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Sunday, March 1, 2015

Fannie et Freddie

J'ai découvert Marcus Malte un peu par hasard. J'avais lu récemment sur le web des références à son autre livre, Garden of Love, récompensé à plusieurs reprises. Me voilà dans le rayon des coups de cœur de ma médiathèque, et côte à côte Garden of Love et Fannie et Freddie. J'hésite mais impossible de me décider, au final je prends les deux. 

Je me suis souvenue plus tard que Cachou avait rédigé une chronique sur le premier. Je choisis d'attaquer par le plus court. Me voilà projetée en Amérique, dans le parking couvert du 45, Wall Street. Un courtier est kidnappé par une femme étrange, surnommée Minerve par ses collègues et dont l'une des obsessions est d'arriver à dissimuler son œil de verre. Le jeune homme se réveille alors dans une petite maison de l'autre côté de l'Hudson, attaché à une chaise, Minerve face à lui. Un huit-clos s'installe entre les deux personnages.

Le lecteur découvre peu à peu que la femme s'appelle Fannie, et l'homme Freddie et qu'il s'agit ici de la maison des parents de Fannie, tous deux victimes de l'escroquerie des subprimes, endettés à mort. Comme des milliers de personnes à travers l'Amérique, ils ont tout perdus. La petite bourgade ne compte plus les maisons saisies par les banques. Très vite Freddie est confronté à une femme rongée par la douleur liée à la mort soudaine de ses parents, vieux couples d'ouvriers, ruinés par cette économie capitaliste qui leur  d'accéder à la propriété avant de les prendre par la gorge en augmentant sans cesse les intérêts du prêt immobilier. 

Que dire ? J'ai eu du mal à rentrer dans l'histoire, non pas que je sois imperméable au huit-clos, mais parce que le personnage de Fannie, dont l'histoire personnelle pourrait apporter de la compassion a déjà "basculé". Il n'y a plus à proprement parler de mystère sur l'issue de ce huit-clos.. Son côté pervers est presqu'effacé par sa folie. Ainsi, Fannie veut se venger sa famille en kidnappant un golden-boy mais en même temps propose à sa victime de l'épouser...
Ce qui a pour effet immédiat d'annuler la perversité du personnage au profit de la folie. 

J'ignore si je suis très claire. Parallèlement, très vite, j'ai pensé à Misery de Stephen King, mais là où l'auteur plaçait la perversité de l'héroïne (qui avait kidnappé son romancier préféré parce qu'il avait choisi de tuer son personnage fétiche) et prenait plaisir à ce jeu-là, ici nous sommes dans un autre registre, finalement moins violent et moins effrayant. Enfin pour moi.

J'avoue que j'ai été déçue par ce roman. 

Vous voulez rire ? J'ignorais que livre contenait également une nouvelle de Marcus Malte : Ceux qui construisent des bateaux ne les prennent pas. J'ai donc continué ma lecture (car la fin n'est pas très "finale") en pensant être toujours dans l'histoire de Fannie et Freddie. Mais très rapidement, j'ai saisi que nous étions passés de New York à Seynes-sur-Mer et que plus un seul personnage du roman n'apparaissait.... Honte à moi ;-)

Et puis, surtout le changement de style de l'auteur m'a marqué. Ici c'est plus brut de pomme, le langage est moins châtié et j'ai été rapidement happée par l'histoire. J'ai vraiment aimé ce récit. Ici, le lecteur suit un lieutenant de police français, Ingmar Perhsson, hanté par la mort tragique de son ami d'enfance Paul, l'année de ses 14 ans. Celui-ci était mort brutalement d'une balle dans la tête. La police avait classé la mort en accident, or Ingmar persuadé qu'il s'agit d'un crime, va consacrer sa vie à trouver le responsable. 

Cette nouvelle m'a beaucoup plu, car l'auteur ajoute une touche nostalgique à son récit. Lui qui a grandi à Seyne-sur-Mer rend ici hommage à une époque révolue : celle des ouvriers portuaires. Disparus depuis.

Nantaise, j'ai grandi et je vis toujours à proximité de Saint-Nazaire où les chantiers navals continuent d'exister, bon gré mal gré et ce texte m'a donc particulièrement touché. 

Une très belle surprise. Je ne saurais que vous conseillez de sauter le roman et de lire tout de suite la nouvelle ;-)

Éditions Zuma, 128 pages

Saturday, February 14, 2015

Les ombres


Dans le cadre du challenge BD, j'ai reçu cet imposant ouvrage, Les Ombres. Le titre et le dessin m'intriguaient.

Une salle d'interrogatoire, immense. Une chaise, un bureau - une ambiance glauque. C'est ici que le destin du n°214 va se sceller. Qui est le n°214 ? Un demandeur d'asile qui vient ici raconter son passé et son périple pour espérer obtenir le sésame : une autorisation de séjour. 

Le sujet ne pouvait alors que m'intéresser, ayant, comme je l'avais déjà abordé, été bénévole à la Cimade où j'aidais les réfugiés dans leurs démarches administratives (et les recours en cas de rejet de leur demande d'asile).

Ici, Zabus a choisi de raconter le périple d'un garçon et de sa soeur, obligés de fuir leur pays lorsqu'une guerre civile éclate et que des troupes d'hommes viennent assassiner les civils et brûler les villages. 

Le lecteur suit alors ce long voyage de ces deux enfants qui les emmène à travers des terres inconnues, des forêts, des déserts, la mer. Ils doivent non seulement lutter pour survivre, accorder leur confiance à des inconnus, fuir des êtres malfaisants (l'ogre capitaliste, le serpent-passeur, les sirènes lors de la traversée) pour finalement être cantonnés dans un centre de rétention. 

Zabus a choisi de raconter ce périple que vivent chaque jours des centaines d'exilés, hommes, femmes et enfants pour retrouver la liberté, tout en ignorant si à la fin, ils pourront se voir attribuer le fameux sésame. 

Pour la forme, le dessin d'Hippolite est assez marquant - voir impressionnant, ainsi choisir de donner à certains personnages clés (le passeur par exemple) des formes animales est très intéressant.

 

J'avoue cependant avoir eu du mal à accepter le dessin pour les deux personnages principaux, la fille et le garçon : ils ressemblent à des zombies - et n'expriment aucune émotion. J'imagine que l'auteur souhaitait qu'ainsi ils puissent être symbolique de ces milliers d'exilés, mais honnêtement j'ai eu du mal à la fin du livre à accepter cette absence de "visage". 

Par contre, Zabus et Hippolyte réussissent en tout point à délivrer un conte onirique moderne qui résume si bien la condition des exilés de nos jours. Je le sais car j'ai moi-même déjà recueillli ce genre de témoignages. Cette bande-dessinée me donne l'occasion d'en reparler (un peu plus loin dans cette chronique).

Pour revenir à la bande-dessinée,  j'ai aimé le choix de Zabus de ne jamais verser dans les lamentations. Qui sont les ombres ? Ce sont les êtres chers, perdus qui accompagnent les protagonistes dans leur voyage. Celles de tous ceux qui sont tombés avant, qui se sont noyés avant d'arriver sur nos terres. Ici, on oscille constamment entre onirisme et réalité, entre conte et récit réaliste sur l'exil de ces personnes, chassées de leur terre natale sans d'autre solution que venir par milliers s'échouer en Europe. 



J'ai aimé le trait d'Hippolyte et le propos de Zabus. Un récit à lire. 

Cette bande-dessinée ayant été lue dans le cadre du challenge Prix BD Cézam 2015, je dois la noter : 7/10. 
*  * *

Maintenant, je me permets de revenir sur les réfugiés. 

Une précision importante : il s'agit ici d'enfants, de jeunes adolescents. La loi nous interdit de renvoyer des mineurs dans leurs pays. Ils doivent être pris en charge par l'aide sociale à l'enfance, et ne peuvent être expulsés avant leur majorité. Donc, concrètement cette scène n'est pas réaliste. C'est quelques mois avant sa majorité qu'il devra entamer les démarches pour obtenir le statut de réfugié.

Zabu aborde ici dans son récit, une question primordiale que se posent tous les demandeurs d'asile : dois-je raconter toute mon histoire ? Dire la vérité ? Ou dois-je omettre certains passages ? Quelles choses dois-je dire pour obtenir le sésame et quels éléments dois-je cacher pour ne pas perdre de chance de l'obtenir ? 

Et la question la plus simple : comment peut-on raconter sa vie dans l'espoir d'obtenir un titre de séjour devant un inconnu? Comment peut-on raconter des choses aussi privées (et violentes, les viols, les tortures) à une personne qui voit chaque jour des dizaines d'autres personnes dans la même situation ?

Je le sais car j'ai lu les motifs de rejet de certaines demandes d'asile qui m'avaient à l'époque choqués. Je garde l'anonymat de cette jeune femme africaine, dont l'agent de l'OFPRA lui refusait l'asile au motif qu'elle "n'avait pas pleuré" pendant l'entretien. Personnellement, je la comprends. 

Pour préparer son recours (elle est anglophone), j'avais préféré pour notre troisième échange l'emmener prendre un café dans un endroit plus confortable, un bar loin de la Cimade. Là elle m'avait raconté son périple : celui d'une exilée, une jeune femme de 20 ans seule. Et devant moi, elle avait longuement pleuré la perte de ses parents, les menaces de viol, la torture... Je me souviens aussi de cet homme tchétchène, obligé de me raconter les scènes de tortures (plongé dans une eau glacé, battu...) pour son recours. Ces personnes se confient plus naturellement à des gens en qui ils ont confiance qu'à un agent impassible de l'OFPRA.
 
L'autre point intéressant soulevé par la bande-dessinée de Zabus est l'hésitation du garçon à inventer une toute autre histoire. Car croyez-moi, cela arrive assez souvent, et c'est souvent ce qui fait perdre à ces exilés toute chance d'obtenir le fameux sésame. Car dans les centres d'accueil ou de rétention, le bouche à oreille fonctionne trop bien : on raconte qu'untel a obtenu des papiers en racontant telle ou telle histoire. Et tout le monde la reprend. Or les agents de l'OFPRA sont loin d'être stupides, et ils ont raison.

J'ai rencontré cette situation in vivo il y a deux ou trois ans. Un réfugié africain me racontait son périple, extraordinaire pour fuir son pays - il avait nagé sous l'eau pour sa cacher de la police plusieurs heures (?) puis avait intégré la troupe d'un cirque nomade pour traverser deux autres pays. Le lendemain, une autre bénévole écoutait la même histoire au mot près racontée par un autre réfugié. 
Ils ignoraient que l'on se réunissait afin d'évoquer chaque demande. Nous avons donc décidé de les convoquer à la même heure le même jour pour confronter leurs histoires. Au départ, ils ont nié puis ont fini par avouer que cette histoire faisait le tour des centres de détention (en Grèce et en Italie) et qu'ils croyaient pouvoir ainsi obtenir le statut de réfugié. 

J'ai eu l'occasion de lire le projet de loi sur l'immigration et j'espère réellement qu'il sera adopté car non seulement il réduira les délais d'attente (à 9 mois au lieu de 18-24 mois) pour obtenir une réponse et autorisera le demandeur d'asile à être accompagné par une personne (avocat, représentant d'une association, traducteur) lors de ce fameux entretien. 
J'espère aussi qu'il accordera plus de moyens à l'OFPRA et aux centres d'accueil. Ainsi, si votre demande d'asile est rejetée, sachez que le recours doit être écrit (avec une forme et des termes juridiques) en français - et que là vous êtes seuls. Seules les associations vous aident. Elles sont plusieurs en France et les bénévoles font un travail gigantesque. Au final, le pourcentage de déboutés est largement supérieur à celui des reçus, contrairement à ce que les médias ou les politiciens suggèrent (si mes souvenirs sont bons, 70% des demandes sont rejetées). 

J'ai une pensée pour tous ces réfugiés, pour les centaines d' entre eux qui meurent chaque jour en essayant de traverser la Méditerranée.  Cette lecture m'aura permis de ne pas les oublier. 

Wednesday, February 11, 2015

Et devant moi, le monde

Cette lecture aura été un vrai challenge pour moi. Pas pour le style, qui m'a vraiment plu (et qui me pousse à lire ses autres romans) mais le choix de Joyce Maynard de raconter sa liaison avec mon auteur préféré, J.D Salinger alors qu'elle était une très jeune étudiante. 

Le récit de Joyce ne s'arrête pas à cette seule année mais vous fait voyager à travers l'Amérique des années 60, 70 et 80. Joyce livre dans une autobiographie plus ou moins romancée, un formidable témoignage d'une période charnière pour la femme. 

Elle-même écrivain, elle livre ici à la presse toute sa vie en pâture, son enfance de petit génie, son adolescence cahotique dans un foyer familial brisé, ses problèmes de boulimie, d'anorexie, ce corps qu'elle n'arrive pas à maîtriser, ses échecs sentimentaux, son travail auprès des magazines, ses enfants, et sa quête absolue du bonheur. 

Un regard sans concession sur ses premiers écrits, où elle était devenue, sans le vouloir le porte-parole d'une jeunesse dans laquelle elle ne se reconnaissait pas. Comme sa mère qui rédigeait des articles pour des magazines défendant les valeurs familiales, elle juge très vite ses pairs et crée la polémique.

Lors de la parution de son premier article, Joyce a 18 ans et offre d'elle une image totalement à l'opposée de la vérité, maquillant ses faiblesses, ses doutes et sa vie, celle d'une recluse incapable d'adhérer à la vie estudiantine. Yale étant un échec, elle trouvera dans J.D Salinger un refuge. Joyce avait des parents extra-ordinaires, je l'écris ainsi car le poids est tel qu'ils lui compliqueront à jamais la vie. Un père unique, mythique qu'elle cherche absolument à retrouver à l'âge de 18 ans dans les traits du romancier américain le plus célèbre, à l'époque âgé de 53 ans.

Puis cette mère, à la fois étouffante et confidente, qui au fil des années s'éloigne et dont tout contact sera à l'avenir tendu. Alors que le cocon familial se délite, Joyce se cherche désespérement. 

La romancière raconte sa vie auprès de J.D Salinger. Comme je l'explique, il s'agit ici de mon auteur préféré qui fut le choix, lorsque son roman (et unique roman publié) The catcher in the rye (L'attrape-coeurs) fit le tour de monde, de partir s'installer dans la campagne de la Nouvelle-Angleterre et d'y vivre en ermite. Refusant dorénavant tout contact avec le monde de l'édition (cf.citation ci-dessous), qu'il juge très sévèrement et tout contact avec la presse. 

"Le manque de véritable don ou de pensée originale ne les empêche pas d'exiger toutes sortes de changements absurdes dans l’œuvre d'un écrivain, rien que pour prouver qu'ils ont un talent irremplaçable. Ils ont tant d'idées brillantes à proposer. Incapables de produire eux-même une seule ligne, ils sont obligés et déterminés à imprimer définitivement leur marque sur ton travail."

Je ne connaissais donc rien de la vie privée de mon auteur préféré à part son passé comme G.I. Et cela me convenait. Lire le livre de Joyce Maynard était donc pour moi une sorte de challenge personnel. J'y ai découvert un homme d'un rigueur extrême, dont l'isolement l'aura pousser dans ses retranchements et aura contribué à développer encore plus sa phobie sociale. L'homme est misanthrope. Excepté pour ses enfants, dont il est fou, la présence des autres l'insupporte. J.D Salinger se passionne pour l'homéopathie et préfère la compagnie des plantes à celle des hommes.
Il continue d'écrire mais refuse de publier ces œuvres. Je suis certaine qu'il a écrit encore sur la famille Glass. Aussi, sans doute comme des centaines de personnes, je suis frustrée de savoir que je ne lirai jamais ces écrits. 

Si vous n'avez jamais lu l’œuvre de Salinger, la famille Glass est une famille new-yorkaise dont les enfants (6) sont précoces et sont devenus célèbres en apparaissant dans un jeu radiophonique célèbre. Il y a Buddy, Seymour, les jumeaux Walt et Walker, Boo Boo, Franny, Zooey. J.D Salinger leur consacre 3 nouvelles publiées.

"Jerry écrit plusieurs heures par jour. Au cours des années qui ont suivi sa dernière publication, il a terminé au moins deux livres, dont les manuscrits sont à présent enfermés dans son coffre-fort".

L'homme est pétri de contradictions, il juge très sévèrement les jeunes auteurs (comme Joyce) qui rêvent d'être publiés et déclare préférer vivre en ermite mais ne cesse de revivre éternellement son passé avec ses enfants ou en écrivant à de très jeunes femmes écrivains. Comme Joyce, il a une relation tellement compliquée avec la nourriture, il ne mange presque rien. Ainsi, la viande doit être uniquement de l'agneau, cuit à 150°C, il refuse tout féculent, etc. Tout chez lui tourne à l'obsession ; celle du contrôle. Au final, difficile de dire si l'homme est heureux. Excepté lorsqu'il étudie l'homéopathie avec d'autres personnes, le monde est son ennemi. Il isole totalement Joyce qui finit par étouffer, humainement et artistiquement. 

"Tâche de bien comprendre que, à la minute où tu publies un livre, il t'échappe des mains. Arrivent alors les critiques, qui s'acharnent à se faire un nom en démolissant le tien. Et ils y parviennent."

Alors que Joyce voit sa carrière décoller, le New York Times veut publier ses articles, elle est confrontée à un terrible dilemme, car son amant la condamne sévèrement à ce sujet. 

"Publier c'est carrément la honte. Le pauvre nigaud qui s'y laisse prendre ferait aussi bien de descendre Madison Avenue le froc baissé"

Je n'en dirais pas plus. Quelque part, J.D Salinger reste un mystère. Et puis, cela ne remet absolument pas en cause ma passion pour son œuvre. D'ailleurs, je dirais même l'inverse, puisque Joyce confie que le romancier est très attaché à la famille Glass, qu'il la considère presque réelle (moi aussi) et qu'il a accumulé des tonnes d'informations sur chacun des membres, leur créant une véritable vie. Ironie du sort, Joyce n'a pas lu les nouvelles consacrées à cette famille unique lorsqu'elle vit avec lui, aussi elle ne prête pas attention à ces documents. 

C'est en lisant Franny and Zooey, Raise high the roof beam, carpenters, ou Seymour, an introduction (les 3 nouvelles consacrées aux Glass) qu'elle comprendra mieux a postériori les réactions de J.D lorsqu'il rencontre une enfant surdouée (violoniste), ou quand elle lui parle de ses propres parents, ayant poussé la créativité de leurs filles à leur paroxysme. Il condamne clairement ces gens qui transforment leurs enfants en marionnettes. 
Plus tard, elle retrouvera dans un autre enfant l'héroïne d'une des nouvelles de son recueil, Nine Stories.

Mais revenons au livre, si cette année passée auprès de l'écrivain aura éminemment compté dans la vie de Joyce, elle continue son récit. Ses difficultés à rebondir après leur terrible séparation, sa recherche perpétuelle de l'amour et la lente désintégration du cocon familial suite à la séparation de ses parents. 

Elle sait aussi regarder en arrière et juge avec honnêteté ses premiers écrits, ou comment elle s'est menti à elle-même (ce que condamnait violemment Salinger) en acceptant d'écrire des rubriques conseils (pour la famille) dans des magazines. Elle se ment à elle-même et aux autres en maquillant la vérité, comme sa mère qui faisait de même en omettant l'alcoolisme de son époux.  

Son récit est en tout point passionnant. J'ai dorénavant hâte de découvrir ses romans, dont le fameux "L'homme de la montagne".

Parallèlement, comme je l'ai précisé dans mon billet "Noyée..", j'ai décidé d'en apprendre plus sur mon auteur préféré, j'ai reçu le fameux livre Salinger - écrit après une enquête minutieuse de 8 ans et j'ai hâte de le découvrir.

Je ne crois pas qu'on doive chercher à "percer le mystère" qui entoure un artiste. Ainsi, ce n'est pas tant son processus de création qui m'intrigue (il écrivait tous les jours dans un petit bureau et en parlait comme un sacerdoce) mais le fait que cet homme vivait une vie totalement différente avant de tout quitter à l'âge de 40 ans lorsque le succès vient frapper à sa porte.

Je remercie donc Joyce Maynard même si je sais que J.D Salinger aurait détesté qu'elle publie ce roman. 



Editions Philippe Rey, traduction Pascale Haas, 462 pages

Tuesday, February 3, 2015

Pétronille


"L'ivresse ne s'improvise pas. Elle relève de l'art, qui exige don et souci. Boire au hasard ne mène nulle part.
Si la première cuite est si souvent miraculeuse, c'est uniquement grâce à la fameuse chance du débutant : par définition, elle ne se reproduira pas".


ll n'est plus nécessaire de présenter Amélie Nothomb au public. De surcroît, cet auteur belge ne laisse personne indifférent : on l'aime ou pas. Je fais partie de la première catégorie même si j'ai découvert son œuvre bien après tout le monde, un été où j'avais accepté d'être la nounou pour 3 semaines d'un joli bébé de 3 mois. Ses siestes ont été propices à de longs moments de lecture, livres pris au hasard dans la bibliothèque de ses parents. Et c'est ainsi que j'ai découvert le cas Nothomb. 

Pourtant, au vu de mes lectures, ses romans ne semblent adaptés à mes goûts. Romans très courts, parfois un peu trop vite emballés mais j'y trouve pourtant ce quelque chose qui me procure l'agréable sensation d'avoir 8 ans et de voler un bonbon à la boulangère sans qu'elle ne s'en aperçoive. 

Pétronille se détache de ses précédents romans, puisque la romancière aborde ici des pans de sa propre vie, elle y mélange avec délectation réel et imaginaire et offre au lecteur une vision de sa propre vie tout en l'agrémentant de bonnes doses de fous rires. 

L'histoire ? Elle commence il y a une quinzaine d'années lorsque la romancière croise lors d'une séance de dédicace une jeune femme effacée, au prénom singulier, Pétronille. Les deux jeunes femmes ont alors déjà entamé une relation épistolaire et vivent un coup de foudre littéraire. Quelques années plus tard, Amélie, au travers de sa passion partagée pour le champagne, décrit cette amitié qui la lie à cette autre écrivain (Pétronille Fanto a publié depuis plusieurs romans) et à travers ce récit disserte sur le succès ou l'absence de ce dernier et la manière de le vivre. 

Les deux femmes ne cessent de se chamailler et on rit beaucoup. Fille de diplomate, Amélie est sous le charme de son amie, dont les parents sont prolétaires et communistes, elle est impressionnée par le talent de la timide jeune fille et accepte le tutoiement (on apprend beaucoup de choses sur la romancière belge). A l'admiration succède la compétition, Pétronille souffre de ne pas voir ses oeuvres reconnues (elles le sont par d'autres auteurs mais pas commercialement), Amélie semble être au-dessus de ces questions. 

Comme le champagne, ici tout pétille, le duo enchaine les situations cocasses et sait à travers certains dialogues et même certains silences faire émerger une critique du monde très élitiste de l'édition. 

Il est clair que si vous n'aimez pas les livres d'Amélie Nothomb, quoique ce coup-ci, on soit plus dans une sorte de journal autobiographique (avec toujours un soupçon d'irréel) et surtout si vous n'êtes pas fan de la "personne", alors passez votre chemin. J'ai, pour ma part, une grande affection et curiosité pour cette oiseau nippon qui est venu un jour me rappeler qu'il fallait s'assumer. Amélie a l'art de l'auto-dérision, ainsi lorsqu'elle dit qu'elle sait parfaitement qu'elle est la seule à souhaiter, dans toute l'Europe, le retour de la fraise comme accessoire vestimentaire ou lorsqu'elle raconte sa terrible rencontre avec la créatrice britannique Vivienne Westwood. 

Lors de sa participation à la Grande Librairie, François Busnel citait cet extrait du roman lorsque Pétronille lui dit que "si ses romans trouvent éditeur alors tout le monde peut écrire". Amélie Nothomb avait apprécié cette remarque quand d'autres en auraient été terriblement affectés. 

Je ne peux pas finir ce billet sans vous dire qu'il y a quelques jours, j'ai réussi à faire moi aussi, ma Pétronille, en allant à la rencontre de l'auteur. J'ai toujours su qu'Amélie Nothomb répondait au courrier des lecteurs et a même entamé plusieurs correspondances, qu'elle connaît très bien ses fans.  Je ne lui ai jamais écrit. 

Je ne pensais pas du tout être intimidée par l'écrivain lorsque je me suis présentée à la librairie Coiffard (rue de la Fosse à Nantes). La queue était longue (j'étais tout proche de la sortie, à l'autre bout de l'endroit désigné pour y tenir les dédicaces) et j'ai donc attendu une bonne heure. Mais qu'importe, patienter dans une libraire est un plaisir presque masochiste, j'ai eu tout loisir de regarder, toucher et lire les quatrièmes de couverture de nombreux ouvrages et d'en repérer plusieurs (dont 2 achetés).

Et puis, alors que j'attendais à peine depuis dix minutes, une voix familière a surgi derrière moi, elle s'adressait à mon voisin de file d'attente, pas de doute, c'était elle ! Habillée tout en noir, coiffée d'un chapeau haut de forme, la voilà ! Identique à celle vu à la télévision, joyeuse, impertinente et qui dit bonjour à tous ses fans. Au fur et à mesure que je m'avançais, je la voyais de mieux en mieux rire, signer des dédicaces, accepter les photos tout en sirotant une coupe de.... champagne.

Me voilà la prochaine, toute intimidée - je n'ose rien lui dire, pourtant un échange s'installe, ma voix tremblote (ce qui me déstabilise, moi qui rencontre grosses pointures ou sportifs et qui ne ressent rien) puis elle accepte de poser avec moi...pour la gloire ! 

Elle m'a confortée dans l'idée que son livre est bien plus proche de la réalité que de l'irréel, et que le champagne lui a permis ici, dans un état second, de se livrer plus qu'elle ne l'aurait fait a jeun. 

Je tiens à la remercier de m'avoir dédicacé ces jolis mots : "Pour Electra, ma lectrice d'au-dessus les nuages".


Ça vaut bien une coupe de champagne, non ?


 Éditions Albin Michel, 180 pages

Monday, January 26, 2015

La lettre à Helga


J'ai pris ce livre par hasard je l'avoue, à la bibliothèque de mon quartier. J'aime généralement les choix de publications des éditions Zulma et l'histoire de ce petit ouvrage m'a attirée. 

Bjarni Gislason de Kolkustadir est un vieil homme dont le neveu vient le chercher à la maison de retraite pour l'emmener passer l'été dans sa ferme. De sa fenêtre, le vieil homme se remémore son passé en entamant une lettre à l'attention d'Helga, l'amour de sa vie. Les deux amants, chacun marié de leur côté, eurent une liaison torride d'où naquit un enfant. Bjarni ne raconte pas uniquement cette histoire, mais celle de son pays l'Islande, et plus particulièrement une région méconnue où l'homme et la nature ne faisaient qu'un. 

Le vieil homme se souvient de cette époque aujourd'hui disparue, où comme contrôleur de foins et éleveur de moutons, il connaissait tous les habitants, les fermes, les meilleurs mâles reproducteurs, mais aussi les parties de pêches solitaires. Cette époque où les gens étaient profondément liés à la terre, à la nature et récitaient contes et légendes islandaises.

Au fil des pages, le lecteur voit Bjarni se souvenir de son mariage malheureux. De la douleur de son épouse, Unnur, infertile après une opération ratée dans un monde où le rôle primordial de la femme étant d'enfanter. Cette dernière, dont le corps a été à jamais meurtri, se refuse à son époux qui va alors se rapprocher d'une autre femme, Helga. La magnifique Helga

"Hier j'ai pris ma canne et suis allé me promener sur mes vieilles jambes foutues. Je me suis couché dans l'herbe entre les Mamelons d'Helga, comme je l'ai fait si souvent. Au sud, de gros nuages se déplaçaient vivement et de la lumière filtrait des cumulus. C'est alors qu'un merveilleux rayon de soleil a transpercé les nuages pour se planter sur moi et aux alentours, pour ne pas dire sur nous".  

J'ai lu très vite ce roman, j'aime beaucoup l'Islande et la vie âpre et rude de ces éleveurs m'attirait. Mais, j'avoue que les dernières vingt pages ont failli me faire bouillir. 

Oui, car le vieux Bjarni, nonagénaire est pétri de remords. Lorsqu'Helga découvre qu'elle est enceinte, elle lui propose de quitter la région et d'aller s'installer en ville à Rekjavik pour fuir les ragots et s'aimer enfin au grand jour. 

Mais il refuse, incapable de quitter cet endroit, de quitter ces vallées, de quitter ses moutons. Il fait donc le choix de renoncer à l'amour de sa vie, mais de renoncer également à cet enfant. Or, dans sa lettre, il fait entièrement reposer la faute sur Helga. Ses propos m'ont fait bondir, je l'avoue. J'ai reconnu ici toute cette génération d'hommes, lâches, incapables d'assumer leurs choix ou leurs erreurs.

Pas un instant, il ne peut comprendre qu'Helga n'aurait jamais pu quitter son époux, dans une vallée, où les rumeurs vont bon train, où chaque mouvement est épié. Elle aurait été rejetée par la communauté et rester aurait été pour elle comme pour ses enfants accepter de vivre un enfer. 


Rassurez-vous, le vieil homme finit par avouer sa lâcheté. Le romancier sait très bien décrire la souffrance engendrée par ce choix : Helga se refuse alors à lui et retourne vers son conjoint d'où elle aura d'autres enfants et lui va connaître une profonde solitude physique et émotionnelle. La douleur de croiser sa propre fille et de ne jamais pouvoir lui révéler son identité est très joliment racontée.

Le roman prend alors une tournure différente, l'homme vieillit aigri et rapidement tourmenté et obsédé par l'absence de sexe. Si j'en parle ici, c'est que j'ai été, j'avoue la première surprise, par les multiples références à cette abstinence forcée. L'homme se soulage et de manière de plus ou moins conventionnelle. Attention aux lecteurs prudes ;-)

"J’étais là debout, tel un pieu en bois d’épave battu par les vents. Je n’ai fait que t’aimer encore plus. N’est-ce pas ce qu’on devient, à côté de celle qu’on désire le plus, Helga ma Belle, un vieux tronc de bois flotté qui se dérobe au grand amour ?"

L'auteur, Bergsveinn Birgisson est titulaire d'un doctorat en littérature médiévale scandinave. Il souhaite à travers ces récits porter la mémoire de ses ancêtres, dont les histoires de son grand-père, pêcheur et éleveur dans le nord-ouest de l'île.

Il raconte ici la fin d'un monde. A la réflexion, tout ce qui a pu m'énerver chez le personnage principal, pétri de principes et d'idées simplistes (tous les gens de la ville sont bêtes, sans queue ni tête, seuls les gens des campagnes sont vrais et accomplis, la femme est comparée à un tracteur, etc.) est aussi un témoignage réel sur ces gens-là.

Contrairement à d'autres lecteurs qui ont vu un vibrant hommage à un monde où tout était meilleur (vous savez le passé idéalisé - je fais ma réac), j'y ai vu aussi un monde renfermé et incapable d'évoluer, où chacun devait occuper une place précise et ne pouvait à aucun moment s'en échapper. Où la différence, comme par exemple la stérilité d'Unnur, était vécue comme une tare et une honte. Où les silences cachaient de nombreux secrets et les ragots couraient les vallées.
 
J'ai, par le biais de ce récit, découvert  un auteur très intéressant. Je trouve son écriture belle et fluide et il aura réussi à me faire vivre cette lecture très intensément. 

Une bonne surprise.  



Editions Zulma, traduction Catherine Ejjolfsson, 131 pages