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Saturday, August 8, 2015

Ma liste de curiosités





Comme j'en avais déjà échangé ci et là, la rentrée littéraire me fait ni chaud ni froid. Même si j'avoue que je suis toujours surprise par le nombre gigantesque de livres présentés (589 cette année je crois) et par la folie qui s'empare des médias. Je me demande comment les auteurs des premiers romans arrivent à glaner une part d'attention ?  

En effet, je prends généralement mes vacances en septembre et souvent à l'étranger, aussi je ne suis pas là lors du pic de la rentrée. De plus, jusqu'à présent, je lisais et connaissais peu de blogs dédiés aux livres aussi c'est surtout dans les médias que je suivais toute cette agitation, de loin.

Et puis surtout parce que jusqu'ici mes auteurs préférés, majoritairement étrangers ne font tout simplement pas partie du tohu-bohu de la rentrée (ainsi Erlendur débarque fidèlement en février).

Mais difficile de ne pas se prendre un peu au jeu en voyant fleurir un peu partout sur la toile les billets dédiés aux livres de la rentrée. Nous avons tous nos auteurs "chouchous" et grâce à vous, je ne cesse d'en découvrir des nouveaux (souvent français). Il y a aussi ce nouveau challenge (68 premières fois) qui consiste à partir à la découverte des premiers romans et le plus connu d'entre tous : s'engager à lire 1% des livres publiés (589 si je ne me trompe).

Et puis surtout, j'ai légèrement changé mon regard lorsque j'ai réalisé que mes maisons d'éditions préférées s'y mettaient aussi (Gallmeister, te reconnaitras-tu?). 

Contrairement à certaines chanceuses, qui par leur métier ou leurs réseaux auront la chance de recevoir (ou ont déjà reçu) ces livres, je reste une citoyenne lambda avec comme contraintes : l'argent et le temps.

L'argent car un livre neuf, broché, coûte cher (surtout si on veut en acheter une bonne dizaine), et le temps car il me reste à découvrir tous les autres livres sortis depuis un mois, six mois, un an, dix ans que je n'ai pas encore lus (ma Làl sur le site de la BM dépasse les 150 livres). Quelque part, je suis contente de ne pas recevoir une vingtaine de livres avec une date limite pour les lire ! Je préfère continuer à mon petit rythme. 

Néanmoins, j'avais envie de me faire ma propre opinion de la rentrée et pour la toute toute première fois, je suis allée faire le tour de plusieurs maisons d'éditions. J'y ai passé un certains temps, comme dirait ce cher Raynaud et me voici ressortir avec une liste de curiosités.

Mon budget va tout de suite me contraindre à n'en acheter que deux ou trois et attendre sagement que le Père Noël m'en apporte au pied du sapin le 24 décembre prochain.

Aussi, je commence tout doucement à réfléchir à ceux qui vont donc rejoindre ma besace, si petite soit-elle, en espérant ne pas être déçue ... et à tous les autres qui attendront d'être disponibles à la bibliothèque ou sortis en poche ou en vente en librairie de livres d'occasion .. et à ceux que j'aurais peut-être reçus par une voie providentielle ??!! (on peut rêver !)

Bien évidemment j'ai commencé par Gallmeister et Métailié et puis j'ai continué .. continué ! et évidemment la liste s'est allongée ;-)


Qui si je m'écoutais me ruinerait et m'empêcherait d'aller plus loin !







J'hésite encore entre l'Islande, le Salvador et l’Écosse ! 



Chez Stock
 
C'est la nuit à Fürstenfelde, avant la fête de la Sainte-Anne. Le village se couche de bonne heure. À l’exception du passeur – il est mort. Madame Kranz, l’artiste
peintre locale, ambitionne quant à elle de réaliser son premier tableau nocturne. Le sonneur et son apprenti veulent sonner les cloches. Monsieur Schramm, ancien
lieutenant-colonel de l’Armée nationale populaire, puis garde forestier, n’a pas encore décidé s’il allait acheter des cigarettes ou se mettre une balle dans le crâne. Ils ont tous une mission à accomplir avant la fin de la nuit.
Ils composent d’une voix ce roman, la mosaïque d’un village avec ses habitants de longue date et ses nouveaux venus, les morts et les vivants, les artisans, étudiants et chômeurs en T-shirt… Un festival.
 
Un roman choral, allemand à l'étrange atmosphère. Je suis curieuse.



Chez Actes Sud

Dans la ferme de l’Indiana qui l’a vue grandir, Constance jouit enfin, auprès de son compagnon, d’un bonheur tranquille. Mais lorsque la guerre de Sécession éclate et que Bartholomew est appelé à rejoindre les rangs de l'armée de l'Union, c’est elle qui, travestie en homme, prend sans hésitation, sous le nom d’Ash Thompson, la place de cet époux que sa santé fragile rend inapte à une guerre qu’elle considère comme impensable de ne pas mener (...). 

J'avoue que ce roman me fait pas mal rêver ;-)



2 romans me font de l'oeil, en premier celui de Justin Peacock dont j'ai depuis longtemps envie de lire son premier livre Verdict (apparemment très approprié pour les fans de Damages comme moi) et Harry Crews dont j'achète au fur et à mesure tous les livres ;-)



 
Chez Seuil

Un américain, il le fallait bien ;-)

Lorsque Lola Faye surgit devant Luke pour lui faire signer un de ses livres, il panique. Que lui veut cette femme, responsable à ses yeux du drame de sa jeunesse ? Luke allait partir pour l’université quand le mari jaloux de Lola a abattu son père. Ce meurtre a précipité la mort de sa mère dépressive et ruiné ses propres ambitions. Sa conversation avec Lola va éclairer le passé d’un jour nouveau…


Né en 1947 aux États-Unis, Thomas H. Cook est salué comme l’un des plus grands auteurs de sa génération. Au lieu-dit Noir-Étang (prix Edgar Allan Poe 1996) et Les Leçons du mal sont notamment disponibles en Points.



Chez Albin Michel


Tous nos noms
Événement littéraire aux États-Unis, Tous nos noms est sans doute le livre le plus ambitieux de l’auteur des Belles choses que porte le ciel. Roman de la maturité, où l’évocation d’une amitié mise à mal par l’Histoire se confond avec le portrait d’un continent déchiré, il pousse plus loin encore l’exploration de l’exil et du déracinement.

La neige noire 
« Brillant et hypnotique, un roman dans lequel le lecteur plonge en se laissant habiter par les sons et les rythmes. Paul Lynch fait chanter chacune de ses pages comme le faisaient les grands maîtres. » Philipp Meyer  et si Philipp le dit ......
« Un roman sur une Irlande que je reconnais, et que devraient envier tous les écrivains. » Robert McLiam Wilson

 
Chez Gallimard

Parce que son premier roman ne m'avait pas laissé insensible (La physique des catastrophes), je me dis pourquoi pas ? (vous pouvez aussi lire un extrait sur le site de l'éditeur) :

Par une froide nuit d’octobre, la jeune Ashley Cordova est retrouvée morte dans un entrepôt abandonné de Chinatown. Même si l’enquête conclut à un suicide, le journaliste d’investigation Scott McGrath ne voit pas les choses du même œil. Alors qu’il enquête sur les étranges circonstances qui entourent le décès, McGrath se retrouve confronté à l’héritage du père de la jeune femme : le légendaire réalisateur de films d’horreur Stanislas Cordova – qui n’est pas apparu en public depuis trente ans. (....)
Jouant avec les codes du thriller, incluant dans son récit des documents, photographies, coupures de journaux ou pages web, Pessl nous entraîne dans une enquête vertigineuse autour de Stanislas Cordova et de sa fille, deux êtres insaisissables attirés par l’horreur et le mal.
L’inventivité de l’auteure et son goût indéniable pour les pouvoirs de la fiction font penser tour à tour à Paul Auster, Georges Perec, ou Jorge Luis Borges. Avec son style maîtrisé et ses dialogues incisifs, ce roman, sous l’apparence classique d’un récit à suspense, explore la part d’ombre et d’étrangeté tapie au cœur de l’humain.



Chez Gaïa 

Un drôle de roman dont l'extrait m'a plu, malgré le style de l'auteur qui privilégie les phrases très très longues C'est-à-dire qu'il faut être très patient pour voir arriver le point ;-)

Tom, onze ans, apprend la vie avec sa mère Lister, dans les beaux quartiers d’Oslo et la campagne lumineuse de la Norvège d’après-guerre. Lister peint des scènes bucoliques, elle est distante, elle est belle et fait jaser. Son amant à temps partiel, le Moine, qui fut enfant de l’assistance publique puis résistant, est revenu de déportation plein d’ombres et de douleurs. Tom l’adore.
Mais il y a aussi l’« oncle » Bobbie. Lister aime l’indolence de cet ancien pilote de guerre devenu zazou, pianiste de jazz et ouvreur de cinéma.
Lorsque déboule Helga, une costaude fille islandaise, les désirs fulgurants font voir des étoiles, jusqu’à la constellation d’Orion.
Un roman burlesque et viril, où il est question de pêche à la mouche, de course à pied et de ski de fond, servi par une écriture bouillonnante et irrévérencieuse.




Si un roman Zulma pouvait cette année égaler l’extase procurée par L’Ile du Point Némo, ce pourrait être ce somptueux pavé de 1152 pages ! Construit sur un principe de narration connu mais virtuose (quelques personnages réunis par une nécessité majeure dans un lieu clos se racontent des histoires pendant sept jours et sept nuits), il permet à Miquel de Palol un enchâssement de récits extraordinaires menant à la révélation d’un mystère final… Pour la taille de la bête et sa construction, une sacrée aventure de lecture en perspective !
(critique du blogueur Cannibal Lecteur cité sur le site de l'éditeur)

Le jardin des sept crépuscules m'attire et me fait peur tout à la fois :-)





Un roman autrichien dont la présentation me fait tout de suite voyager ! 

Bien souvent dans le restant de sa vie, Andreas Egger repensera à ce matin de février dix-neuf cent trente-trois où il a découvert le chevrier Jean des Cornes agonisant sur sa paillasse. Dans une hotte arrimée à son dos, il l’a porté au village, sur un sentier de montagne de plus de trois kilomètres enfoui sous la neige. Pour se remettre d’aplomb après cette course hallucinée, il fait halte à l’auberge : quand le corsage de Marie, la jeune femme qui lui sert son schnaps, effleure son bras, une petite douleur l’envahit tout entier.
(....)
Pris par la force visuelle de certaines scènes – la déclaration d’amour à Marie est un morceau d’anthologie –, et par une langue sobre et rythmée où chaque mot est pesé, on ne lâche pas ce saisissant portrait d’un homme ordinaire, devenu bouleversant parce qu’il ne se donne d’autre choix que d’avancer.


Chez les éditions de l'Olivier

Le dernier Richard Ford mais impossible de se procurer un visuel ou une présentation. Patience donc !

En aparté, je tenais à citer la maison d'éditions Écorce qui ne propose aucun livre à la rentrée mais dont la collection me fait furieusement de l'oeil depuis quelques jours .....  Elle propose (lisez leurs blogs) des livres dédiés à la terre, pas du nature writing saucé à la française mais des romans de sueur, de terre, de poussière... J'ai ajouté deux de leurs livre dans ma wish-list (dont le fameux Battues de Varenne dont je vous parle régulièrement).

 *  *  *

Au total, j'ai donc repéré 22 livres au gré de mes pérégrinations, dont : 

-    1 roman allemand
-    1 roman écossais
-    1 roman islandais
-    1 roman autrichien 
-    1 roman canadien
-    1 roman espagnol
-    1 roman norvégien
-    1 roman irlandais
-    1 roman salvadorien
-  13 romans américains

Un joli tour du monde, non ?

Ce billet me permettra lors de mes virées à la BM ou en librairie d'occasion de faire tilt en voyant ces livres à défaut d'avoir pu les lire à leur sortie. 

J'avoue que j'en ai quand même 5 qui me font vraiment de l’œil dont 2 ou 3 qui, si je suis sage, rejoindront probablement ma besace en octobre prochain (car tous ne sortent pas en septembre, certains prennent leur temps). Avez-vous deviné lesquels ?

Et vous en voyant cette sélection, totalement subjective, votre curiosité est-elle aiguisée ? Avez-vous repéré les mêmes ? ou pas du tout ? Comment vivez-vous cette "rentrée" ?

Sunday, July 19, 2015

Jours tranquilles, brèves rencontres

Hédoniste et éternelle amoureuse, Eve Babitz possède une voix sans égale qui nous entraine à travers une ville frénétique comme un studio de cinéma et pétillante comme une coupe de champagne.

Quand Los Angeles devient une femme, elle est la meilleure amie, alliée et confidente d'Eve Babitz. Figure incontournable des années 60, connue pour ses amitiés et amours multiples, de Jim Morrisson à Ed Ruscha - la jeune femme devient l'égérie du tout Hollywood, bobo pseudo-intellectuelle elle vogue d'une propriété à l'autre, d'un restaurant au Château Marmont, croise starlettes et producteurs, musiciens et scénaristes, promenant au coeur de ce monde à paillettes son insolente sensualité. 

Eve Babitz possède énormément d'esprit et lorsqu'elle confie sur papier ses jours tranquilles et brèves rencontres, elle nous offre une vision du Los Angeles des années 60 et 70 en kaléidoscope. La jeune femme tombe amoureuse comme on se réveille, s'émerveille de la beauté physique du premier venu, et s'épanouit dans cette ville tentaculaire, où dit-elle tout le monde semble errer âme en peine jusqu'à la première pluie. 

La pluie libère tout - elle efface ce méchant smog, les habitants recouvrent la vue sur la baie, la mer et profitent de cette fraicheur momentanée pour sortir de cette torpeur qui semble habiter en permanence cette ville. L'an dernier, nous nous sommes perdues à Los Angeles,  l'adresse de l'agence de location de véhicule se situait sur Airport Rd et ...il y a 4 Airport Rd à Los Angeles ...  Je me souviens de ce quartier en particulier, où les petites maisons aux couleurs pastel semblaient être écrasées par la chaleur. Nous avions beau repasser dans la même rue, pas un mouvement, pas un chat. Pas un signe de vie. Los Angeles ne se réveille qu'en soirée, quand la fraicheur s'installe, une coupe de champagne à la main. Et Eve Babitz m'a de nouveau embarquée aujourd'hui dans cette ville unique, qu'on aime ou qu'on déteste. 

La jeune femme est une artiste, engagée comme illustratrice d'albums (Les Byrds, Buffalo Springfield) elle a publié des articles dans les magazines Vogue, Cosmopolitan, Esquire ou Rolling Stones. Puis des livres qui ont, comme ce récit, merveilleusement dépeint la vie culturelle à cette époque (des années 60 au début des années 80).

J'ai dévoré ce livre - l'artiste possède un style personnel raffiné, suranné et sucré. Un plaisir de lire ses mots, ses divagations et ses rêves éveillés. C'est une enfant de son temps. Eve sort beaucoup, avale les Quallude comme des M&Ms et sniffe de la cocaïne. Elle reste néanmoins lucide et contrairement à tous ses amis, qui finissent par se suicider, elle garde une magnifique joie de vivre et un sens de la curiosité qui lui permet de prendre suffisamment de recul pour ne pas sombrer dans cette mélancolie californienne. Car le vide n'est jamais loin. Ou le creux. Eve Babitz ne cesse de décrire ces immenses haciendas ou "espaces" (terme à la mode) d'un blanc immaculé - antichambre de la mort où ces stars viennent ici s'isoler et finissent par en mourir. Le blanc est l'ennemi du bonheur à en croire Eve.

"N'ont-ils pas conscience qu'ils vivent en plein dedans ? (..) ou est-ce qu'une partie de ce qu'ils paient correspond à la prétention que ça n'existe pas ? Enfin, même un roi et une reine apprécieraient le paysage. Mais ces gens-là font comme si ce n'était simplement pas trop mal. Tout est verrouillé et d'un poli parfait, et ils ont les yeux fixés sur combien tout est impeccable plutôt que sur la baie ou sur le coucher de soleil". (p.184)

Eve Babitz et Marcel Duchamp

La jeune femme cite ici ces maisons d'Emerald Bay ou de Palm Springs. Elle n'a pas tort, toutes les femmes qu'elles croisent finissent par se foutre en l'air. Drôle d'époque. Elles "ont tout" et pourtant n'ont rien. Esseulées, elles trimbalent leurs maux de tête et leurs dépressions à travers les continents et reviennent toujours à Los Angeles pour en terminer.

Eve Babitz n'a rien de commun avec elle. En premier lieu, le poids. Eve n'a rien de la brindille qui sautille sur les genoux de Mick Jagger ou de George Harrison. Elle a des formes - et ça plait aux hommes. Elle est intelligente et spirituelle. Elle connaît ses atouts et ses faiblesses (les hommes très beaux) et surtout elle retranscrit parfaitement ce monde où tout le monde joue un rôle, les échanges sont futiles et mondains. L'ennui mortel mais Eve s'y sent bien, légère et pétillante.

Son secret ? Peut-être l'amour qu'elle porte à cette ville - un regard unique alors que les autres n'y sont que pour le business.

"Pas un nuage, vingt-cinq degrés, pas d'explication, mais il plut. Il plut sur le chaud et le gras de l'asphalte chaud et huileux et cela fit sentir la pluie. Il plut le gris du paysage, comme ça, en un clappement de sa fausse manoeuvre. Le grand bleu de là-haut nous fondit dessus comme un zoom alcoolisé opérant sa mise au point à la vitesse de l'éclair. C'était comme si Dieu s'était décidé à changer de décor sans prévenir personne. Los Angeles vit d'immenses rais jaune vif de lumière solaire surgir par les fenêtres des bureaux. Les jonquilles vinrent à l'esprit. Les violettes". (p. 114)

Un vrai plaisir que cette lecture, parfaitement estivale - achevée dans un transat, le sourire aux lèvres.

Je finis sur les mots du New York Times qui livre pour moi la meilleur critique : "Sensuel, raffiné, spirituel, un phrasé au charme lumineux digne de Fitzgerald" et moi qui suis fan de Fitzgerald, j'approuve !


Editions Gallmeister, collection Totem, traduction Gwylim Tonnerre, 221 pages.

Thursday, July 2, 2015

Frank Sinatra dans un mixeur

Il faut une certaine dose de courage pour braquer une banque au volant d’une camionnette de boulangerie. Ou [plutôt] une certaine dose de bêtise. En tout cas, ça ne passe pas inaperçu. Et quand il s’agit de remettre la main sur le butin, flics et voyous se lancent dans la course. Pour Nick Valentine, ex-policier devenu détective privé, c’est l’occasion rêvée de se refaire. À chaque loi qu’il transgresse, à chaque bourbon qu’il descend, à chaque cachet d’Oxycontin qu’il avale, il s’approche un peu plus du jackpot. Ou de la noyade dans le Missouri.

Difficile de raconter l'histoire mais sachez que j'ai passé un excellent moment en compagnie de Nick Valentine, que j'ai dévoré le livre, sourire aux lèvres, que je me suis bien amusée à voir toutes cette bande de losers tenter de mettre la main sur un butin, qui, il est clair, leur porte une poisse monumentale. 

Les personnages sont énormes, certains diront too much - à la Tarantino si vous cherchez une comparaison. Mais rassurez-vous, le lecteur est toujours en bonne compagnie. Ce jeune auteur américain, originaire du Missouri nous livre ici une aventure rocambolesque (dont les droits ont déjà été achetés par Hollywood), où une bande de losers décident de braquer une banque puis de fausser la route à leur commanditaire. Que dire de ce Telly qui croit un instant en sa bonne étoile ? Une fois son patron au courant du détournement, le voilà recherché par Sid l'Angliche et Johnny Sans Couilles, deux hommes de main pas très malins mais extrêmement vicieux. Parallèlement, Nick Valentine va faire marcher ses contacts, en la personne de Big Tony, patron désabusé et accro à la coke d'une boite de strip-tease. Les deux hommes accompagnés de Doyle, un voleur de talent, vont partir à la chasse de ce fameux butin, pas forcément avec les mêmes projets.   

Forcément rien ne se passe comme prévu. Nick Valentine, que dire ? Un ex-policier devenu enquêteur à Saint-Louis accro à la bouteille comme un nouveau né à sa tétine. Un surhomme vu la consommation quotidienne de médicaments, drogues et alcool qui enquête à la demande des flics (dont un ex-Amish ça ne s'invente pas) et s'occupe bon gré, mal gré de son chien, un croisé Yorkshire, prénommé Frank Sinatra. 

"Frank sautillait sur mon pied, rebondissait et aboyait. A ma gauche je vis un vieux numéro du magazine People avec David Hasselhoff en couverture. A un moment, Frank décida de déposer une crotte sur la poitrine dénudée du héros d'Alerte à Malibu". (p. 159)

Oui, Nick Valentine peut rebuter au départ, entre sa consommation monumentale de cachets et d'alcool, un appartement à la limite de l'insalubrité, une carrière en mi-teinte et pourtant il arrive à s'occuper d'un autre être vivant, son chien. Bon, forcément il y a des ratés, il oublie régulièrement de sortir la bête mais celui-ci ne lui en tient guère rigueur. En tant que propriétaire d'une mini saucisse, j'ai souri en lisant tous ces passages où il décrit la joie immense du terrier en voyant son maître le soir, en descendant les marches de l'escalier, en prenant plaisir à "s'exprimer" ci et là.

Oui, j'avoue - j'ai été prise d'affection pour ce chien et puis j'adore les hommes qui n'ont pas besoin d'un gros chien méchant pour exprimer une virilité absente à leur personne. Nick Valentine est viril et adore son Yorkshire.  Un ex-flic au coeur sanguin qui a une furieuse tendance à réagir un peu trop vite mais on ne peut pas lui résister !

J'ai appris que Matthew McBride a longtemps vécu dans une ferme dans le Missouri avec comme animal de compagnie un taureau, prénommé Hemingway. Bon signe, non ? 

Alors n'hésitez pas à vous embarquer pour 256 pages de folie, de drôlerie mais aussi dans une aventure diablement rythmée, aux dialogues décapants parfois féroces mais extrêmement jubilatoires ! Et au final une bande de losers pas si méchante que ça, avec des doses de gentillesse parsemées ci et là, au milieu de tirs de fusils, de strip-teaseuses, de coups de poing et de sales bleus, d'amphétamines et des sorties pipi de notre Frank national ;-)

Quant aux petits curieux, j'avoue qu'une fois découvert qui était ce cher Frank Sinatra, j'ai regardé à deux fois le titre du roman ;-)




Editions Gallmeister, collection Neonoir,  traduction Laurent Bury,  256 pages

Tuesday, June 16, 2015

Le tireur

Nous autres, docteurs, savons reconnaître
une cause perdue quand - écoutez : il existe un satané
bel univers derrière cette porte : allons-y.
E.C Cummings


1901 - El Paso, Texas. La Reine Victoria vient de mourir. Une époque prend fin, celle du western et de ses légendes également. John Bernard Books en fait partie lorsqu'il franchit la porte de cette maison d'hôte, souffrant. Le médecin confirme ses craintes : J.B Books se meurt. L'une des plus fines gâchettes du Far West va mourir dans d'atroces souffrances (cancer de la prostate) d'ici quelques semaines. Très vite, la rumeur se répand comme une trainée de poudre. Les vautours affluent pour assister au spectacle de la mort du dernier des derniers. Books n'est pas idiot et décide d'organiser ses propres funérailles et sait parfaitement que tous ne veulent que se faire du fric sur son dos : qu'ils soient journalistes, barbier, ex-petite amie, croque-mort ou pasteur. Il les reçoit tous et découvre rapidement que trois autres bandits (un voleur de bétail, un joueur de cartes et un jeune fou de la gâchette) rêvent de devenir célèbres en le tuant. 

Books décide, comme tout bon tireur, d'écrire lui-même le dernier chapitre de sa vie en organisant un magnifique coup d'éclat. 

Un western magistral - maîtrisé de part en part par Glendon Swarthout. Un vrai cadeau que ce livre, trouvé par hasard, lors de mes pérégrinations à la BM. Impossible de ne pas repartir avec, même s'il n'était pas inscrit dans mon programme printanier !

Tout m'a plu, le style, d'abord - l'auteur nous fait partager les dernières heures d'une légende avec une écriture sèche et âpre. Les personnages sont tous uniques et passionnants. L'intrigue très forte. 

Books se sachant mourant, tente d'agir bien cette fois-ci. Il prend conscience de sa vie, de ses échecs, de ses regrets mais aucun remords. Il n'est pas un assassin mais un homme qui sait mieux tirer que quiconque et dont la légende s'est bâtie autour de lui sans qu'il s'en inquiète. Peu à peu, sa fin approche et l'écriture de de Swarthout devient poignante. Une œuvre crépusculaire d'une des périodes les plus fascinantes de l'histoire de l'Ouest.

"Il rêva. Il n'eut pas de vision. Il rêva de l'échange de tirs au restaurant de Bisbee, dans l'Arizona, la seule bagarre où il ait été jamais blessé. Les deux hommes qui s'étaient jetés sur lui, les deux hommes qu'il avait tués n'avaient plus de visage; il ne les avait jamais vus avant ce soir-là, quand ils avaient échangé des insultes plus tôt dans la soirée à une table de bonneteau dans un saloon." (p.65)

Le talent de Swarthout est de captiver son lecteur du début à la fin, même si parfois l'écrivain n'épargne rien des souffrances atroces du héros à ses lecteurs  sa perte de poids s'accélère, son visage se décharne) peut dérouter le lecteur. Mais c'est tout aussi passionnant de voir à quel point cet homme est dorénavant dépassé par une nouvelle époque, celle de l'électricité, du tramway, de la ville. Ainsi le shérif lui lance  “Où est votre place dans cette marche du progrès ? Nulle part. Votre place est au musée”. Sa mort annoncée attire tous ces êtres avides d'argent et de reconnaissance. Ils savent qu'avec lui s'éteint une des plus fabuleuses périodes de l'histoire américaine et chacun veut lui arracher un morceau de gloire. 

"Je garderai ma fierté. Et mes revolvers chargés jusqu’à la dernière minute.”

Un vrai western avec un vrai duel comme on en rêve. Moi qui aimais regarder les western, enfant, avec mon père, j'aime vraiment les découvrir par le biais de l'écriture. Lonesome Dove aura été le point de départ de ma passion pour ce genre littéraire et Gallmeister a eu la bonne idée de les ressortir (comme Tavernier).  La tension est palpable comme au cinéma et contrairement au 7ème art, on s'attache plus facilement aux personnages (dans les films, ils sont souvent peu reluisants).

The shootist a été adapté au grand écran en 1976 par Don Siegel, avec l'indécrottable John Wayne dans le rôle principal, sous le titre prémonitoire : Le dernier des géants. Le casting était plus que satisfaisant : Lauren Bacall, James Stewart et le jeune Ron Howard.

Sept de ces romans furent adaptés au cinéma dont la fameuse 7ème Cavalerie. Pour ma part, j'ai hâte de découvrir son livre The Homesman, dont j'avais beaucoup aimé l'adaptation cinématographique et que Marie-Claude a eu la bonne idée de lire, la preuve son superbe billet, tout juste publié !



Gallmeister, Collection Totem, traduction Laura Derajinski, 199 pages

Thursday, May 21, 2015

Enfants de poussière

Grand Esprit, garde-moi de critiquer mon 
voisin
tant que je n'ai pas marché une heure durant
dans ses mocassins

                        Vieille prière indienne



Absaroka, dans le Wyoming, est le comté le moins peuplé de l'Etat le moins peuplé d'Amérique, aussi y découvrir le corps d'une jeune Asiatique est plus que déconcertant. Le coupable paraît tout désigné quand on trouve, à proximité de la victime, un colosse indien frappé de mutisme en possession du sac à main de la jeune femme. Mais le shérif Walt Longmire n'est pas du genre à boucler son enquête à la va-vite. D'autant que le sac de la victime contient une vieille photo de Walt prise quarante ans plus tôt, et qui le renvoie à ses souvenirs de la guerre du Vietnam.


Craig Johnson réussit à mélanger présent et passé au gré de deux enquêtes, l'une située dans une ville fantôme du Wyoming et l'autre dans les boîtes de nuit de Saigon en temps de guerre. Walt Longmire va ainsi mener son enquête sur la mort de la jeune femme asiatique, trouvée dans un fossé le long de la route tout en revivant mentalement son passé d'enquêteur pour la police navale militaire à Saigon. 

J'avoue qu'au départ, j'étais un peu déconcertée par ce choix narratif (qui s'identifie aussi au niveau de la forme par une police différente) mais très vite j'ai plongé dans les deux histoires avec le même intérêt. Walt, rajeuni, plongé dans la salle guerre où très vite il réalise que l'ennemi n'est pas celui qu'il croit et où il reviendra profondément marqué. 

Mais le plaisir immense procuré par ce roman c'est de découvrir qu'il y a quarante ans, dans le fin fond de la jungle vietnamienne (ou laotienne) Walt pouvait déjà compter sur son meilleur ami, Henry Standing Bear (Ours Debout). Mon chouchou. Oui, j'avoue je ne suis pas très objective quand il apparait.

La Nation Cheyenne, tel est son surnom, veillait déjà sur lui. Comme il veille toujours quarante ans plus tard sur son ami shérif et sa fille, Cady, en pleine convalescence à l'hôpital avant de repartir à Philadelphie. Walt n'arrive toujours pas à établir une relation simple avec sa fille et peut compter sur son meilleur ami l'accompagner.

Lorsque deux vieux frères paysans découvrent sur leur propriété le corps inerte d'une jeune femme asiatique, l'enquête commence pour Walt. Ils se rendent dans le seul bar à la ronde de Powder Junction, le Wild Bunch. A son bord, un jeune barman Philip Maynard, nouveau dans la région et un quinquagénaire asiatique, Tran Van Tuyen, Californien. Les deux hommes vont tour à tour témoigner et l'homme âgé va identifier la victime comme sa petite fille, Ho Thi Paquet, mais Walt doute de leurs témoignages. Encore plus troublant,  Walt trouve une photo de lui, jeune militaire, dans le portefeuille de la victime. L'enquête va prendre un nouveau tournant.

Mais il lui reste à deviner qui est ce mystérieux colosse de 2m10, un indien Crow, identifié ainsi par les motifs sur ses mocassins (le titre original du roman est Another man's mocassins), trouvé tout près du corps et qui refuse de parler mais menace de faire vaciller les barreaux de sa cellule s'il est laissé seul une minute. Alors Ruby, Vic Moretti, Double Tough ou Frymire vont se succéder les uns après les autres, nourrissant le colosse de dizaines de tourtes ou de pizzas. C'est finalement une partie d'échecs entre Walt et Lucien, l'ancien Shérif qui poussera le colosse à sortir de sa torpeur. Virgil White Buffalo, tel est son nom partage avec Walt son passé de militaire au Vietnam mais aura passé pour sa part le reste de sa vie entre la prison et l'hôpital psychiatrique. 

Un de mes passages préférés du livre est lorsque le neveu et le fils de Virgil White Buffalo, viennent l'identifier. Car le colosse possède comme seul identifiant avec lui un sac médecine Crooked Staff/ et Crzay Dogs, des clans Crow. Le lecteur en apprend alors plus sur l'histoire et surtout les croyances des Crow, des Cheyenne - et ainsi c'est en langue crow, cheyenne ou lakota que s'expriment ces trois colosses. J'aime toujours autant lorsque Craig Johnson s'attarde sur les croyances et les histoires des différentes tribus du Wyoming et les promesses jamais tenues du gouvernement américain à leur égard. 

Copyright 

L'histoire de l'Amérique est doublement présente ici avec la ville fantôme de Bailey, à proximité du fameux Hole in the Wall où le Wild Bunch (la Horde Sauvage) de Butch Cassidy et Sundance Kid venaient se réfugier après leurs braquages. C'est donc dans ce lieu très chargé que se joue la majorité de l'enquête concernant cette jeune femme asiatique, une enfant de poussière

L'intrigue peut sembler paraître complexe et je préfère ici ne pas en dire trop, mais sachez qu'elle est très prenante et que j'ai dévoré le roman en une soirée et une après-midi. 

Walt ne peut s'empêcher de sentir toujours une présence autour de lui lorsqu'il met les pieds à Bailey. Les fantômes l'accompagnent-ils ?  Cette ville devenue fantôme à la suite d'un drame arrivé il y a cent cinquante ans sera le lieu où vont se retrouver tous les personnages principaux du roman, comme dans les western de mon enfance où le shérif affrontait les méchants dans la rue principale d'une bourgade de l'Ouest, ou lorsque le Wild Bunch faisait son apparition. Du bon, encore du bon avec Craig Johnson.



Editions Gallmeister, Collection Totem, traduction Sophie Aslanides, 370 pages.

Thursday, April 23, 2015

La rivière de sang

Mon plaisir est de promener sur le web dans les catalogues des maisons d'édition et de repérer des livres plus ou moins récents. Jim Tenuto a publié La rivière de sang en 2006, il a même fait partie des finalistes pour le Prix Elle l'année suivante. Gallmeister a déniché encore une fois une petit diamant brut. Il m'était difficile d'y résister : le Montana, un ranch de bisons, les Hutterites - bref, tout cela m'a ramené quelques années en arrière à l'époque où je foulais le sol de ce magnifique État.
 
Ex-star du football universitaire et vétéran de la guerre du Golfe, Dahlgren Wallace a enfin réussi à poser ses valises. Il mène désormais une existence paisible de guide de pêche dans le ranch de Fred Lather, un magnat des médias devenu éleveur de bisons dans le Montana. Jusqu'au jour où l'un des invités de Lather se fait assassiner à quelques pas de lui. D'abord suspecté du crime, Wallace se trouve embarqué malgré lui dans une enquête où se côtoient milices néo-nazies, éco-terroristes et ranchers véreux prêts à tout pour mettre la main sur le ranch de Lather.
De faux coupables en vrais crimes, Jim Tenuto dresse avec humour le portrait acide d'une Amérique déglinguée jusque dans les paysages sauvages et menaçants du Montana.

Après un début de lecture compliqué (manque de temps), il aura fallu attendre un week-end pour que je puisse me plonger avec délectation dans les aventures de Dahlgren et avaler d'une traite les 250 dernières pages du roman, le sourire aux lèvres.
Vous aurez compris : j'ai vraiment adoré ce livre même si le personnage principal croise sur son chemin de véritables tarés cupides et avides.

Frédéric Vitoux du Nouvel Obs avait très bien résumé ce livre : "Comment définir cet excellent premier roman ? Comme un polar des grands espaces ? Un chant d'amour au Montana ? Un portrait inquiétant d'une Amérique à la dérive ? Ou comme un livre d'une tonalité plutôt gaie, rapide, tonique, où l'auteur appelle un chat un chat et ne confond pas une truite arc-en-ciel avec une cuttbow ni avec une cutthroat aux traits carmins sous les branchies. Le bonheur en somme."

Si vous êtes d'humour plutôt joyeuse, comme ce fut mon cas par ce grand soleil - vous allez le voir comme un livre tonique, gai et drôle et comme une véritable déclaration d'amour pour le Montana et la pêche à la truite. Si vous êtes d'humeur maussade, vous allez le voir comme le visage sombre de l'Amérique : celui des extrémistes en tout genre : les éco-terroristes, les milices néo-nazies et les éleveurs de bœuf prêts à tout pour récupérer la terre et tuer les bisons.

"Le moment de perfection était proche. Ma définition de la perfection inclut une rivière, de la solitude, une mouche sèche et une truite. Fabrication de nouveaux souvenirs pour remplacer les vieux. L'eau lente du ruisseau était glacée, d'un vert tourbeux. Aucun autre pêcheur ne troublait le calme des lieux."

Je ne peux que vous inciter à le lire - il reflète bien ce double visage de l'Amérique mais aussi cette période charnière où les stars hollywoodiennes (et milliardaires en tout genre) sont venus jeter leur dévolu sur les terres du Montana (et du Wyoming) pour y réaliser leur rêves de cowboys. Ce mouvement était lié en partie à Robert Redford, lui-même longtemps propriétaire d'un immense ranch et réalisateur de L'homme qui murmurait à l'oreille des chevaux. Suivirent d'autres films phares de cette époque : Et au milieu coule une rivière, Légendes d'Automne... Et quelques années plus tard, The Brokeback Mountain. 

J'ai d'ailleurs vu le film de Redford à Great Falls - et je me souviens de l'ambiance de la salle : les gens rigolaient et fustigeaient les clichés qu'Hollywood répandaient sur eux (ex : le cowboy ne mange que d'énormes steaks de bœuf) et les libertés prises par les scénaristes (les lieux ne coïncidaient pas avec la réalité, la réserve indienne n'était pas la bonne, etc.). Mais qu'importe, la machine était lancée. 

Je ne le cache pas : j'ai toujours rêvé de posséder un ranch au Montana, c'est clairement le paradis sur terre. Et d'y élever des bisons. Oui, mon plus grand rêve. Moi une française. Mais quand on a eu la chance d'y vivre quelque temps, difficile d'en revenir.

En attendant, lancez-vous et lisez ce livre mais avant préparez-vous à essuyer les coups tout en profitant de la beauté du Montana et de l'humour présent tout au long de ce roman.
 
Copyright Mary Koga (1972)

Dernière anecdote : c'est la première fois que je trouve un roman qui mentionne les Hutterites - quelle surprise pour moi ! Car j'avoue que je me sentais bien seule quand je prononçais leurs noms. Concrètement, cette communauté religieuse ressemble beaucoup aux Amish et aux Mennonites, bien mieux connus des français (merci Harrison Ford et Witness de Peter Weir). D'ailleurs, j'avais déjà croisé des Amish (le marché bio de Saint-Louis au Missouri les accueille par dizaine) mais j'ignorais tout des Hutterites. Ma première rencontre avec eux fut assez amusante donc j'ai décidé de vous la raconter.

J'arrivais au centre commercial de Great Falls quand j'ai aperçu sur le parking un bus scolaire jaune s'arrêter et une dizaine de jeunes gens (adolescents) en sortir - habillés comme les Amish (j'ai plus pensé à La petite maison dans la prairie j'avoue) : chapeaux de paille, chemises blanches à bretelles noires pour les garçons, foulards colorés ou à poids et robes à fleurs pour les filles. Etonnée de les voir sortir d'un bus (moderne) et encore plus lorsque je les ai vus de près : tous les jeunes arboraient au pied des baskets Nike ! 

Mon amie (et patronne) m'expliqua alors qu'il s'agissait d'Hutterites - une communauté religieuse d'origine allemande (du Tyrol), dont le chef était Jakob Hutter. Ils se sont réfugiés en Amérique au 18ème siècle. Principalement au Canada, au Sud Dakota et au Montana.  

Copyright Mary Koga  (1972)

Contrairement aux Amish qui refusent toute modernité (pas d'électricité, de gaz, de voitures, etc.), les Hutterites sont ouverts à pas mal de choses. Ma chef me proposait d'aller les rencontrer chez eux car elle connaissait une des colonies. Nous voilà parties quelques jours plus tard. Éleveurs de porcs, ils ont tout le matériel moderne (tracteurs, camions, etc.) et roulent donc en voiture. Anabaptistes, ce n'est qu'à l'adolescence que les jeunes gens se font baptiser. 
Ils parlent un vieux dialecte allemand tyrolien du 16ème Siècle, croisé avec un autre dialecte d'origine slovène (mes sept années d'allemand n'auront servi à rien). Les hommes et femmes mangent séparément (dans mon cas, dans des salles séparées). Une cloche et les prières régissent leurs vies quotidiennes. Les filles arrêtent l'école comme les garçons à l'âge de 14 ans et ils se marient très jeunes. 

Tout le monde encensait leur pain - et moi, pauvre petite française qui rêvait de baguette, je me suis jetée dessus. Erreur ! Leur pain ressemble à du pain de mie... mais très très sec (vieux de dix jours) et très salé ! Mais j'ai fait bonne figure, comme lorsque j'ai eu peur en voyant certains enfants. En effet, les Hutterites emmènent donc régulièrement les jeunes en ville au contact de la civilisation moderne. Résultat : beaucoup d'entre eux sont attirés par cette vie et quittent la communauté. Dans le cas de la colonie en question (moins de trois cent membres), cela s'est traduit par des mariages entre cousins et la consanguinité a fini par rejaillir physiquement sur les visages de plusieurs jeunes (filles et garçons) : les yeux bridés, trop écartés, une bouche légèrement déformée... Ma patronne me l'a expliqué au retour, comprenant mon désarroi. Mais il s'agit d'une exception car comme le précise l'auteur, la communauté (dans sa totalité, USA + Canada) compte environ 40 000 membres, ce qui est suffisant pour éviter ce genre de soucis. Depuis des années se sont écoulées et les choses ont du changer.

Les Hutterites avaient accepté en 1972 la venue d'une photographe Mary Koga pour prendre les photos que je présente ici mais depuis ils refusent toute photo et ont même engagé au Canada des procédures pour ne pas avoir à fournir de photos pour leurs permis de conduire. Pour information, les habits n'ont pas changé depuis cette époque. 

Si vous voyagez au Montana, n'allez jamais de vous même dans une colonie  Hutterite (ils emploient ce mot) sans y être invité. Cela serait très mal interprété. Vous avez de grande chance de les croiser de toute manière en ville ou sur la route et ils sont très gentils. 

En attendant, jetez-vous sur La rivière de sang !



Gallmeister, Totem, Traduction Jacques Mailhos, 321 pages

Thursday, April 2, 2015

Pike

"Benjamin Whitmer, c'est Shakespeare qui aurait baisé avec Ellroy !" Olivier Marchal

C'est avec cette citation, ainsi que la quatrième de couverture et un extrait (tous disponibles sur le site de Gallmeister) que je me suis laissée tenter par l'histoire. 

Douglas Pike est de retour après des années d'absence dans cette bourgade des Appalaches où il vit de petits boulots, loin de son passé tumultueux. Son seul ami est Rory, un jeune boxeur qui rêve d'être repéré et de faire carrière mais doit pour l'instant se contenter de matches, parfois truqués, contre les étudiants d'université. 
Alors que les deux hommes déjeunent tranquillement une jeune femme débarque accompagnée d'une gamine de douze ans, Wendy. Elle annonce alors à Pike que sa fille unique est décédée et qu'il doit dorénavant s'occuper de sa petite-fille et repart sans elle. 

Au même moment, un flic pourri jusqu'à la moelle, Derrick, abat de trois balles un jeune homme noir dans la banlieue de Cincinnati. La ville se déchaine, les émeutes ne sont pas loin. 

Bientôt, leurs chemins vont se croiser.

Benjamin Whitmer, est né en 1972 et vit à Denver (Colorado) où selon l'éditeur, il passe le plus clair de son temps à hanter les librairies et les stands de tir. Je n'en doute pas une seconde. Whitmer est tout sauf un citoyen américain lambda. En premier lieu, le romancier américain a choisi de remonter le temps, dans les années 80 à l'ère Reagan. En ce temps-là, on aime les armes et l'on s'en sert.

Ici, tout le monde est perdant, la classe ouvrière n'a pas goûté au bonheur américain. Bruce Springsteen accompagne tous les losers (amusant car je suis fan du chanteur aussi je connaissais les paroles), il s'adresse à tous ces laissés pour compte de l'Amérique triomphante. Et même si le héros se découvre une nouvelle raison de vivre en la personne de Wendy, celle-ci est déjà aussi désabusée à 12 ans que son grand-père à à peine cinquante ans.

"Une fois sobre, faut toujours faire ce qu'on a dit qu'on ferait quand on était bourré. C'est comme ça qu'on apprend à fermer sa gueule.
Pike se tourne vers lui (...) - C'est du Hemingway, dit Roy en souriant. C'est Wendy qui me l'a apprise. Ca colle pas mal, hein ? Même si j'étais pas bourré." (p.85) 

C'est l'Amérique des perdants. Que ce soit les jeunes hommes noirs des banlieues de Cincinnati qui ne côtoient que drogues, gangs et violence ou les jeunes "white trash"  ploucs blancs de la campagne - tous ont perdu tout espoir en leur pays. Ici point de joyeux "happy end", l'avenir n'est qu'une suite de déconvenues. La vie ne vous épargne pas et ne vous fait pas de cadeau.

Lorsque Pike s'embarque dans la chasse à l'homme, désireux d'apprendre qui a fourni à sa fille la dose mortelle de drogue, il sait qu'il n'en rapportera rien de bon. Tout au long de ce périple, l'homme se souvient de ses années au Mexique où il avait l'impression d'être au paradis. Le voilà soudainement chargé de l'éducation d'une gamine qui a grandi toute seule, fume et l'envoie balader. 

Pike est un roman NOIR, ce n'est pas un polar, ici pas de victime, pas de flic ou de détective privé, pas d'enquête - ici pas de rédemption. Tragédie. La preuve ? Le seul flic de l'histoire est violent et corrompu jusqu'à l'os. Les balles fusent et les corps tombent. Ca déménage chez Whitmer.

"Alors écoute. J'ai jamais vu personne foutre en l'air sa vie dans les grandes largeurs sans se prendre pour quelqu'un de spécial. Et les trous à rats dans lesquels les types de ce genre se sont enterrés avaient exactement la forme de leurs rêves". (p.84)

Avec Whitmer, vous allez vous embarquer dans une virée qui vous fera parfois chavirer le coeur ou parfois vous fera hoqueter. Whitmer a son propre style, parfois brut mais aussi teinté de lyrisme comme lorsqu'il décrit les paysages de son pays. Ce pays immense qui ressemble encore à un western où on tire à peu près sur tout ce qui bouge et où l'ont croit qu'il faut toujours aller vers l'Ouest. 

Les Appalaches, ça me parle - j'ai étudié dans une fac nichée dans une de ces montagnes au Tennessee. Je me souviens de ces bourgades que l'on traversait. L'été indien y était sublime mais honnêtement vous n'aviez jamais envie de vous arrêter dans ces bourgades. Pike m'y a ramené et je l'ai suivi, avec beaucoup de plaisir.

"Pike roule toute la nuit sur les petites routes. Puis toute la journée suivante. Traverse d'abord le Tennessee, puis l'Arkansas, jusqu'à presque ne plus en pouvoir. Ces montagnes basses et amples avec des logements pour esclaves derrière chaque ferme, où vous ne pouvez pas faire un pas sans écraser une pointe de flèche indienne sous votre botte. Et pas une seule des bourgades qu'il traverse ne lui donne envie de s'arrêter." (p.281).

Au salon du Polars à Lyon, une internaute a décrit Benjamin Whitmer ainsi "B.Whitmer a un sourire de loup et un regard bleu d'enfant." Elle a très bien résumé le livre. Et j'ai hâte de pouvoir soutenir ce regard mercredi prochain à la librairie où il est attendu ;-)

Pat Garrett and Billy The Kid - Sam Peckinpah

Edit : J'ai donc rencontré le fameux Benjamin Whitmer ce soir à la librairie Les Nuits Blanches. Je l'ai trouvé fatigué, il m'a répondu que c'était sa tête normale. Il possède 5 armes, en porte une quand il ne sent pas sécurité, fume et boit quand il n'a pas la garde de ses gosses. Déteste les pigs,  les flics, il les fuit comme la peste. Ils ont tué son meilleur ami.  Avoue une relation haine/amour avec les armes et son pays et aime se lâcher dans ses livres, on le croit. Whitmer ne croit pas au rêve américain. Il bosse pour vivre, sa nouvelle carrière de romancier ne suffit pas, et il n'a pas choisi la voie la plus facile. Car romancier, c'est une chose - mais auteur de romans noirs c'est être le chien qui mord la main du maître qui le nourrit. D'ailleurs, les chiens, il les aime pas beaucoup.

Quand je lui ai demandé d'où lui venait son inspiration, il m'a répondu que pour Pike, il avait rêvé la nuit d'une homme à forte carrure marchant dans les bois tenant à la main une petite fille.

Il a bien insisté sur le genre de ses romans : noir. C'est le coeur du système qui est pourri, ici pas de bon samaritain. Il y tient. Comme il l'a dit (c'est mieux en anglais) : "My books are all about tragedy. I want to break your heart".

Il est drôle, très drôle - accessible, sans concessions, sans fard. Loin du politiquement correct qui nous fait souvent bondir. Il vous regarde droit dans les yeux quand il vous dédicace son livre, enfin pour moi, ce fut à deux reprises (j'ai acheté son dernier Cry Father) - il apporte un vent d'ouest comme on les aime à Nantes. Hâte de lire son deuxième opus et un jour son troisième (il travaille lentement nous dit-il, mais ça parle de prison, d'évasion, des années 40...).

Et si vous doutez encore : il aime les bonnes choses et les bonnes gens : Sam Peckinpah (le réalisateur de La Horde Sauvage (Wild Bunch), Guet-apens et Junior Bonner avec McQueen,  Les chiens de paille, Pat Garrett and Billy the Kid, etc.). J'ai vu et revu tous ces films avec mon père quand j'étais encore une gamine.  Mon père m'a permis de découvrir cette autre Amérique.

Et Whitmer de lâcher qu'il aime aussi Johnny Cash, Waylon Jennings, Bob DylanCormac McCarthy, Dennis Lehane et l'activiste John Brown. 



Mama, take this badge off me
'cause I can't use it anymore
It's getting dark, too dark to see
I feel like I'm knockin' on heaven's door

Knock, knock, knockin' on heaven's door
Knock, knock, knockin' on heaven's door
Knock, knock, knockin' on heaven's door
Knock, knock, knockin' on heaven's door

Mama, put that gun to the ground
'cause I can't shoot them anymore
There's a long black cloud comin' on down
I feel like I'm knockin' on heaven's door

Bob Dylan, original song from Pat Garrett and Billy The Kid's movie (Sam Peckinpah)


Vous l'aurez compris : une rencontre à la hauteur de mes espérances et une forte envie de lire son deuxième roman ;-)

Gallmeister, Neonoir,  traduction Jacques Mailhos, 286 pages, partenariat.