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Friday, June 26, 2015

Terminus Belz

Il s'appelle Marko Voronine. Il est en danger. La mafia le poursuit. Il croit trouver refuge sur l'île de Belz, une petite ile bretonne au large de Lorient coupée de tout sauf du vent. Mais quand le jeune homme débarque du ferry, l'accueil est plutôt rude. Le métier du grand large en a pris un coup, l'embauche est rare sur les chalutiers et les marins rechignent à céder la place à un étranger.  Et puis de curieuses histoires agitent en secret ce port de carte postale que les locaux appellent l'île des fous (Enez Ar Droc'h). Les hommes d'ici redoutent par dessus-tout les signes de l'Ankou, l'ange de la mort, et pour Marko, les vieilles légendes peuvent se montrer aussi redoutables que les flingues de quelques tueurs roumains. 

"Le soir tomba sur Belz. L'air était doux. Le printemps approchait. Assis sur le muret de pierre jaune qui bornait la maison, Marko contemplait le soleil rougeoyant qui tombait dans la mer, embrasant le ciel dans son sillage de mille nuances de roses, de pourpres et de grenat." (p. 270)

Etrange polar/huit-clos/roman aux légendes bretonnes que ce livre. C'est dans le cadre du Prix des Lecteurs Nantais que j'ai découvert le premier roman d'Emmanuel Grand, Terminus Belz.

Marko, jeune immigrant illégal ukrainien, se réfugie sur l'île bretonne de Belz pour échapper à ses passeurs roumains. En effet, à peine arrivés en France, lui et ses trois compagnons de voyage (Anatoli,Vassili et Irina) ont été attaqués par leurs passeurs qui ont abusé sexuellement d'Irina. Les quatre ukrainiens décident de se séparer et Marko décide de se faire oublier sur la petite île de Belz.

Mais à peine arrivé sur l'île, Marko doit faire face aux rumeurs et à la jalousie des marins sans emploi. Le jeune homme, pas marin pour un sou, est pris en charge par Joël Caradec, qui l'embauche et l'installe chez lui. L'homme, bourru devine rapidement que Marko n'est ni grec, ni marin mais il semble faire confiance au jeune homme. Celui-ci tente d'éviter ces marins en colère et se réfugie à la librairie où il fait la connaissance de Venel, un libraire passionnée par les légendes locales et Marianne, la jeune institutrice qui lui fait bientôt tourner la tête.

"Je m'acharnais à lui faire cracher toute l'eau qu'il avait dans les poumons. Le bateau remuait comme une coquille de noix, quand soudain, j'ai vu une ombre dans le clair de lune. J'étais à genoux, épuisé. Elle avait surgi par la proue et se dirigeait vers moi d'un pas lourd. Elle était immense. Je n'ai pas mis longtemps à comprendre. Je n'avais pas besoin qu'on fasse les présentations. J'ai vu l'Ankou dans mes rêves, je l'avais enterré plusieurs fois au fond de ma mémoire et le voilà qui surgissait devant moi. J'étais paralysé. Je serrais Jean contre moi, inconscient.  Alors l'Ankou a allongé le bras et saisi le ciré de mon frère par la manche." (p.216)

Mais un jour, Pierrick Jugand, un marin au fort caractère qui ne supportait pas la présence de Marko sur l'île est retrouvé assassiné. Marko devient de fait un suspect idéal - la police est alertée et le jeune Ukrainien doit se cacher. Alors qu'il se réfugie dans les bois, Marko croit voir apparaitre une forme étrange et panique. Il tente d'en parler à Papou, un jeune homme qui aide à la décharge des chalutiers mais refuse d'embarquer depuis la mort de son jeune frère marin. Papou lui parle alors de l'Ankou... L'ange de la mort qui règne sur l'ile. La police se rapproche et les passeurs ont envoyé leur homme de main, Dragos à la recherche des Ukrainiens. Peu à peu le piège se referme autour de Marko.



Un huit-clos haletant et inquiétant et puis vraiment pour moi, une atmosphère très étrange où les légendes bretonnes font vaciller des hommes pourtant habitués aux tempêtes et aux vagues assassines. Un thriller avec ce terrible Dragos que rien ne semble pouvoir arrêter et qui se rapproche peu à peu du héros.

Je n'avais jamais lu un polar où les légendes bretonnes (l'ange de la mort, le fameux Ankou) croisent la mafia roumaine, une histoire d'amour et la vie difficile des pêcheurs bretons.

Honnêtement, j'avais un a priori négatif en commençant ce roman, en me demandant dans quoi je m'aventurais mais le rythme est là, soutenu, on passe de l'île au 4X4 de Dragos et le suspense s'installe. Le rythme s'accélère, Marko enchaine les sorties en mer, les vomissements et découvre peu à peu l'île au côté de l'Abbé ou de Papou et puis Venel, un personnage très attachant qui va venir l'aider à mieux comprendre l'histoire de l'île et de ses légendes.

Et ce Joël Caradec qui a tant souffert et qui s'occupe de Marko comme d'un père envers son fils, on y croit tous ! Quand le Jugand décède, l'équilibre déjà fragile de Marko explose mais Marianne, Papou et Venel répondent présent. Les personnages sont tous attachants et très bien décrits, avec la profondeur et la justesse nécessaires.

Ma plus grosse inquiétude fut lorsque Marko puis d'autres personnages croisent le fameux Ankou, j'ai vraiment cru que j'allais décrocher mais non, le malin a sa place sur cette île de fous. Tout s'emboite parfaitement et on ne s'ennuie pas une seconde.

Même si j'ai trouvé parfois quelques longueurs ou erreurs de "jeunesse", j'ai été agréablement surprise par ce premier roman et il m'a donné envie d'aller m'embarquer pour Belz !

Ce billet aurait du être publié avant L'égaré de Lisbonne, un oubli de ma part !



Editions Liana Levy, 363 pages.

Sunday, June 21, 2015

L'égaré de Lisbonne

1500. Deux ans après l'ouverture de la route des Indes par Vasco de Gama, l'armada de treize nefs et caravelles commandée par Pedro Álvares Cabrai s'engage elle aussi en direction du cap de Bonne-Espérance.
João Faras, médecin et chirurgien du roi de Portugal, cosmographe, est embarqué dans l'aventure. Il est amené à dessiner le contour de côtes jusqu'alors jamais observées, espérant ainsi contribuer à l'enrichissement du très convoité Padrão Real, la carte du monde royale et secrète. Envoûté ou effrayé par les peuples rencontrés, malmené par la tempête, la maladie et la faim, il se languit de sa famille et doute de jamais revoir Lisbonne, porte sur la mer océane.
En ces temps de grandes découvertes, João erre entre le Moyen Âge et la Renaissance, le judaïsme et le christianisme, entre la terre et la mer, l'Ancien et le Nouveau Monde.

Second roman de Bruno d'Halluin après Jon L'Islandais (récompensé à plusieurs reprises), L'égaré de Lisbonne m'a embarqué à une période et des lieux où je n'aurais jamais été mettre les pieds si je n'étais pas inscrite au challenge Prix des Lecteurs Nantais. Dernier livre reçu et gros coup de coeur ! 

Pourtant ce n'était pas gagné : quitter les grands espaces américains pour embarquer avec un piètre médecin à bord d'un de ces frêles navires en route pour les Indes en 1500 de surcroît, très peu pour moi. Quelle erreur ! Car l'auteur a fait un formidable travail de chercheur et a su le transformer en roman d'aventures. Comme j'avais adoré découvrir le monde dans 3000 Chevaux vapeur, j'ai adoré embarqué à bord de ce navire, croiser les tempêtes, vaincre la peste, me battre contre les Maures, découvrir de nouvelles terres...

« C'était au temps où l'on osa enfin s'éloigner des côtes et s'enfoncer dans la mer ténébreuse »

1500 est une année clé dans l'histoire. Souvenez-vous, Christophe Colomb vient tout juste de découvrir l'Amérique - alors qu'il était parti en direction des Indes. En Europe, les guerres entre empires font rage. L’inquisition en Espagne et la peur du Roi au Portugal chassent les juifs et les musulmans. On quitte peu à peu le Moyen-Age et on s'engage dans la Renaissance où la science commence à être reconnue, malgré l'imposante religion catholique. Vasco de Gama a trouvé le chemin jusqu'aux Indes et depuis les Européens luttent dans une terrible compétition pour coloniser ces nouvelles terres. La carte du monde ne cesse de s'agrandir à chaque retour des cartographes. Des nouvelles îles sont découvertes et immédiatement baptisées. On y laisse à chaque fois un contingent pour défendre le Royaume, qu'il soit anglais, portugais ou espagnol. A cette époque, on ne connaît pas encore le Canal de Suez et on emprunte donc la route vers l'Inde en contournant le terrible Cap de l'Espérance - dont les terribles tempêtes emportent à chaque voyage des centaines de marins. La mer terrible met à mal les flottes du Roi, les poussant vers des directions inconnues, comme la caravelle qui transporte, bon gré, mal gré, notre héros malchanceux, João Faras - les voilà arrivés près de la Mer Rouge !

Une autre mésaventure permettra à d'autres marins portugais de découvrir un nouveau comptoir, celui du Brésil. L’Amérique du Sud n'est à leur époque qu'une petite île, appelée Vera Cruz. Les marins ignorent quel continent immense se cache derrière ! Bref - une période où tout est encore à découvrir. Époque passionnante, même si les intentions qui animent ces hommes ne sont pas les meilleures. Ils partent coloniser de nouvelles terres, répandre la parole de Dieu tout en établissant ports et lieux de commerce.

"La comète était apparue dix jours après notre départ de l'île de Vera Cruz. Chaque soir, on la voyait poindre du côté de l'orient, dans le cap suivi par le timonier. Je m'étais moqué de ceux qui avaient parlé de mauvais présage. Moi, mestre João Faras, médecin et chirurgien du roi de Portugal, cosmographe, moi, croire à ces superstitions ? Pourtant, je me sentais mal à l'aise quand je l'observais au-dessus de l'horizon, superbe, flamboyante, dotée d'une queue fort longue, rougeâtre : menaçante finalement. Le mal de mer était revenu m'indisposer, bien que la houle fût plutôt modérée.
Je préférais écouter ceux qui disaient que la comète avait été envoyée par Dieu afin de nous indiquer la direction du cap de Bonne-Espérance. Mais pour être honnête, je me surpris à éprouver du soulagement lorsque notre céleste apparition cessa de s'exhiber, après dix jours de parade équivoque.
Nous avions belle mer et bon vent. Les onze nefs et caravelles de notre armada traçaient un sillage régulier sur la grande volte atlantique, la route maritime aux vents portants qui devait nous mener dans l'océan Indien, que seule la flotte de Vasco da Gama avait parcouru avant nous. Les voiles, marquées de la croix rouge de l'Ordre du Christ, étaient fièrement tendues, et l'on oublia bien vite la comète.
"

L'esclavage est courant et même notre personnage principal, pourtant peu fortuné, possède son propre esclave. Nous sommes encore loin du Siècle des Lumières. Médecin du Roi, João Faras se voit confier une mission importante : cartographier son voyage aux Indes afin d'aider les hommes du Roi à agrémenter la très secrète Padrão Real, la carte du monde royale et secrète.. Car le Portugal, tout petit royaume à l'échelle européenne s'est imposé sur les océans. Il possède déjà plusieurs colonies et Vasco de Gama vient de découvrir une nouvelle route vers les Indes.


Mais João Faras a un secret : c'est un nouveau chrétien - juif d'origine, sa famille a préféré se convertir au catholicisme après les pogroms et l'Inquisition en Espagne.Cette particularité, à une époque religieuse particulièrement fiévreuse le met constamment en danger, lui, sa femme et ses deux filles. Le romancier français s'attache ici à montrer de quelle manière les juifs et autres minorités étaient considérés comme des hérétiques, et malgré leurs conversions, les émeutes et les chasses à l'homme perdurent.

Le héros, qui rêve d'apporter sa pierre à l'édifice et recevoir la reconnaissance du Roi embarque donc comme cartographe et médecin (il n'a jamais pratiqué) à bord d'un navire de Sa Majesté. Mais le pauvre homme est tout sauf marin et va passer la majeure partie du voyage alité ou à vomir dans multiples endroits, incapable de résister aux multiples tempêtes qui jalonnent le voyage. Il est incapable d'aider correctement les marins comme son poste de médecin l'exige, dégouté par leurs pustules, saignements ou vomissements. Car très vite les virus font rage à bord comme le scorbut où les dents tombent, les morts s'enchainent. La peste se répand partout comme une marée noire. Malheureusement pour lui et la flotte, le voyage ne se passera pas comme prévu. Dérouté vers une autre direction, les hommes tomberont les uns après les autres. Il découvre une île puis le peuple Maure - sa vie ne tient qu'à un fil. Le personnage est peu reluisant, c'est un lâche mais le lecteur s’accommode de son caractère lorsqu'il faut affronter une nouvelle tempête. C'est un miracle si Faras et une dizaine d'autres arrivent à retrouver le chemin de la maison. Déshonoré, João se voit retirer tous les accès à la cour. Inconsolable, l'homme va alors céder à la tentation et accepter de travailler pour l'ennemi en tentant de dérober une copie de la fameuse carte secrète, convoitée par plusieurs puissances étrangères. C'est le bien le plus précieux du Royaume et João va s'enfoncer dans les bas quartiers pour mener à bien sa mission.

"Deux jours après sa disparition, le soleil levant fit miroiter une puissante houle d'ouest qui imprimait de longues ondulations à la mer, comme si elle venait du bout du monde.
Au milieu du jour, nous vîmes grossir à l'horizon nord une nuée noire, épaisse, ténébreuse. Bientôt le vent tomba complètement et les voiles pendaient, flasques, le long des mâts, s'ébrouant seulement sous l'effet de la houle. Elles battaient parfois violemment lorsqu'une vague plus escarpée faisait se cabrer la nef. La vapeur sombre qui s'approchait avait davantage l'apparence d'une formidable fumée que d'une aimable brume. Le ciel s'obscurcit tout à fait, les claquements lugubres des voiles renvoyaient au visage des hommes de quart la moiteur du tissu. Le temps semblait comme suspendu. Je n'en menais pas large.
Soudain, les voiles s'enroulèrent à grand fracas autour des mâts : la tempête nous frappait de face, brutalement."

La dernière période du livre s'attache aux dernières années de la vie de João avant qu'il ne disparaisse. Car D'Halluin n'a pas inventé le personnage, une annexe (didactique et très documentée) en fin du livre permet au lecteur de découvrir que l'homme a bien voyagé en tant que cartographe du Roi mais a disparu quelques années après son retour. D'Halluin se permet donc de lui inventer une suite. Ces quelques années de surplus permettent surtout au romancier de décrire la vie à cette époque : la pauvreté, l'esclavage, les pogroms et puis la peste. Je l'ai trouvée moins passionnante que la première, mais comme tous ces faits ont réellement existé, j'ai appris plein de choses et j'ai vraiment cru me promener dans les rues de Lisbonne à cette époque. 
 
N'hésitez pas à embarquer avec Joao sur sa caravelle!  Et prenez vos médicaments pour lutter contre le mal de mer, vous en aurez besoin ;-)

Pour ma part, le challenge Prix des Lecteurs Nantais a pris fin. Ce challenge m'aura permis de découvrir de jeunes auteurs et des livres que je n'aurais sans doute jamais lus de moi-même. Je compte bien me réinscrire l'an prochain ! Et c'est à ce roman que j'attribue la meilleure note !


Editions Gaïa, 250 pages, Challenge Prix des Lecteurs Nantais

Monday, May 4, 2015

Buvard

J'ai à peine reposé* ce livre reçu dans le cadre du challenge Prix des Lecteurs Nantais et je l'ai lu en à peine deux jours. Un bon signe me direz-vous? Oui et non (* billet écrit il y a trois semaines environ)

Oui, parce qu'il est évident qu'il a su déclencher chez moi l'envie de ne plus le lâcher, un peu comme un roman à suspense, un vrai page-turner.  Il est clair que quelque chose, que je ne peux nommer, me poussait à enchainer les pages et à lire très vite ce roman. Je prenais du plaisir à dévorer les mots de la jeune romancière mais une envie sous-jacente prenait le pas : celle de dire très vite au revoir au personnage principal.

Une lecture qui ne m'aura pas laissé indifférente mais encore une rencontre manquée, pas avec l'auteur, Julia Kerninon, qui, il est évident possède une plume très intéressante et un style unique (j'aime ses longs paragraphes, ses digressions) mais avec son héroïne.

Caroline N.Spacek est une romancière mondialement célèbre, qui vit recluse dans sa propriété du Devon depuis quatre ans. Ses onze romans (dont un recueil de poésies) lui ont apporté renommée et fortune. La jeune femme (36 ans) a publié son premier livre à l'âge de 20 ans et a secoué la scène littéraire (Le Prix Françoise Sagan ne lui a pas été décerné pour rien, Julia Kerninon lui rend ici quelque peu hommage). Depuis, elle enchaîne les succès, deux de ses livres ont été adaptés au cinéma et ont rapporté suffisamment d'argent pour permettre à la jeune femme de se consacrer entièrement à son art.

Lou, un jeune homme de 25 ans, tombé amoureux de ses onze romans ne peut résister à l'envie de la rencontrer et s'envole pour le Devon. Il réussit à pénétrer dans sa demeure pour une interview qui se transformera en séjour prolongé où l'auteur va lui raconter sa vie, ses amours et ses peines. Un an plus tard, Lou publie le récit de ses centaines d'heures d'enregistrement. Celui que nous lisons.

Je m'arrête là car sachez que Julia nous prévient dès le départ : les écrivains sont tous fous et Caroline ne fait pas exception à la règle. Lou est un fan absolu qui ne cesse de crier au génie et tout sur elle ou son œuvre sont animés de critiques dithyrambiques.  Au point de m'avoir presque filer la nausée.
Car Caroline est un monstre d'égoïsme, d'égocentrisme et un condensé de tout ce qui me rebute chez certaines personnalités. Une Justin Bieber de la littérature. Portée à nue à 20 ans, elle ne cesse de croire qu'à chaque livre, elle fait encore mieux. Contrairement à nombres d'auteurs qui seront plus ou moins irréguliers dans leur production, elle est parfaite. Elle est au-dessus de tout le monde. Issue de plus bas que terre (attention préparez-vous : fille de forains analphabètes, violents, racistes, pédophiles et tout ce qui suit, n'ayant lu que la Bible et les annuaires - j'imagine le plaisir des forains à lire ce roman), elle s'est plus qu'élevée de sa condition, elle a surpassé la terre entière.

D'ailleurs, lorsque assise, dans son kimono, un verre de vin à la main (à la Gwyneth Paltrow, chacun de ses gestes est ainsi décrit avec minutie et encensé par Lou) elle se remémore son passé, Caroline s'exprime dans un français parfait, si châtié, une rhétorique parfaite, des métaphores à vous faire pâlir. Mais étrangement, dès qu'elle repose son verre et s'adresse à Lou pour des échanges "plus terre à terre", fini ce langage exceptionnel, retour à la base.

Ce que j'essaie de dire, c'est qu'entre son égocentrisme et ce discours tellement distant et arrogant, s'est tout de suite créé, entre moi lectrice, et elle, héroïne (dont les malheurs ne cessent de s'abattre sur sa pauvre vie) une distance telle - un fossé si profond que je n'ai jamais pu ressentir envers elle (ni envers Lou, le stéréotype de l'homosexuel homme-enfant, vendu enfant par son père en échange d'un pneu à des pédophiles, si si) la moindre empathie, ni affection.

Tout est tellement grandiloquent chez elle et chez Lou d'ailleurs (leurs passés communs d'enfants maltraités), qu'on a peine à y croire.

Je ne vous cache pas aussi la foison de clichés sur l'ex-URSS (terme que je n'avais plus croisé depuis une dizaine d'années), en voici un extrait. C'est beau, merveilleusement écrit mais au final ça sonne faux pour moi. 
 
"Je visitais l'Europe. (...) A Rome, je fumais des Merit parce que cela semblait approprié  ma situation, je comptais les palmiers et je me fais prendre en photo à côté des gladiateurs. (..) A Venise, je sortais les nuits de grande marée marcher avec des bottes en caoutchouc dans les rues inondées. De là, j'ai pris le train de nuit pour Budapest, où j'ai lavé mon corps dans les saunas brûlants et pris sans relâche les taxis d'eau d'un bord à l'autre du fleuve. (....) Je louais des appartements en Europe de l'Est où les murs vibraient quand un des habitants de l'immeuble jouait de la contrebasse, des appartements d'où j'entendais le sifflement des tramways dehors, des appartements situés sur les grands axes avec de tout petits balcons ronds où je m'asseyais pour boire mon café à l'aube, enveloppée dans des couvertures, sous la neige qui tombait doucement." (p.103)

Il est indéniable que Julia Kerninon possède un grand talent. Son premier roman, en témoigne mon billet qui retranscrit je l'espère les émotions ressenties à la lecture. Il m'aura manqué cependant ce supplément d'âme. Ses personnages sont tout simplement inhumains. Soit un cumul de clichés pour Lou (jeune homosexuel qui se jette sous la voiture d'un homme qui deviendra son mentor...) soit un personnage d'écrivain tellement fantasmé qu'il en devient effrayant. Lou la trouve insupportable, arrogante mais ne peut s'empêcher d'être ému par chaque mot ou geste de la romancière (tous ses gestes sont soigneusement pensés, elle fait la roue, la moue... plus qu'une romancière, c'est une actrice).

Julia Kerninon possède un vrai talent et je ne peux qu'être admirative. Elle nous invite à une démonstration de la langue française, de sa rhétorique, de son talent à manier les mots et c'est un énorme plaisir. Son écriture est exigeante, incisive et percutante. Mais la perfection est en ennuyeuse et surtout elle vous isole du reste. Un peu comme un enfant génie enfermé dans sa bulle.

J'ai échangé aujourd'hui avec une amie plus âgée et elle a eu ce ressenti : Julia Kerninon intellectualise beaucoup, elle est extrêmement douée et intelligente mais sa jeunesse et son manque d'expérience s'en ressentent. Dernier bémol : le roman foisonne de références bobo, de clichés (sur ces pays de l'Est, sur les artistes également, sur les familles prolétaires toutes violentes et néandertaliennes) qui gâchent le plaisir du lecteur.

La jeune romancière prépare une thèse dont le sujet principale porte sur les entretiens littéraires. Il est évident que ces interviews de The Paris Review qu'elle a étudiées dans le cadre de ses recherches ont un lien avec ce roman.

Voilà, il m'est difficile d'en dire plus, c'est déjà pas mal. Lisez-le car il en vaut la peine. Je n'avais pas ressenti ça depuis Limonov. J'avoue, j'ai aimé être secouée comme je l'ai été et je lirai son prochain roman, c'est certain.




La brune au rouergue, 200 pages

Wednesday, April 15, 2015

Le dernier gardien d'Ellis Island

New York - 3 novembre 1954. Dans quelques jours, le centre d'immigration d'Ellis Island va fermer ses portes. John Mitchell, son directeur reste seul dans ce lieu déserté et remonte le cours de sa vie en écrivant dans un journal les souvenirs qui le hantent : Liz, l'épouse aimée et Nella, l'immigrante sarde porteuse d'un étrange passé. Un moment de vérité où il fait l'expérience de ses défaillances et se sent coupable à la suite d'évènements tragiques. Même s'il sait que l'homme n'est pas maitre de son destin, il tente d'en saisir le sens jusqu'au vertige. A travers ce récit, résonne une histoire d'exil, de transgression, de passion amoureuse, et de complexité d'un homme face à ces choix les plus terribles. 

Ces mots ne sont pas les miens, même s'ils résument assez bien ce roman. Assez bien, car il m'aura définitivement manqué quelque chose pour vous dire que j'ai beaucoup aimé ce livre. Je l'ai lu un dimanche en deux fois. Il ne fait que 163 pages (sans compter l'épilogue). 

Une fois en main, je l'avoue, j'ai eu plaisir à lire le testament de cet homme, qui à la veille de la fermeture d'Ellis Island, choisit de raconter les faits marquants de son existence. Celle d'un homme qui aura passé quarante-cinq années à Ellis Island, accueillant des milliers d'hommes et de femmes, d'enfants, fuyant un pays en guerre, la persécution ou tentant leur chance en Amérique - pays de toutes les opportunités. John Mitchell gravira les échelons et ne quittera plus cet île. Il en deviendra son prisonnier.




En écrivant ces mots, je dois dire que j'ai beaucoup aimé le style de l'auteur, elle sait manier la langue française et raconter les histoires, comme celle de Nella dans son pays natal. 

"A sa mort, toute ma géographie personnelle, toute mon appréhension des lieux s'est trouvée redessinée. Sans elle, Broadway n'était qu'une désolation, un intenable vacarme, et jamais il ne me serait venu à l'idée de franchir seul la porte des cafés ou des petits restaurants que nous fréquentions" (p. 51)

Alors pourquoi ce sentiment d'inachevé ? Peut-être que le style même de l'auteur fait qu'une certaine distance s'installe entre le personnage principal et le lecteur. Une sorte d'embarras. Un homme qui livre ses passions secrètes, ses actes manqués et qui en même temps se fait juge des autres, je ne sais pas, cela m'a quelque peu dérangé.  Il lui manquait comme un supplément d'âme. Une accroche pour la lectrice que je suis.

John Mitchell aura choisi de demeurer sur cette île toute sa vie, surveillant l'arrivée de milliers d'immigrants - gardant certains en détention pendant plusieurs jours, semaines ou mois et en refusant l'entrée à une minorité (l'Amérique a toujours refusé d'accueillir sur son sol les malades, les arriérés mentaux ou ceux qu'ils soupçonnaient révolutionnaires ou communistes). 

"Nous n'avons plus rien, monsieur, sinon la certitude de demeurer des exilés jusqu'à notre dernier jour, loin du monde qui nous a vus naître et grandir, loin de notre langue natale. Faut-il encore que vous nous priviez des accents sur notre nom ?". (p145)


Ellis Island
En fait, je dois être honnête : le problème que j'ai eu avec ce livre, qui m'empêche de lui offrir toute ma compassion, est la personnalité même du protagoniste, John Mitchell. Il a fait de sa vie le centre de toutes les tragédies. Il s'approprie le malheur de milliers d'immigrants et refuse à toute autre de porter ce poids.  Il a été marié mais s'est retrouvé veuf jeune. Il oubliera sa femme pour ne souvenir que d'une immigrante italienne.

Plus je le lisais son récit, moins je l'appréciais. Il se veut le témoin de toutes ces souffrances, de tous ces espoirs mais ne fait que s'épancher sur ses remords et ruminer ses digressions. Alors, soit, Mitchell n'aura pas respecté les règles une seule fois en quarante-cinq ans. Mais lire à la fin qu'il s'agit d'une véritable tragédie humaine, j'ai eu du mal. Lire que l'homme qui trouve son testament est à ce point bouleversé, soit. Mais ce ne fut pas mon cas.  

La véritable tragédie humaine, c'est celle des immigrants. Et l'auteur sait à merveille rappeler le sort de ces immigrants, leurs doutes, leurs espoirs réduits à néants. Comme lorsqu'elle donne la parole à cet intellectuel hongrois dont l'Amérique lui ferme la porte pour cause de sympathie communiste. J'aurais aimé être avec eux à Ellis Island. 

Je connais bien Ellis Island car je l'ai visité lors de ma première visite à New York, j'étais encore très jeune. Je me souviens de ces bâtiments, peu des photos mais surtout du vent, de l'extérieur et de cette vue sur Miss Liberty, la fameuse statue de la Liberté. 

J'ai vraiment apprécié le style de l'auteur, son amour de la langue française. Lorsqu'elle raconte l'histoire de Nella dans son village, on sent presque qu'elle a besoin de respirer loin du personnage de Mitchell. La romancière a voulu en narrant l'histoire de cet homme raconter celle d'Ellis mais aussi de ces immigransts. J'aurais préféré qu'elle se concentrent sur eux.

Je la remercie cependant d'avoir écrit sur Ellis Island qui a vu passer ici ces milliers d'hommes et de femmes devenus citoyens américains et qui ont contribué à construire l'Amérique telle qu'on la connaît aujourd'hui. 

En aparté, j'aime beaucoup cette maison d'édition et le format du livre, la qualité du papier, le choix de la police. On a tout de suite envie de l'ouvrir et de partir en Amérique. 


Editions Notabilia, 163 pages, ouvrage lu dans le cadre du challenge Prix des Lecteurs Nantais

Saturday, April 4, 2015

De père légalement inconnu

C'est dans le cadre du challenge Prix des Lecteurs Nantais que ce livre est arrivé entre mes mains. De Françoise Cloarec, je ne connaissais que son ouvrage consacré à Séraphine de Senlis dont l'adaptation au cinéma connut un grand succès. 
C'est en faisant la connaissance de l'adjudant-chef Philippe Lafargue, archéologue militaire au service historique de la Défense que François Cloarec a appris l'existence de service qui permet aux enfants sans noms d'entamer des recherches. C'est lui qui lui parlera de Camille, l'héroïne de notre roman.

Comme près de 4 000 enfants, Camille a embarqué à Saigon le 26 décembre 1955 à bord du Cyrenia en direction de Marseille, laissant derrière elle son passé, son histoire, sa mère et ses frères et soeurs. Camille est eurasienne, née d'une mère vietnamienne et de père légalement inconnu, présumé français. 

"Un jour, on appelle les enfants sur le pont : des dizaines de dauphins semblent encourager et soutenir les petits passagers dans une danse voluptueuse. Ils jouent, sautent, plongent, se déplacent à grande vitesse à la surface de la mer s'accompagnant de cris aigus. Les enfants applaudissent. La joie fait reculer la détresse, les raisons de la traversée. Seul le désir de vivre a un sens. L'envie de s'amuser, de plaisanter est plus forte que la mélancolie. L'abandon n'a pas encore de nom". (p.96)

Ce roman rend hommage à travers le destin de Camille, petite fille confiée aux bons soins des Soeurs de l'institution française FOEFI en charge de transformer ces petits métis en de parfaits petits français à ces milliers d'enfants arrachés à leurs familles vietnamiennes, à leur langue, leur culture. 

Car à l'époque, le gouvernement français veut soustraire ces enfants à leurs mères annamites, ces mères naïves et à ces pères français qui ont fauté et donnent une mauvaise image de la France. Alors ces biens-pensants de la FOEFI (fédération des oeuvres de l'enfance française en Indochine) vont avoir l'idée d'extraire ces enfants de leurs familles, leur pays et d'en faire d'honnêtes citoyens français. 

En 2013, Camille recherche inlassablement à obtenir le nom de cet homme mystérieux. Son père. Sa mère Thi Vien ayant fait la promesse de ne jamais dévoiler ce secret, Camille a vécu toute sa vie un double sentiment d'abandon. Celui de sa mère lorsqu'elle l'a confié à l'institution française et de son père qui a refusé de la reconnaître. 

Camille va rester des années dans cet orphelinat, avec d'autres petites filles et garçons dans la même situation. On lui fera oublier qui elle est, sa langue maternelle, son histoire. 

"La voici à courir par les couloirs, à dévaler l'escalier central, à tomber, se relever, à pousser cette porte, puis une autre, toutes. Que de l'abîme et du silence, que des espaces infinis et sans horizon.
A chaque station devant une porte close elle hurle :
- Maman !
Elle sait désormais ce qu'est la dépossession." (p. 104)

Copyright 

Mais ce fameux jour de 2013, alors que Camille a déjà 66 ans, sa rencontre avec cet archéologue militaire va venir tout bouleverser. 

J'ai lu ce livre en une seule journée, il est passionnant car il se présente à la fois comme une enquête sur le mystérieux homme qu'était le père de Camille, mais aussi un récit historique sur l'Indochine, sur l'histoire française coloniale dont le sort sera réglé par la défaite sanglante de Dien Bien Phu. 

C'est aussi un magnifique récit sur la quête d'identité, pouvoir mettre un nom, un visage, une histoire sur sa propre histoire. Je connais dans mon entourage une jeune femme dont la mère est eurasienne et qui n'a jamais su qui était son père aussi je n'ai eu de cesse de penser à elle. 

"Toute leur enfance, Noëlla, Polly, Renée et Camille l'ont mené sous le boisseau, l'ont rendue inaccessible à elles-mêmes. Soudées, elles le sont, et ça les aide à vivre. Le Vietnam, petit à peit leur est devenu de la brume et de l'éternité - c'est cela, de l'éternité". (p.136)

Les chiffres sont assez parlants : plus de 4 500 enfants eurasiens seront rapatriés en France et confiés à des orphelinats. On n'en parle jamais. J'ai plus entendu parler des enfants eurasiens rapatriés lors de la chute de Saigon en Amérique. 

J'ai eu la chance de visiter le Vietnam (tout le pays dont Hué et le Palais Impérial) et de tomber amoureuse avec cette terre, cette mer et ce peuple. J'ai rencontré un vieillard qui était chauffeur pour un colon français dans une plantation d'hévéa. J'ai sans le savoir croisé les pas de Camille et de son histoire.


Editions Phébus, Littérature française, 137 pages

Tuesday, February 17, 2015

Le complexe d'Eden Bellwether


Cambridge, de nos jours. Au détour d'une allée du campus, Oscar, [20 ans, aide-soignant dans une maison de retraite], est attiré par la puissance de l'orgue et des chants provenant de la chapelle de King's College. Subjugué malgré lui, il ne peut maîtriser un sentiment d'extase. Premier rouage de l'engrenage. Dans l'assemblée, une jeune femme capte son attention. Iris n'est autre que la sœur de l'organiste virtuose, Eden Bellwether, dont la passion exclusive pour la musique baroque s'accompagne d'étranges conceptions sur son usage hypnotique...

En lisant la présentation de l'éditeur, le mystère demeure. Aussi avais-je hâte de me lancer dans la lecture de ce roman. J'avais beaucoup entendu parler du premier roman signé Benjamin Wood, jeune auteur britannique.  Et c'est via mon inscription au challenge Prix des Lecteurs Nantais que le livre est arrivé dans ma boîte aux lettres.

Ce livre a reçu le prix du meilleur roman décerné par la FNAC en 2014 et j'avais lu ci et là des critiques enthousiastes. Il m'est difficile aujourd'hui d'écrire un billet qui explique "le pourquoi du comment" : ou comment exprimer mon fort désappointement. Sans doute en détaillant les points positifs et les poins faibles ? 

Les points positifs 

-  Un décor sublime : Cambridge.
- Une idée de départ très prometteuse avec des thèmes multiples : jeunesse / vieillesse, richesse / pauvreté, libre arbitre /  manipulation, etc.
- Une question passionnante : peut-on vraiment aider à guérir des personnes souffrantes (mais de maladie grave) à travers la musique et l'hypnose ? 
- Un monde encore inconnu pour moi : celui de la musique baroque 
- Un peu de psychologie (personnalité narcissique, manipulation, folie, dépression).
- Un très joli mot : petrichor

- Un personnage principal intéressant, Oscar. 
- Un livre assez bon page-turner.

Au final, Benjamin Wood m'a offert une centaine de pages assez prenantes, d'abord à travers la relation d'Oscar et de M.Paulsen et son coupe de foudre pour Iggy. J'avoue, j'ai avalé des dizaines de pages (au milieu du livre), et j'en étais ravie. Comme la partie du livre où Oscar découvre les écrits et articles de l'ami de M.Paulsen. Le livre est donc prometteur.




Les points faibles

- Imaginez-donc : un campus, un petit groupe élitiste d'étudiants en musicologie, un couple frère-soeur extrêmement proche, un jeune homme issu du monde prolétaire qui pénètre ce cercle ...
Ça ne sent pas le déjà vu ? Ou enfin ici, une forte impression de "déjà lu" ? Pour moi, si. Énormément, j'ai même failli abandonner la lecture de ce livre ... vous y êtes ? Oui, j'ai tout de suite fait le lien avec Le maître des Illusions de Donna Tartt et j'avais beau lire et lire, tout me revenait. Une sensation de copier-coller qui m'a, j'avoue, vraiment rebuté. J'ai reposé le livre. (Fort heureusement, l'histoire d'Oscar prend une tournure différente au bout d'une soixantaine de pages).

- L'histoire est très prometteuse : un jeune homme surdoué en musique mais profondément narcissique et prétentieux croit posséder un don via la musique et l'hypnose pour guérir les gens. Souffrant de troubles plus sévères, il perd bientôt pied et plonge dans la folie.... et la deuxième partie du livre s'effondre. Comme un château de cartes. Une promesse non tenue pour le lecteur. 

- Les thèmes abordés, passionnants sont abandonnés ou non exploités par le romancier. 
- Une fin escamotée. Tronquée. Surfaite.
- Les personnages :
  • Oscar, le personnage principal, défend bien son boulot d'aide-soignant face à ces gosses de riches, étudiants huppés et privilégiés mais il finira par les imiter. Une nouvelle fois, on compare les pauvres et les riches et ici les riches sont décrit de manière caricaturale ainsi Iggy et Eddie sont gâtés et trop protégés. Yin et Marcus sont à peine esquissés. Les parents forcément absents, etc.
  • Eden Bellewether est tout simplement insupportable. Je n'ai éprouvé aucune empathie, ni sympathie envers lui. Difficile dans ce cas de lui trouver un quelconque intérêt (même à travers sa maladie). Son personnage est une accumulation de poncifs et sa fin est trop prévisible.

  " -Tss. Ca leur est bien égal ce que je fais. Ils s'en battent l’œil. ll se remit debout en se cramponnant au lavabo, "Mais ça ne fait rien. Je vais construire mon orgue à moi. Et alors je pourrai tout faire, et tout le monde écoutera."

Au final, je retiens qu'une partie du livre m'a vraiment plu, comme le postulat de départ mas que tout est malheureusement retombé à plat. Néanmoins, je trouve l'auteur plutôt doué et intéressant.
Editions Zulma, traduction Renaud Morin, 494 pages

Friday, January 16, 2015

Le liseur du 6h27


Le liseur du 6h27 est le premier roman de Jean-Paul Didierlaurent, écrivain récompensé déjà à deux reprises pour ses nouvelles, que j'ai lu dans le cadre du challenge Prix des Lecteurs Nantais.

J'ai été joyeusement surprise par ce livre de 218 pages qui vous embarque dans la vie d'un jeune homme dont la vie s'écoule au rythme du fonctionnement de la terrible machine. Ce dernier prend tous les matins le TER de 6h27 et lit à voix hautes des pages volantes qu'il sort de sa serviette. Ses compagnons de voyages apprécient d'oublier pour quelques minutes leur vie routinière et maussade et boivent le nectar que ces mots prononcés clairement leur procurent. 

 "Tandis que le jour naissant venait s'écraser sur les vitres embuées, le texte s'écoulait de sa bouche en un long filet de syllabes, entrecoupé ça et là de silences dans lesquels s'engouffrait le bruit du train en marche. Pour tous les voyageurs présents dans la rame, il était le liseur, ce type étrange qui, tous les jours de la semaine, parcourait à haute et intelligible voix les quelques pages tirées de sa serviette". 

Jusqu'au jour où sa route va croiser celle d'une jeune femme, dame-pipi (ça ne s'invente pas) qui tient un journal secret qu'elle a sauvegardé sur une clé USB. Ladite clé va finir entre les mains du liseur qui va découvrir plus de 80 textes et tomber amoureux de cette jeune femme. 

Ce roman est une pépite, ce liseur travaille dans une usine où il actionne chaque jour une machine qui détruit des livres. Conscient de ce terrible gâchis, il réussit à sauvegarder quelques pages qu'il lit ensuite tous les jours à voix haute dans le TER.

Amoureux des mots et des belles lettres, il vit isolé avec son poisson rouge, Rouget de l'Isle, et s'occupe d'un ancien collègue dont les jambes ont été broyées par la fameuse machine. Le papier détruit est ensuite recyclé et avec on fabrique de nouveaux ouvrages. Le vieil homme est ainsi persuadé que ses jambes vivent dans les exemplaires d'un livre sur le jardinage. 

L'histoire est touchante, drôle et émouvante. Si j'avoue avoir lu rapidement les passages à l'usine, où le héros doit composer avec deux collègues particulièrement stupides (j'ai trouvé ces lignes quelque peu inutiles), j'ai aimé par contre tous les passages liés aux mots, à la lecture, aux livres. 

Ce roman est une véritable déclaration d'amour à leur encontre, qu'on le retrouve aussi lorsque le liseur lit et relit les mots de la dame-pipi. Les textes des lectures quotidiennes sont aussi magnifiques. 

J.P Didierlaurent a manifestement du talent, et cet amour dédié aux mots restera pour moi une référence. Le livre ne manque ni d'ironie, ni d'humour comme les déclarations de cette jeune femme, jugée sur la seule mention de son travail :


"4.doc - Quand on tient des toilettes publiques, quelles qu'elles soient, on n'est pas censé tapoter sur le clavier de son ordinateur portable pour y tenir son journal. On doit être juste bonne à torcher du matin au soir, à astiquer les chromes, à récurer, à briquer, rincer, réapprovisionner les cabinets en papier toilette et rien d'autre. On attend d'une dame-pipi qu'elle nettoie, pas qu'elle écrive".

La fin est prévisible mais néanmoins jouissive. Forcément on pense à plusieurs films, lorsqu'une relation épistolaire s'installe entre deux protagonistes (mais ici la relation est à sens unique). Fort heureusement l'auteur réussit à éviter le piège d'une fin trop mièvre.

Si vous aimez lire, et si vous aimez les livres alors vous devez livre le roman de J.P Didierlaurent. Il a le goût des bonnes choses.

Livre lu dans le cadre du challenge Prix des Lecteurs Nantais





Éditions Au Diable Vauvert, 218 pages

Monday, December 8, 2014

Et je prendrai tout ce qu'il y a à prendre

C'est dans le cadre du challenge Prix des Lecteurs Nantais que ce livre m'est tombé entre les mains. J'avoue qu'à la lecture de la quatrième de couverture, j'ai un peu tiqué. Je venais de finir la lecture d'En finir avec Eddy Bellegueule, et repartir sur un drame humain me faisait quelque peu peur. Mais comme le premier, je l'ai lu en une fois, un matin dans mon lit.

Le livre débute par ces quelques mots : "J'ai dix-sept ans, je m'appelle Charlotte." La narratrice se présente puis commence sa lettre, au juge : "Nous y-voilà monsieur, j'ai dix-sept ans et j'ai commis un meurtre". Qui est Charlotte ? Le lecteur va le découvrir car la narratrice va alors raconter au juge, et à nous le lecteur, dix années de sa vie - dix années de survie. Charlotte voit sa vie basculer le jour de ses sept ans. 

Si l'enfant sait déjà que sa mère est "le défouloir officiel" de son père, et lui reproche cette dépendance et passivité, l'enfant ignore qu'elle même va devenir la victime de son père. Aux coups, le père préfère l'isolement et la peur. Charlotte va devoir emménager dans la cave, dans le noir et dans l'humidité. Charlotte va raconter cette vie double, celle du jour, où elle doit jouer le rôle de l'enfant parfait, celle d'une famille bourgeoise heureuse et la nuit où elle doit faire face à ses terreurs nocturnes.
L'enfant va grandir et raconte ici comment elle a essayé, sans succès, de se rebeller à plusieurs reprises, et comment elle va peu à nourrir une haine de plus en plus profonde à l'égard de son père, une haine indicible qui va se cristalliser l'année de ses 17 ans.

"J'ai sept ans, ma chambre éclate de beauté, jusqu'à ce que j'entende la porte claquer. La réunion de papa ne s'est pas bien déroulée. Son défouloir officiel courbe sa dépendance. C'est pitié de la voir ainsi, chien soumis, c'est pitié de la voir endosser son rôle, car tel est son destin, demander grâce pour le moment où elle n'arrivera plus à le supporter. Aucune cassure dans la voix, pas de verre pilé dans les sourires, elle avance d'un pas lent et sûr vers la raclée qu'elle a accepté de recevoir (...) Maman est la femme d'intérieur. La femme parfaite pour les hommes qui ne savent se rêver qu'en maitres de leur petit monde". 

En plus du style que j'ai beaucoup aimé, j'apprécie également le choix narratif à la première personne, et l'idée de la lettre au juge - j'ai vraiment trouvé intéressant de lire le point de vue d'un enfant sur un parent maltraitant, et un parent victime. Comme elle l'explique, Charlotte, pourtant elle-même victime de la cruauté mentale de son père, va prendre fait et cause pour lui aux dépens de sa mère, dont elle ne supporte plus la passivité. La souffrance de ces deux êtres face à un adversaire commun ne va pas les rapprocher mais au contraire les éloigner l'une de l'autre. L'enfant choisit l'homme fort et conquérant, ce qu'elle aimerait être en fait. 

La rupture viendra plus tard à l'adolescence quand un jour Charlotte deviendra elle aussi victime de la violence physique du père. Elle ne pourra pas pardonner à sa mère de n'avoir pas su ou pu la défendre. Charlotte le vit comme un abandon. A la lecture, j'imagine aussi que l'enfant qui se sentait si puissant au départ, vit comme une honte le fait d'être elle aussi victime de la violence de son père. Elle voit en sa mère sa propre passivité, sa propre incapacité à s'enfuir, à parler.

Son témoignage permet de mieux comprendre pourquoi ces femmes acceptent cette maltraitance pendant des années.

L'autre point fort du roman, est la conscience aiguisée de la jeune femme qui réalise qu'on lui a volé sa vie, son enfance et son adolescence. Charlotte n'a ni accès à la télévision, ni à Internet. Elle est isolée à l'école, moquée pour ses cheveux sales. Son refuge, sera, comme beaucoup d'autres victimes, les livres

Le livre ne verse jamais dans la facilité, ni dans une dramatisation inutile. Ne sortez pas vos mouchoirs. L'adolescente décrit avec froideur ces années d'enfer.

Même si la situation est totalement différente, je n'ai pu m'empêcher de penser à Natacha Kampusch et à son attitude, presque semblable, qui avait joué contre elle. On l'avait jugée trop froide, pas assez émue, elle ne pleurait pas. Mais n'avait-elle pas en huit ans déjà versé toutes les larmes de son corps ? Comme pour Charlotte, qui en dix ans, avait cessé de pleurer pour remplir son corps de haine. 


Livre lu dans le cadre du challenge Prix des Lecteurs Nantais