêtements portées par ces détenues parties un beau jour ? 

Mila lutte avec Lisette, sa cousine. Celle qui la connaît le mieux, celle qui a vu la mère de Mila se jeter du balcon un jour lorsque Mila avait 7 ans. Mila porte en elle la haine d'avoir été abandonnée. C'est peut-être ce sentiment qui lui permet de ne pas sombrer et puis cette vie, dont Mila n'arrive toujours pas à le croire, qui grandit en elle. Mila ne veut pas ressembler aux autres femmes, les cheveux rasés, le visage cerné, la peau jaune, le corps décharné. Mila et Lisa partagent la même couchette, couchées tête-bêche, les deux jeunes femmes veulent se souvenir de Mantes, de leurs parents, de leur enfance. Et espérer. Mais la dysenterie, puis le typhus répandent leurs doses de venin. Lisette est touchée, comme d'autres. De son côté, Mila, élevée par son unique père, ignorait tout des règles, des choses "féminines" et en sait encore moins d'une grossesse. C'est Georgette, une des plus âgées et anciennes du camp, qui lui, un jour, dessine l'anatomie humaine, qui lui raconte ses 4 grossesses et accouchements. Georgette qui la rassure, mais aussi Georgette qui préfère suivre sa soeur, condamnée à mort. Elle abandonne Mila. Comme Lisette qui se meurt. Pourtant Mila refuse de ne pas dormir avec elle, elles dorment en cuillère dorénavant. Et puis un matin, le bras de Lisette est inerte. 




Mila croyait vouloir mourir, elle ne croit pas une seconde que son enfant survivra, d'ailleurs a-t-elle vu un seul bébé dans le camp, une seule femme enceinte ? Non, jamais. Alors elle se cache jusqu'à l'arrivée de Teresa, une jeune femme franco-polonaise.Les deux deviennent inséparables et Teresa lui donne la force de continuer. Elle sent la vie, minuscule, fragile dans le ventre de Mila. L'automne est là, le froid. Des milliers de nouvelles déportées arrivent chaque jour, russes, tchèques, polonaises ... Les morts sont aussi nombreuses. Les abcès, ulcères, lésions, bubons, kystes, ganglions, tumeurs viennent s'installer sur ces corps maigres et les emportent en quelques nuits. Lisette refusera longtemps d'aller au Revier (à l'infirmerie) car là-bas on vous tue lui dit-on. L'entraide s'organise : les morceaux de charbon, de sucre, la nourriture pour les chiens, tout est bon, tout se vend, s'échange, se troque. 

"La nuit est pleine de chuchotements et de silence. Elle vient vite, se loge dans les creux du corps à peine allongé, dans le désir de l'oubli (...) Les châlits grincent dans le dortoir, ça râle, ça tousse, ça parle dans le sommeil et ça cauchemarde, on se figure un bateau, une cale pleine et la peste à bord, où les corps moitié vivants moitié morts sont étalés à même le sol. Et dès que ça se tait quelques secondes, la nuit de Ravensbrück retrouve son épaisseur. Le sommeil t'enfonce, te prend de toutes parts comme une eau, et u lui cèdes sans te débattre, il t'emplit entièrement. Mais avant ça, dans l'intervalle mince qui sépare la veille du sommeil, Teresa et Mila se faufilent dans les rues de Paris, de Cracovie, de Mantes, à défaut d'avenir elles ont un passé, lointain comme une enfance, territoire qu'elles dessinent, peuplent l'une pour l'autre dans le noir, avant l'inconscience ". (p.104)

Mila part travailler à l'atelier - il ne faut jamais travailler trop vite. Elle rapièce tous ces vêtements de guerre, déjà usés, tachés, déchirés - portant l'odeur de la mort. Les Allemandes savent qu'ils sont en train de perdre la guerre - les Russes avancent et pourtant les détenues affluent, les morts s'entassent. Mais Mila tient pour lui, ce petit être qui malgré tout va tenir. Et Mila va alors découvrir la Kinderzimmer - lieu presque irréel où sont gardés ces bébés, nés en détention. Mais ce lieu n'échappe ni au froid, ni au virus, et surtout au manque de nourriture. Car ces mères ont souvent très peu de lait à donner, et les boites de lait ne leur sont remises qu'à la mort d'un nouveau-né. Nouveaux, la plupart le resteront - leur espérance de vie ne dépasse pas trois mois. Le bébé de Mila va naître pourtant ....

Je ne vais pas en dire plus sous peine d'en trop révéler, mais de la mort, comme après un incendie, on voit parfois pousser une fleur, un pavot, un pivoine. J'ai emprunté ce livre dont le titre et la couverture m'avaient à plusieurs reprises fait signe. Lorsque je l'ai vu disponible à la BM (en rapportant mes précédents emprunts), je n'ai pas résisté. Ayant juste une valise (carry-on), je l'ai glissé car il ne faisait que 217 pages. Je l'ai lu en une journée, dans la navette vers l'aéroport puis dans l'avion. J'ai glissé une larme en pensant à ces milliers de femmes courageuses. A ces milliers de vies broyées, anéanties, gazées, brûlées pour rien. 

J'ai découvert également un style d'écriture cisaillé, précis, fin. Un style que j'ai beaucoup aimé, je ne connaissais pas Valentine Goby et je vais m'empresser de me renseigner sur ces autres ouvrages. Une lecture que je juge nécessaire, car même si j'ai déjà vu de nombreux documentaires, témoignages sur ce camps et les autres, Valentine Goby réussit ici le tour de force de nous faire vivre ces quelques mois au sein de l'Enfer et de nous raconter les bribes de conversation qui empêchent ces femmes de basculer dans le désespoir, vers la mort. Cette autre forme de résistance à l'indicible. Elle sait mettre des mots sur les maux. Un superbe livre.


Éditions Actes Sud, Kinderzimmer, 217 pages.



Thursday, June 4, 2015

A l'ouest rien de nouveau

Une lecture différente et très marquante que celle de ce roman écrit par Eric Maria Remarque, A l'ouest rien de nouveau. Lors de sa parution en janvier 1929, le livre connut un succès retentissant à travers le monde. L'écrivain y racontait la première guerre mondiale vécue par un jeune allemand Paul Bäumer, la guerre des tranchées, les pertes humaines, l'horreur de la guerre. Le livre fut rapidement interprété comme un pamphlet pacifiste contre toutes les guerres en général.

Malheureusement, sa publication coïncide avec l'arrivée au pouvoir des Nationalistes Allemands et l’adaptation cinématographique américaine l'année suivante provoque des émeutes lors de sa sortie en Allemagne. A l'arrivée d'Hitler en 1933, le roman est condamné et ses exemplaires brûlés lors des autodafés en Allemagne. Remarque est considéré comme un traite à la nation pour avoir critiqué l'armée, la guerre et le Kaiser. Il quitte l'Allemagne pour la Suisse en 1933. En 1938, il est déchu de sa nationalité allemande et l'année suivante il s'envole pour les États-Unis. Il part avec Marlene Dietrich, Orson Welles et Bertold Brecht sur le Queen Mary. Pendant la guerre, l'une des ses soeurs est condamnée à mort et décapitée par le régime Nazi pour "atteinte au moral de l'armée". Il obtient la nationalité américaine en 1947 mais dès la fin de la guerre il retourne souvent en Europe et au début des années 60 il s'installe en Suisse.

Remarque s'inspira de son expérience personnelle pour raconter cette guerre des gueules cassées. A peine les examens passés pour devenir professeur, il est incorporé dès 1916 puis envoyé sur le front de l'Ouest en juin 1917 où il est blessé fin juillet. Sa mère décède d'un cancer la même année. A la fin de la guerre en 1918, Remarque est toujours à l'hôpital militaire. Il sera démobilisé en 1919. Le héros Paul Baümer, 18 ans, incorporé volontaire (Remarque avait été mobilisé) découvre avec effroi la guerre, les tranchées, le gaz moutarde, les corps déchiquetés, les chevaux blessés qui hurlent et galopent les viscères à l'air, le vacarme assourdissant des bombes et des obus, la peur au ventre et l'absurdité à proprement parler de cette guerre.

"Mes mains deviennent froides et ma peau frissonne. Et, pourtant, la nuit est chaude, seulement le brouillard est frais, ce brouillard sinistre qui rampe autour des morts devant nous et qui suce la dernière goutte de vie cachée. Demain ils seront livides e leur sang sera noir et coagulé."

Si Remarque condamne fermement la guerre en donnant la parole à plusieurs soldats qui s'interrogent sur leur présence, il met en avant la solidarité entre les jeunes recrues. Ces hommes pensent à la sécurité de leurs camarades, même blessés, ils les ramènent et les soignent tant que ce peu. Car à cette époque, on soigne mal, on coupe les membres arrachés. Les hommes tombent les uns après les autres. Remarque n'enjolive pas la guerre ni les sentiments de loyauté - ainsi lorsqu'un camarade, même proche décède, on ne s'attarde pas une seconde à lui piquer ses bottes et sa veste. 

J'avoue que la lecture de ce livre a été ardue pour moi tant les combats sont rudes, l'absurdité de la guerre, pensée et voulue par des hommes de pouvoir, est à son paroxysme. Ainsi, Remarque s'attache à condamner ces petits chefs qui martyrisent les recrues, les jettent au trou mais une fois au combat sont incapables de se battre. L'écrivain a un talent fou pour entrer dans le détail de la chair brûlée, des corps mutilés, des visages figés pour l'éternité. Il traduit avec ingéniosité la peur qui vous colle à la peau, la perte graduelle des repères et la perte de l'envie de vivre.

"Les jours passent et chaque heure est à la fois incompréhensible et évidente. Les attaques alternent avec les contre-attaques et, parmi les entonnoirs, les morts s'accumulent entre les lignes. Le plus souvent nous pouvons aller chercher les blessés qui ne sont pas trop loin de nous; mais plusieurs, malgré tout, restent là étendus longtemps et nous les entendons mourir." (p.113)
 
J'aurais pu recopier des dizaines de passages tant les mots sonnent justes et vrais. Témoignage formidable de la guerre, il permet de comprendre l'hébétude ressentie par ces jeunes hommes, leur incapacité à retourner dans la vie normale après la guerre, à mieux saisir les cauchemars qui vont les hanter pour la fin de leurs jours. Et à cette époque, personne ne parlait de stress post-traumatique, on rentrait de la guerre taiseux et on reprenait son métier de boucher, de paysan ou d'ouvrier. Et ça m'étonne toujours que vingt ans à peine après la fin de la guerre, ces hommes aient laissé leurs propres fils repartir combattre en Champagne ou en Ardennes. 

Le terme de "Sale guerre" prend ici tout son sens. Une lecture donc très difficile mais tellement utile. Ce livre devrait être étudié au lycée à mon sens. 



Livre de Poche, Stock - traduction Alzir Hella et Olivier Bournac, 254 pages


Wednesday, April 15, 2015

Le dernier gardien d'Ellis Island

New York - 3 novembre 1954. Dans quelques jours, le centre d'immigration d'Ellis Island va fermer ses portes. John Mitchell, son directeur reste seul dans ce lieu déserté et remonte le cours de sa vie en écrivant dans un journal les souvenirs qui le hantent : Liz, l'épouse aimée et Nella, l'immigrante sarde porteuse d'un étrange passé. Un moment de vérité où il fait l'expérience de ses défaillances et se sent coupable à la suite d'évènements tragiques. Même s'il sait que l'homme n'est pas maitre de son destin, il tente d'en saisir le sens jusqu'au vertige. A travers ce récit, résonne une histoire d'exil, de transgression, de passion amoureuse, et de complexité d'un homme face à ces choix les plus terribles. 

Ces mots ne sont pas les miens, même s'ils résument assez bien ce roman. Assez bien, car il m'aura définitivement manqué quelque chose pour vous dire que j'ai beaucoup aimé ce livre. Je l'ai lu un dimanche en deux fois. Il ne fait que 163 pages (sans compter l'épilogue). 

Une fois en main, je l'avoue, j'ai eu plaisir à lire le testament de cet homme, qui à la veille de la fermeture d'Ellis Island, choisit de raconter les faits marquants de son existence. Celle d'un homme qui aura passé quarante-cinq années à Ellis Island, accueillant des milliers d'hommes et de femmes, d'enfants, fuyant un pays en guerre, la persécution ou tentant leur chance en Amérique - pays de toutes les opportunités. John Mitchell gravira les échelons et ne quittera plus cet île. Il en deviendra son prisonnier.




En écrivant ces mots, je dois dire que j'ai beaucoup aimé le style de l'auteur, elle sait manier la langue française et raconter les histoires, comme celle de Nella dans son pays natal. 

"A sa mort, toute ma géographie personnelle, toute mon appréhension des lieux s'est trouvée redessinée. Sans elle, Broadway n'était qu'une désolation, un intenable vacarme, et jamais il ne me serait venu à l'idée de franchir seul la porte des cafés ou des petits restaurants que nous fréquentions" (p. 51)

Alors pourquoi ce sentiment d'inachevé ? Peut-être que le style même de l'auteur fait qu'une certaine distance s'installe entre le personnage principal et le lecteur. Une sorte d'embarras. Un homme qui livre ses passions secrètes, ses actes manqués et qui en même temps se fait juge des autres, je ne sais pas, cela m'a quelque peu dérangé.  Il lui manquait comme un supplément d'âme. Une accroche pour la lectrice que je suis.

John Mitchell aura choisi de demeurer sur cette île toute sa vie, surveillant l'arrivée de milliers d'immigrants - gardant certains en détention pendant plusieurs jours, semaines ou mois et en refusant l'entrée à une minorité (l'Amérique a toujours refusé d'accueillir sur son sol les malades, les arriérés mentaux ou ceux qu'ils soupçonnaient révolutionnaires ou communistes). 

"Nous n'avons plus rien, monsieur, sinon la certitude de demeurer des exilés jusqu'à notre dernier jour, loin du monde qui nous a vus naître et grandir, loin de notre langue natale. Faut-il encore que vous nous priviez des accents sur notre nom ?". (p145)


Ellis Island
En fait, je dois être honnête : le problème que j'ai eu avec ce livre, qui m'empêche de lui offrir toute ma compassion, est la personnalité même du protagoniste, John Mitchell. Il a fait de sa vie le centre de toutes les tragédies. Il s'approprie le malheur de milliers d'immigrants et refuse à toute autre de porter ce poids.  Il a été marié mais s'est retrouvé veuf jeune. Il oubliera sa femme pour ne souvenir que d'une immigrante italienne.

Plus je le lisais son récit, moins je l'appréciais. Il se veut le témoin de toutes ces souffrances, de tous ces espoirs mais ne fait que s'épancher sur ses remords et ruminer ses digressions. Alors, soit, Mitchell n'aura pas respecté les règles une seule fois en quarante-cinq ans. Mais lire à la fin qu'il s'agit d'une véritable tragédie humaine, j'ai eu du mal. Lire que l'homme qui trouve son testament est à ce point bouleversé, soit. Mais ce ne fut pas mon cas.  

La véritable tragédie humaine, c'est celle des immigrants. Et l'auteur sait à merveille rappeler le sort de ces immigrants, leurs doutes, leurs espoirs réduits à néants. Comme lorsqu'elle donne la parole à cet intellectuel hongrois dont l'Amérique lui ferme la porte pour cause de sympathie communiste. J'aurais aimé être avec eux à Ellis Island. 

Je connais bien Ellis Island car je l'ai visité lors de ma première visite à New York, j'étais encore très jeune. Je me souviens de ces bâtiments, peu des photos mais surtout du vent, de l'extérieur et de cette vue sur Miss Liberty, la fameuse statue de la Liberté. 

J'ai vraiment apprécié le style de l'auteur, son amour de la langue française. Lorsqu'elle raconte l'histoire de Nella dans son village, on sent presque qu'elle a besoin de respirer loin du personnage de Mitchell. La romancière a voulu en narrant l'histoire de cet homme raconter celle d'Ellis mais aussi de ces immigransts. J'aurais préféré qu'elle se concentrent sur eux.

Je la remercie cependant d'avoir écrit sur Ellis Island qui a vu passer ici ces milliers d'hommes et de femmes devenus citoyens américains et qui ont contribué à construire l'Amérique telle qu'on la connaît aujourd'hui. 

En aparté, j'aime beaucoup cette maison d'édition et le format du livre, la qualité du papier, le choix de la police. On a tout de suite envie de l'ouvrir et de partir en Amérique. 


Editions Notabilia, 163 pages, ouvrage lu dans le cadre du challenge Prix des Lecteurs Nantais

Friday, April 10, 2015

La ballade d'Hester Day

La ballade d'Hester Day est un roman que j'avais eu envie de lire sans cependant accorder trop d'importance à l'histoire et à la présentation de l'auteur Mercedes Helnwein, fille d'un artiste viennois ayant grandi dans des châteaux en Irlande et en Allemagne. Pourquoi n'ai-je pas lu ces quelques mots avant d'entamer ma lecture ?  Il résume à eux seuls le livre. 

En relisant la quatrième de couverture, je réalise que celle-ci présente une histoire que je n'ai pas retrouvé dans ma lecture  :

C'est l'histoire d'une fille qui ne veut pas aller au bal de promo, d'un apprenti poète qui l'a épousée pour trouver l'inspiration, et d'un petit garçon rondouillard qui, à défaut d'être cowboy de l'espace, est ravi de tracer la route en camping-car avec eux. L'équipée sauvage d'Hester Louise Day s'annonce comme un fiasco épique. Parce que la famille, même bricolée, ce n'est jamais un long fleuve tranquille, surtout quand on est recherché par la police et le FBI. Hester, ça ne la dérange pas d'être rattrapée, mais pas tout de suite, pas trop vite. 

Qui, à la lecture de cette présentation, n'aurait pas eu envie de s'embarquer avec Hester dans cette folle aventure ? Comme lorsque la famille Hoover embarque à bord de son minivan pour participer à un concours de beauté dans Little Miss Sunshine ?  Moi, mais Hester n'est pas une Hoover. C'est une Day.

Je ne sais pas trop comment écrire cette chronique, généralement je tente toujours de peser le pour et le contre, le positif et le négatif. Mais ici c'est compliqué.

Car Hester est sans nul doute doute l'un des personnages (avec le héros de La consolante de Gavalda) qui m'aura donné le plus de mal. Car, j'avoue :  je n'ai pas compris une seconde de quelle manière j'aurais du appréhender le livre pour que la magie opère. Et j'en ressors très frustrée. Hester est un personnage dont la personnalité n'a soulevé chez moi aucune sympathie, empathie, pitié, compréhension ou regard attendrissant .. non RIEN, sinon parfois de l'énervement ;-)

Hester a 18 ans mais la maturité d'un enfant de huit ans (qui veut un bébé comme on veut un nouveau jouet), à l'égocentrisme démesuré et parfois la réflexion d'un enfant de cinq ans. J'ai aussi détecté une forme de sociopathie sous-jacente inquiétante (les autres, soyons clairs lui, elle s'en fout), et comme le dit si bien, son mari de deux jours, Hester est la personne à la fois la plus "chiante" qui est persuadée que la Terre entière tourne autour de sa petite personne.

Hester Day a eu le malheur, sans doute, de naître avec un égo surdimensionné car Hester se rêve spéciale, intelligente, différente - or tout lui rappelle sa normalité. Ses parents et sa sœur ainée en premier. Elle vit en Floride où tout résonne faux (un soleil ultra dominant, aucun changement de saison, je comprends).  Sa mère porte donc tous les défauts, comme son père. Ils ont des boulots normaux, vivent la vie de millions d'américains de la classe moyenne, rêvent d'offrir à leurs enfants des études universitaires et une vie toute somme rangée. Soit, ils sont superficiels :  la mère ressemble à une poupée Barbie et le père à Ken. Ce ne sont pas les meilleurs parents mais ils n'ont rien de terrifiant. Hester ne ne veut rien de tout ça. Mais lorsqu'elle parle d'une enfance traumatisante, il y a quand même nettement plus malheureux, non ?

Pas une seconde dans le livre, n'est-elle capable de réfléchir à ses propres jugements ou actes - elle ne cesse de juger le monde entier et n'a jamais, à aucun instant, du recul sur sa propre attitude. 

Alors, oui - en tant que lectrice, j'aurais vraiment aimé pouvoir à un moment m'attacher à un pan de la personnalité de la jeune femme, mais sans cesse repoussait-elle mes tentatives. Hester veut fuir sa famille et au passage décide d'adopter.  J'ai cru un instant que la romancière nous embarquait vers le fantastique lorsqu'elle décrit le passage d'Hester aux services sociaux - évidemment on lui dit qu'à 17 ans, elle est légalement trop jeune. Hester attend ses 18 ans et se marie en croyant que cela suffira. Cette même fille qui se sent supérieurement intelligente à ses semblables et vit dans un pays civilisé croit ainsi qu'on peut adopter comme on achète une voiture ou une maison. Là j'avoue, j'ai décroché.

Je n'ai pas cru une seule seconde qu'une assistante sociale tiendrait ce discours - sans lui dire que la personne doit avoir une situation stable, des revenus..mais peut-être est-ce ma faute en accordant trop d'importance à ces détails.

Finalement, Hester part avec mari tout neuf, qu'elle n'aime pas - je vous épargne la litanie de leurs dialogues qui sur près de 400 pages ne font que relater leur incompatibilité totale et leur plaisir malsain à remettre en cause tout ce qui dit l'autre. Hester s'attache à une autre homme mais finira par repartir avec son apprenti écrivain, qui n'a rien d'un écrivain, soit dit en passant. 

J'ai tenté sans succès car j'ai lu tout le livre d'y trouver une quelconque raison de changer d'avis. Un troisième personnage, le petit Jethro, enfant obèse mais très intelligent est un amas de clichés : les enfants gros sont forcément soit très drôles soit très intelligents et à part. J'exagère un peu.

Comment puis-je m'attacher à elle ? Hester a été élevée pourrie gâtée et ne s'en cache pas lorsque son mari lui reproche de ne chercher dans sa vie que les drames ou quand selon sa sœur de ne penser qu'à elle. Son manque d'empathie (égocentrisme qui vire à la sociopathie) : "à vrai dire, je n'avais pas pensé depuis des mois à elle".

Bref, j'aimerais vraiment comprendre ce qui vous a plu dans ce livre ? Parce que moi je suis passée totalement à côté. Quand elle dit à sa mère qu'elles ne se reverront plus, je me suis dit que la mère allait enfin pouvoir aspirer à une vie calme et posée. 

Donc je suis à votre écoute. En attendant, j'avoue que ma rencontre avec Benjamin Whitmer m'a compliqué sérieusement la tâche, car Hester est rose et a le goût de la guimauve comparé aux écrits de Whitmer et je n'avais qu'une envie après ma rencontre : plonger dans son dernier roman noir, Cry Father. J'ai donc, je l'avoue participé inconsciemment moi-même à une fin de lecture hâtive.

Je voulais également émettre une gêne à la lecture, j'ignore si cela vient de la romancière ou de la traductrice, mais j'ai été parfois dérangée par la syntaxe. J'ignore si le style grammatical est fidèle à l'auteur ou si la maison d'éditions a souhaité apporter cette touche au récit, mais quelque chose, dont je n'arrive pas mettre le nom dessus, m'a gêné tout au long de la lecture. 

Je pense aussi que la romancière a de gros progrès à faire, ainsi elle peut en un seul paragraphe frôler la vulgarité, déborder de clichés puis toucher de plein fouet la vérité, comme ici : 

"Cette nuit-là, je me pelai le cul et rêvai que j'accouchais d'un lézard. C'était l'une de ces nuits sans fin où tu as en permanence conscience de tout ce qui te gêne, jusqu'au moindre tic-tac d'une montre qui n'est pas la tienne, et tout ce que tu peux y faire, c'est rester allongé là,  comme un cadrave, trop paralyser pour bouger un muscle, ou prendre la peine de réarranger ton lit mal fait." (p.229)

Pourtant je ne suis pas insensible aux personnages "outsiders", j'étais une de ces filles qui hantaient les bibliothèques et ne portait que du noir (pas gothique non plus) au lycée. J'adore l'univers de Gus Van Sant (Restless, Elephant, Paranoïd Park, pour ne pas le citer). Mais là nous sommes à des milliers de kilomètres.  Mon pire cauchemar aurait été de me retrouver coincée à bord de ce camping-car avec eux, où aucun personnage ne rattrape l'autre.

D'autres lecteurs ont par contre beaucoup aimé ce roman, aussi voici le lien vers la chronique de Marie-Claude afin de lui laisser une chance.



Editions Anne Carrière - La belle colère, traduction Francesca Serra, 366 pages

Monday, April 6, 2015

L'homme de la montagne

Eté 1979, Californie du Nord - de l'autre côté du pont de San Francisco. Rachel, treize ans et sa soeur Patty, onze ans s'apprêtent à passer leurs deux mois d'été à vagabonder dans la montagne, s'inventant telles ou telles péripéties. Leur père policier, héros de leur enfance a quitté leur mère, qui depuis s'enferme dans sa chambre, laissant les deux gamines livrées à elles-mêmes.

Leur quotidien va être soudainement bouleversé par l'arrivée dans la montagne d'un tueur en séries qui va s'en prendre à de nombreuses jeunes filles et femmes. Leur père est alors chargé de l'enquête et Rachel, qui idolâtre ce dernier et possède une imagination débordante va croire pouvoir l'aider. 

Trente ans plus tard, Rachel se souvient de cet été-là. Devenue une romancière à succès, elle espère qu'en publiant un livre racontant l'histoire, elle arrivera à faire sortir l'assassin de sa cachette.

Quand j'ai entamé la lecture de Devant moi, le monde - j'avais en tête ce livre. L'ayant vu apparaitre à plusieurs reprises sur les blogs, encensés par les critiques, je souhaitais ardemment l'emprunter mais il était déjà réservé. Finalement, je reportais mon choix sur l'autre livre de Joyce Maynard, biographique, où elle raconte son histoire avec J.D Salinger. J'ai adoré le livre pour son style. Joyce Maynard sait si bien raconter les choses, et particulièrement les souvenirs. 

Ainsi, lorsque dans celui-ci, Rachel raconte les heures pendant lesquelles Patty et elle jouaient, réinventaient leur histoire, le monde - couraient dans la montagne, se cachaient, allaient sonner aux portes des voisins, regardaient chaque soir les programmes sur la télévision du voisin, cachées dans leur jardin  est juste sublime. Un grand moment de lecture. Leur mère, dépressive depuis le départ de leur père les laissaient libres de faire ce qu'elles voulaient. Ce "double" abandon, paternel et maternel (même si le père restait présent au début) avaient rapproché les deux soeurs qui étaient inséparables et avaient peu d'amies. 

"Les journées s'étiraient, l'une après l'autre, aussi illimitées que les pentes herbeuses de la montagne et le ciel au-dessus d'elles. Les autres enfants devaient rentrer dîner. Nous entendions leurs mères les appeler, encore que, souvent, ils aient su l'heure d'instinct. Nous, personne ne nous appelait jamais, et ni l'inquiétude ni le remords ne nous taraudaient à la pensée que notre mère avait passé tout l'après-midi à préparer un dîner familial qui, maintenant, refroidissait sur la table. Le dîner se prenait à l'heure, quelle qu'elle fût, où nous étions là". (p. 43)

L'entrée dans l'adolescence de Rachel allait évidemment éloigner les deux soeurs, l'ainée souhaitant ainsi faire partie d'un groupe de jeunes filles, déjà formées (l'obsession d'avoir ses règles m'aura rappelé quelques souvenirs...) et populaires et sortir avec un garçon. 

Difficile de rapporter ici tous les mots de la romancière qui m'ont embarqué dans ce monde presqu'idyllique, innocent - jusqu'à l'arrivée du tueur en série. Peu à peu, ce père si aimé, si adoré, va être happé par l'enquête, dévoré de l'intérieur (les meurtres se multipliant) et Rachel sentira peu à peu son père disparaître. 

Joyce Maynard envie toujours ces filles de 13 ans qui croient encore aux fantômes, aux esprits, au bonheur simple - à l'innocence. Rachel possède ainsi un don qui lui permet de sentir la présence de l'assassin, son regard, ses gestes. Mais pas son visage. Ce don, elle le perd à l'adolescence. Le passage à l'âge adulte pour Maynard, c'est quitter définitivement toute chance de retourner à Neverland

Si j'aime toujours autant son style, j'avoue qu'étrangement, j'ai été un peu déçue par la fin. Un peu trop emballée à mon goût et j'ai eu du mal à croire ce dernier rebondissement dans l'enquête, trente ans après les faits. Comme si Maynard voulait faire de ce roman un thriller. Or pour moi, ce dernier passe au second plan devant l'histoire personnelle des deux soeurs, leur amour fraternel et leur amour partagé pour leur père. 

Je n'ai eu que faire de découvrir le tueur - et j'ai eu du mal avec l'histoire en elle-même (quinze meurtres non élucidés et les victimes qui continuent à se jeter dans la gueule du loup), puis j'ai lu que Maynard s'était inspiré d'un véritable tueur, surnommé le Tueur des pistes qui agissait dans cette fameuse montagne de Tamalpais. Joyce tenait les faits de deux soeurs, Laura et Janet qui vivaient dans ce quartier et dont le père, policier, était en charge de l'enquête. 

Mais j'en reviens à ces longs passages lorsque Rachel se souvient de ses jeux avec sa soeur, de leur complicité, des balades avec son père, de celui-ci lui apprenant à conduire malgré son état de santé. 

Et puis, soudainement, j'ai repensé à cet âge de l'innocence - et je me suis rappelée de ces moments idylliques, où j'inventais un monde et passais des heures à interpréter tel ou tel personnage. Tous ces étés passés dans la maison de campagne, les balades à vélo, les parties de pêches - les rencontres avec les animaux sauvages ou la traite des vaches chez le fermier voisin. Les jeux de cache-cache dans la grande du voisin (dans le foin). Regarder les têtards se transformer en grenouilles. Partir à la cueillette de fleurs, ramasser les mûres et groseilles. Les soirées à se réchauffer près du feu. Faire griller le pain pour le petit-déjeuner. Rapporter les oeufs frais à vélo en faisant garde à ne pas chuter. Des heures à jouer dehors, la liberté absolue. 

Et puis la reprise des cours, et moi, toujours aussi grande et mince. Et les copines qui se développent. Et puis un jour, ça m'est arrivé mais surtout j'ai compris que, contrairement à mes amies, je n'avais jamais redoublé alors que la majorité des élèves de ma classe avait un ou deux ans de retard. Et puis, la maison de campagne fut vendue. Mais je continue à écouter le vent, à écouter les oiseaux chanter, à échanger de longs regards avec les chats ou les animaux sauvages, à cueillir des fleurs sauvages. A rêver. Je crois que la lecture permet de maintenir ce lien fragile. 

Et vous, vous souvenez-vous de cet âge d'or ?

Pour y répondre, lisez ce livre magnifique qui vous fera voyager dans le temps, dans votre enfance. Les mots de Joyce Maynard vous iront droit au coeur.



Editions Philippe Rey, traduction Françoise Adelstain, 314 pages

Sunday, March 22, 2015

Des hommes en devenir

L'an dernier, j'avais choisi comme mon livre de l'année 2014 préféré son premier roman, Le sillage de l'oubli. Il m'aura fallu du temps pour découvrir ce recueil de nouvelles (10) mais quel plaisir ! Je ne pensais pas retomber à nouveau en amour, comme disent nos cousins québecois. Bruce Machart est une perle rare, un diamant brut de la littérature américaine. Faulkner, Steinbeck .. et aujourd'hui Machart

Bruce Machart dresse avec Men in the making des portraits d'hommes comme peu de romanciers savent le faire. Des hommes au visage buriné, des hommes qui travaillent en usine, en scierie et en raffinerie, qui roulent en pick-up, passent leurs soirées dans les bars à boire de la bière et refont le monde avec leurs potes. Ces hommes sont souvent des taiseux. On est très loin des cols blancs new-yorkais. Machart décrit un monde qui nous semble déjà lointain, une génération d'hommes dont les repères ont été bousculés avec la perte de leur emploi, le départ de leurs femmes, le décès de leurs enfants. Ici le bonheur n'est presque qu'illusion, il vous est donné mais il vous est toujours repris.

"Ça, pour le connaitre, vous le connaissez, Jimmy, comme il le dit lui-même, c'est un mec "qui roule en pick-up, qui a un peu de bol, et les soirs où ça rigole, un petit minou pour tirer son coup. [...] Y a pas de doute, Jimmy, il a plus de chemises de bowling que de plomb dans la cervelle, mais ça fait un bout de temps que vous le connaissez et quand une nana se met à rimer avec tracas, il ne tarde jamais à se pointer au volant de son pick-up" (page 16)

Ces portraits d'homme sont magnifiques, Machart sait comme personne, dans un style à part, faire ressortir leurs failles, leurs craintes mais aussi leurs espoirs, leurs rêves, leurs fantasmes. Dans ces visages que l'on devine burinés par le soleil brûlant des terres Texanes, chaque ligne du visage est comme une cicatrice en mémoire d'un évènement douloureux. Dans chaque nouvelle, la vie croise la mort. Une arrivée pour un départ. Leur courage, leur résistance sont sans cesse mis à l'épreuve. Ces hommes laissent parfois tomber leur masque et Machart nous laisse effleurer leurs émotions. Chaque homme a sa Gloria, qu'elle soit bavarde, plus mère que femme ou l'inverse, elle met à nu son époux. Les hommes de Machart sont taciturnes ; ils ne savent pas communiquer avec leurs femmes mais lorsqu'ils les regardent, c'est un avec un amour si puissant que le lecteur en est chamboulé. Ils sont amoureux d'un geste, d'un regard, d'une expression, et nous avec.



"Je ne suis pas originaire de l'Arkansas. Mais j'ai tout de même vu ma part de cieux étranges" (page 23).

Machart est Texan et là-bas tout est différent. Le rythme est plus lent, les mots ne sont pas les mêmes, le vent souffle différemment. Le Texas vous prend et vous recrache comme après une tempête de sable. C'est une terre qui exige efforts et résistance.

"C'était le genre d'homme qu'il ne valait mieux pas importuner, quoi qu'eût dire ma mère sur les foutaises qu'il racontait, un homme qui voulait que je boive ce qu'il m'avait donné, alors je pris une gorgée prudente ; c'était froid sur mes dents et amer au fond de ma gorge, et une véritable surprise comme seule peut l'être la première bière d'un garçon. 
- "Maintenant, on peut causer, dit-il". (page 79) 

Dans chaque nouvelle un de ces hommes à l'apparence brutale et rude, va connaître un moment de grâce comme lorsqu'il serre fort cette petite fille brûlée qui hurle, ou à l'inverse un moment d'une douleur profonde et sourde comme lorsqu'il perd son enfant ou que sa femme meurt devant lui.

"C'est dans ses yeux. C'est là, et vous, vous ne le voyez pas. Mais maintenant, vous le voyez. Maintenant que ça fait quinze ans qu'il est trop tard. Maintenant que votre deuxième cigarette s'est consumée jusqu'au filtre et qu'il n'y a plus rien à faire, si ce n'est rentrer à la maison et laissez pénétrer lentement dans la terre cette eau dont vous avez rétabli l'écoulement." (page 75)

Il sera difficile de résumer chaque nouvelle, mais j'ai adoré certaines d'entre elles à un point inimaginable. Je ne pouvais plus lâcher le livre - plus lâcher ces hommes, ces femmes et ces enfants de l'Amérique profonde. Bruce Machart est un magicien.

"Après un dernier tir en extension, [...] le garçon se tournera vers son père, lui fera un clin d’œil, puis il ramassera sa chemise là où il l'aura jetée une heure plus tôt, à côté des vieilles poubelles en métal. Tim regardera son fils, l'homme qu'il sera alors devenu, les muscles fermes de ses épaules et ses grandes enjambées pleines d'assurance." (page 63)

De chaque nouvelle, j'ai retenu un souffle, un mot - chacune d'entre elle pourrait s'incarner dans une de ces chansons country auxquelles il était impossible d'échapper quand j'habitais dans le Tennessee. Ces chansons parlent toujours de ce cowboy sur la route dans son pick-up avec comme seul compagnon son chien et la musique. Bruce Machart nous livre un album sublime. A écouter encore et encore.  Sans modération. 


C'est là que vous commencez 
Le dernier a être resté en Arkansas 
Parce qu'il ne  peut pas ne pas se souvenir 
Quelque chose pour la table de poker 
On ne parle pas comme ça au Texas  
La seule chose agréable que j'ai entendue 
Une certaine fidélité 
Monuments 
Parmi les vivants, au milieu des arbres 
Ce qui vous fait défaut 

Gallmeister, Nature Writing, Traduction François Happe, 189 pages