Showing posts with label Totem. Show all posts
Showing posts with label Totem. Show all posts

Sunday, July 19, 2015

Jours tranquilles, brèves rencontres

Hédoniste et éternelle amoureuse, Eve Babitz possède une voix sans égale qui nous entraine à travers une ville frénétique comme un studio de cinéma et pétillante comme une coupe de champagne.

Quand Los Angeles devient une femme, elle est la meilleure amie, alliée et confidente d'Eve Babitz. Figure incontournable des années 60, connue pour ses amitiés et amours multiples, de Jim Morrisson à Ed Ruscha - la jeune femme devient l'égérie du tout Hollywood, bobo pseudo-intellectuelle elle vogue d'une propriété à l'autre, d'un restaurant au Château Marmont, croise starlettes et producteurs, musiciens et scénaristes, promenant au coeur de ce monde à paillettes son insolente sensualité. 

Eve Babitz possède énormément d'esprit et lorsqu'elle confie sur papier ses jours tranquilles et brèves rencontres, elle nous offre une vision du Los Angeles des années 60 et 70 en kaléidoscope. La jeune femme tombe amoureuse comme on se réveille, s'émerveille de la beauté physique du premier venu, et s'épanouit dans cette ville tentaculaire, où dit-elle tout le monde semble errer âme en peine jusqu'à la première pluie. 

La pluie libère tout - elle efface ce méchant smog, les habitants recouvrent la vue sur la baie, la mer et profitent de cette fraicheur momentanée pour sortir de cette torpeur qui semble habiter en permanence cette ville. L'an dernier, nous nous sommes perdues à Los Angeles,  l'adresse de l'agence de location de véhicule se situait sur Airport Rd et ...il y a 4 Airport Rd à Los Angeles ...  Je me souviens de ce quartier en particulier, où les petites maisons aux couleurs pastel semblaient être écrasées par la chaleur. Nous avions beau repasser dans la même rue, pas un mouvement, pas un chat. Pas un signe de vie. Los Angeles ne se réveille qu'en soirée, quand la fraicheur s'installe, une coupe de champagne à la main. Et Eve Babitz m'a de nouveau embarquée aujourd'hui dans cette ville unique, qu'on aime ou qu'on déteste. 

La jeune femme est une artiste, engagée comme illustratrice d'albums (Les Byrds, Buffalo Springfield) elle a publié des articles dans les magazines Vogue, Cosmopolitan, Esquire ou Rolling Stones. Puis des livres qui ont, comme ce récit, merveilleusement dépeint la vie culturelle à cette époque (des années 60 au début des années 80).

J'ai dévoré ce livre - l'artiste possède un style personnel raffiné, suranné et sucré. Un plaisir de lire ses mots, ses divagations et ses rêves éveillés. C'est une enfant de son temps. Eve sort beaucoup, avale les Quallude comme des M&Ms et sniffe de la cocaïne. Elle reste néanmoins lucide et contrairement à tous ses amis, qui finissent par se suicider, elle garde une magnifique joie de vivre et un sens de la curiosité qui lui permet de prendre suffisamment de recul pour ne pas sombrer dans cette mélancolie californienne. Car le vide n'est jamais loin. Ou le creux. Eve Babitz ne cesse de décrire ces immenses haciendas ou "espaces" (terme à la mode) d'un blanc immaculé - antichambre de la mort où ces stars viennent ici s'isoler et finissent par en mourir. Le blanc est l'ennemi du bonheur à en croire Eve.

"N'ont-ils pas conscience qu'ils vivent en plein dedans ? (..) ou est-ce qu'une partie de ce qu'ils paient correspond à la prétention que ça n'existe pas ? Enfin, même un roi et une reine apprécieraient le paysage. Mais ces gens-là font comme si ce n'était simplement pas trop mal. Tout est verrouillé et d'un poli parfait, et ils ont les yeux fixés sur combien tout est impeccable plutôt que sur la baie ou sur le coucher de soleil". (p.184)

Eve Babitz et Marcel Duchamp

La jeune femme cite ici ces maisons d'Emerald Bay ou de Palm Springs. Elle n'a pas tort, toutes les femmes qu'elles croisent finissent par se foutre en l'air. Drôle d'époque. Elles "ont tout" et pourtant n'ont rien. Esseulées, elles trimbalent leurs maux de tête et leurs dépressions à travers les continents et reviennent toujours à Los Angeles pour en terminer.

Eve Babitz n'a rien de commun avec elle. En premier lieu, le poids. Eve n'a rien de la brindille qui sautille sur les genoux de Mick Jagger ou de George Harrison. Elle a des formes - et ça plait aux hommes. Elle est intelligente et spirituelle. Elle connaît ses atouts et ses faiblesses (les hommes très beaux) et surtout elle retranscrit parfaitement ce monde où tout le monde joue un rôle, les échanges sont futiles et mondains. L'ennui mortel mais Eve s'y sent bien, légère et pétillante.

Son secret ? Peut-être l'amour qu'elle porte à cette ville - un regard unique alors que les autres n'y sont que pour le business.

"Pas un nuage, vingt-cinq degrés, pas d'explication, mais il plut. Il plut sur le chaud et le gras de l'asphalte chaud et huileux et cela fit sentir la pluie. Il plut le gris du paysage, comme ça, en un clappement de sa fausse manoeuvre. Le grand bleu de là-haut nous fondit dessus comme un zoom alcoolisé opérant sa mise au point à la vitesse de l'éclair. C'était comme si Dieu s'était décidé à changer de décor sans prévenir personne. Los Angeles vit d'immenses rais jaune vif de lumière solaire surgir par les fenêtres des bureaux. Les jonquilles vinrent à l'esprit. Les violettes". (p. 114)

Un vrai plaisir que cette lecture, parfaitement estivale - achevée dans un transat, le sourire aux lèvres.

Je finis sur les mots du New York Times qui livre pour moi la meilleur critique : "Sensuel, raffiné, spirituel, un phrasé au charme lumineux digne de Fitzgerald" et moi qui suis fan de Fitzgerald, j'approuve !


Editions Gallmeister, collection Totem, traduction Gwylim Tonnerre, 221 pages.

Tuesday, June 16, 2015

Le tireur

Nous autres, docteurs, savons reconnaître
une cause perdue quand - écoutez : il existe un satané
bel univers derrière cette porte : allons-y.
E.C Cummings


1901 - El Paso, Texas. La Reine Victoria vient de mourir. Une époque prend fin, celle du western et de ses légendes également. John Bernard Books en fait partie lorsqu'il franchit la porte de cette maison d'hôte, souffrant. Le médecin confirme ses craintes : J.B Books se meurt. L'une des plus fines gâchettes du Far West va mourir dans d'atroces souffrances (cancer de la prostate) d'ici quelques semaines. Très vite, la rumeur se répand comme une trainée de poudre. Les vautours affluent pour assister au spectacle de la mort du dernier des derniers. Books n'est pas idiot et décide d'organiser ses propres funérailles et sait parfaitement que tous ne veulent que se faire du fric sur son dos : qu'ils soient journalistes, barbier, ex-petite amie, croque-mort ou pasteur. Il les reçoit tous et découvre rapidement que trois autres bandits (un voleur de bétail, un joueur de cartes et un jeune fou de la gâchette) rêvent de devenir célèbres en le tuant. 

Books décide, comme tout bon tireur, d'écrire lui-même le dernier chapitre de sa vie en organisant un magnifique coup d'éclat. 

Un western magistral - maîtrisé de part en part par Glendon Swarthout. Un vrai cadeau que ce livre, trouvé par hasard, lors de mes pérégrinations à la BM. Impossible de ne pas repartir avec, même s'il n'était pas inscrit dans mon programme printanier !

Tout m'a plu, le style, d'abord - l'auteur nous fait partager les dernières heures d'une légende avec une écriture sèche et âpre. Les personnages sont tous uniques et passionnants. L'intrigue très forte. 

Books se sachant mourant, tente d'agir bien cette fois-ci. Il prend conscience de sa vie, de ses échecs, de ses regrets mais aucun remords. Il n'est pas un assassin mais un homme qui sait mieux tirer que quiconque et dont la légende s'est bâtie autour de lui sans qu'il s'en inquiète. Peu à peu, sa fin approche et l'écriture de de Swarthout devient poignante. Une œuvre crépusculaire d'une des périodes les plus fascinantes de l'histoire de l'Ouest.

"Il rêva. Il n'eut pas de vision. Il rêva de l'échange de tirs au restaurant de Bisbee, dans l'Arizona, la seule bagarre où il ait été jamais blessé. Les deux hommes qui s'étaient jetés sur lui, les deux hommes qu'il avait tués n'avaient plus de visage; il ne les avait jamais vus avant ce soir-là, quand ils avaient échangé des insultes plus tôt dans la soirée à une table de bonneteau dans un saloon." (p.65)

Le talent de Swarthout est de captiver son lecteur du début à la fin, même si parfois l'écrivain n'épargne rien des souffrances atroces du héros à ses lecteurs  sa perte de poids s'accélère, son visage se décharne) peut dérouter le lecteur. Mais c'est tout aussi passionnant de voir à quel point cet homme est dorénavant dépassé par une nouvelle époque, celle de l'électricité, du tramway, de la ville. Ainsi le shérif lui lance  “Où est votre place dans cette marche du progrès ? Nulle part. Votre place est au musée”. Sa mort annoncée attire tous ces êtres avides d'argent et de reconnaissance. Ils savent qu'avec lui s'éteint une des plus fabuleuses périodes de l'histoire américaine et chacun veut lui arracher un morceau de gloire. 

"Je garderai ma fierté. Et mes revolvers chargés jusqu’à la dernière minute.”

Un vrai western avec un vrai duel comme on en rêve. Moi qui aimais regarder les western, enfant, avec mon père, j'aime vraiment les découvrir par le biais de l'écriture. Lonesome Dove aura été le point de départ de ma passion pour ce genre littéraire et Gallmeister a eu la bonne idée de les ressortir (comme Tavernier).  La tension est palpable comme au cinéma et contrairement au 7ème art, on s'attache plus facilement aux personnages (dans les films, ils sont souvent peu reluisants).

The shootist a été adapté au grand écran en 1976 par Don Siegel, avec l'indécrottable John Wayne dans le rôle principal, sous le titre prémonitoire : Le dernier des géants. Le casting était plus que satisfaisant : Lauren Bacall, James Stewart et le jeune Ron Howard.

Sept de ces romans furent adaptés au cinéma dont la fameuse 7ème Cavalerie. Pour ma part, j'ai hâte de découvrir son livre The Homesman, dont j'avais beaucoup aimé l'adaptation cinématographique et que Marie-Claude a eu la bonne idée de lire, la preuve son superbe billet, tout juste publié !



Gallmeister, Collection Totem, traduction Laura Derajinski, 199 pages

Thursday, May 21, 2015

Enfants de poussière

Grand Esprit, garde-moi de critiquer mon 
voisin
tant que je n'ai pas marché une heure durant
dans ses mocassins

                        Vieille prière indienne



Absaroka, dans le Wyoming, est le comté le moins peuplé de l'Etat le moins peuplé d'Amérique, aussi y découvrir le corps d'une jeune Asiatique est plus que déconcertant. Le coupable paraît tout désigné quand on trouve, à proximité de la victime, un colosse indien frappé de mutisme en possession du sac à main de la jeune femme. Mais le shérif Walt Longmire n'est pas du genre à boucler son enquête à la va-vite. D'autant que le sac de la victime contient une vieille photo de Walt prise quarante ans plus tôt, et qui le renvoie à ses souvenirs de la guerre du Vietnam.


Craig Johnson réussit à mélanger présent et passé au gré de deux enquêtes, l'une située dans une ville fantôme du Wyoming et l'autre dans les boîtes de nuit de Saigon en temps de guerre. Walt Longmire va ainsi mener son enquête sur la mort de la jeune femme asiatique, trouvée dans un fossé le long de la route tout en revivant mentalement son passé d'enquêteur pour la police navale militaire à Saigon. 

J'avoue qu'au départ, j'étais un peu déconcertée par ce choix narratif (qui s'identifie aussi au niveau de la forme par une police différente) mais très vite j'ai plongé dans les deux histoires avec le même intérêt. Walt, rajeuni, plongé dans la salle guerre où très vite il réalise que l'ennemi n'est pas celui qu'il croit et où il reviendra profondément marqué. 

Mais le plaisir immense procuré par ce roman c'est de découvrir qu'il y a quarante ans, dans le fin fond de la jungle vietnamienne (ou laotienne) Walt pouvait déjà compter sur son meilleur ami, Henry Standing Bear (Ours Debout). Mon chouchou. Oui, j'avoue je ne suis pas très objective quand il apparait.

La Nation Cheyenne, tel est son surnom, veillait déjà sur lui. Comme il veille toujours quarante ans plus tard sur son ami shérif et sa fille, Cady, en pleine convalescence à l'hôpital avant de repartir à Philadelphie. Walt n'arrive toujours pas à établir une relation simple avec sa fille et peut compter sur son meilleur ami l'accompagner.

Lorsque deux vieux frères paysans découvrent sur leur propriété le corps inerte d'une jeune femme asiatique, l'enquête commence pour Walt. Ils se rendent dans le seul bar à la ronde de Powder Junction, le Wild Bunch. A son bord, un jeune barman Philip Maynard, nouveau dans la région et un quinquagénaire asiatique, Tran Van Tuyen, Californien. Les deux hommes vont tour à tour témoigner et l'homme âgé va identifier la victime comme sa petite fille, Ho Thi Paquet, mais Walt doute de leurs témoignages. Encore plus troublant,  Walt trouve une photo de lui, jeune militaire, dans le portefeuille de la victime. L'enquête va prendre un nouveau tournant.

Mais il lui reste à deviner qui est ce mystérieux colosse de 2m10, un indien Crow, identifié ainsi par les motifs sur ses mocassins (le titre original du roman est Another man's mocassins), trouvé tout près du corps et qui refuse de parler mais menace de faire vaciller les barreaux de sa cellule s'il est laissé seul une minute. Alors Ruby, Vic Moretti, Double Tough ou Frymire vont se succéder les uns après les autres, nourrissant le colosse de dizaines de tourtes ou de pizzas. C'est finalement une partie d'échecs entre Walt et Lucien, l'ancien Shérif qui poussera le colosse à sortir de sa torpeur. Virgil White Buffalo, tel est son nom partage avec Walt son passé de militaire au Vietnam mais aura passé pour sa part le reste de sa vie entre la prison et l'hôpital psychiatrique. 

Un de mes passages préférés du livre est lorsque le neveu et le fils de Virgil White Buffalo, viennent l'identifier. Car le colosse possède comme seul identifiant avec lui un sac médecine Crooked Staff/ et Crzay Dogs, des clans Crow. Le lecteur en apprend alors plus sur l'histoire et surtout les croyances des Crow, des Cheyenne - et ainsi c'est en langue crow, cheyenne ou lakota que s'expriment ces trois colosses. J'aime toujours autant lorsque Craig Johnson s'attarde sur les croyances et les histoires des différentes tribus du Wyoming et les promesses jamais tenues du gouvernement américain à leur égard. 

Copyright 

L'histoire de l'Amérique est doublement présente ici avec la ville fantôme de Bailey, à proximité du fameux Hole in the Wall où le Wild Bunch (la Horde Sauvage) de Butch Cassidy et Sundance Kid venaient se réfugier après leurs braquages. C'est donc dans ce lieu très chargé que se joue la majorité de l'enquête concernant cette jeune femme asiatique, une enfant de poussière

L'intrigue peut sembler paraître complexe et je préfère ici ne pas en dire trop, mais sachez qu'elle est très prenante et que j'ai dévoré le roman en une soirée et une après-midi. 

Walt ne peut s'empêcher de sentir toujours une présence autour de lui lorsqu'il met les pieds à Bailey. Les fantômes l'accompagnent-ils ?  Cette ville devenue fantôme à la suite d'un drame arrivé il y a cent cinquante ans sera le lieu où vont se retrouver tous les personnages principaux du roman, comme dans les western de mon enfance où le shérif affrontait les méchants dans la rue principale d'une bourgade de l'Ouest, ou lorsque le Wild Bunch faisait son apparition. Du bon, encore du bon avec Craig Johnson.



Editions Gallmeister, Collection Totem, traduction Sophie Aslanides, 370 pages.

Thursday, April 23, 2015

La rivière de sang

Mon plaisir est de promener sur le web dans les catalogues des maisons d'édition et de repérer des livres plus ou moins récents. Jim Tenuto a publié La rivière de sang en 2006, il a même fait partie des finalistes pour le Prix Elle l'année suivante. Gallmeister a déniché encore une fois une petit diamant brut. Il m'était difficile d'y résister : le Montana, un ranch de bisons, les Hutterites - bref, tout cela m'a ramené quelques années en arrière à l'époque où je foulais le sol de ce magnifique État.
 
Ex-star du football universitaire et vétéran de la guerre du Golfe, Dahlgren Wallace a enfin réussi à poser ses valises. Il mène désormais une existence paisible de guide de pêche dans le ranch de Fred Lather, un magnat des médias devenu éleveur de bisons dans le Montana. Jusqu'au jour où l'un des invités de Lather se fait assassiner à quelques pas de lui. D'abord suspecté du crime, Wallace se trouve embarqué malgré lui dans une enquête où se côtoient milices néo-nazies, éco-terroristes et ranchers véreux prêts à tout pour mettre la main sur le ranch de Lather.
De faux coupables en vrais crimes, Jim Tenuto dresse avec humour le portrait acide d'une Amérique déglinguée jusque dans les paysages sauvages et menaçants du Montana.

Après un début de lecture compliqué (manque de temps), il aura fallu attendre un week-end pour que je puisse me plonger avec délectation dans les aventures de Dahlgren et avaler d'une traite les 250 dernières pages du roman, le sourire aux lèvres.
Vous aurez compris : j'ai vraiment adoré ce livre même si le personnage principal croise sur son chemin de véritables tarés cupides et avides.

Frédéric Vitoux du Nouvel Obs avait très bien résumé ce livre : "Comment définir cet excellent premier roman ? Comme un polar des grands espaces ? Un chant d'amour au Montana ? Un portrait inquiétant d'une Amérique à la dérive ? Ou comme un livre d'une tonalité plutôt gaie, rapide, tonique, où l'auteur appelle un chat un chat et ne confond pas une truite arc-en-ciel avec une cuttbow ni avec une cutthroat aux traits carmins sous les branchies. Le bonheur en somme."

Si vous êtes d'humour plutôt joyeuse, comme ce fut mon cas par ce grand soleil - vous allez le voir comme un livre tonique, gai et drôle et comme une véritable déclaration d'amour pour le Montana et la pêche à la truite. Si vous êtes d'humeur maussade, vous allez le voir comme le visage sombre de l'Amérique : celui des extrémistes en tout genre : les éco-terroristes, les milices néo-nazies et les éleveurs de bœuf prêts à tout pour récupérer la terre et tuer les bisons.

"Le moment de perfection était proche. Ma définition de la perfection inclut une rivière, de la solitude, une mouche sèche et une truite. Fabrication de nouveaux souvenirs pour remplacer les vieux. L'eau lente du ruisseau était glacée, d'un vert tourbeux. Aucun autre pêcheur ne troublait le calme des lieux."

Je ne peux que vous inciter à le lire - il reflète bien ce double visage de l'Amérique mais aussi cette période charnière où les stars hollywoodiennes (et milliardaires en tout genre) sont venus jeter leur dévolu sur les terres du Montana (et du Wyoming) pour y réaliser leur rêves de cowboys. Ce mouvement était lié en partie à Robert Redford, lui-même longtemps propriétaire d'un immense ranch et réalisateur de L'homme qui murmurait à l'oreille des chevaux. Suivirent d'autres films phares de cette époque : Et au milieu coule une rivière, Légendes d'Automne... Et quelques années plus tard, The Brokeback Mountain. 

J'ai d'ailleurs vu le film de Redford à Great Falls - et je me souviens de l'ambiance de la salle : les gens rigolaient et fustigeaient les clichés qu'Hollywood répandaient sur eux (ex : le cowboy ne mange que d'énormes steaks de bœuf) et les libertés prises par les scénaristes (les lieux ne coïncidaient pas avec la réalité, la réserve indienne n'était pas la bonne, etc.). Mais qu'importe, la machine était lancée. 

Je ne le cache pas : j'ai toujours rêvé de posséder un ranch au Montana, c'est clairement le paradis sur terre. Et d'y élever des bisons. Oui, mon plus grand rêve. Moi une française. Mais quand on a eu la chance d'y vivre quelque temps, difficile d'en revenir.

En attendant, lancez-vous et lisez ce livre mais avant préparez-vous à essuyer les coups tout en profitant de la beauté du Montana et de l'humour présent tout au long de ce roman.
 
Copyright Mary Koga (1972)

Dernière anecdote : c'est la première fois que je trouve un roman qui mentionne les Hutterites - quelle surprise pour moi ! Car j'avoue que je me sentais bien seule quand je prononçais leurs noms. Concrètement, cette communauté religieuse ressemble beaucoup aux Amish et aux Mennonites, bien mieux connus des français (merci Harrison Ford et Witness de Peter Weir). D'ailleurs, j'avais déjà croisé des Amish (le marché bio de Saint-Louis au Missouri les accueille par dizaine) mais j'ignorais tout des Hutterites. Ma première rencontre avec eux fut assez amusante donc j'ai décidé de vous la raconter.

J'arrivais au centre commercial de Great Falls quand j'ai aperçu sur le parking un bus scolaire jaune s'arrêter et une dizaine de jeunes gens (adolescents) en sortir - habillés comme les Amish (j'ai plus pensé à La petite maison dans la prairie j'avoue) : chapeaux de paille, chemises blanches à bretelles noires pour les garçons, foulards colorés ou à poids et robes à fleurs pour les filles. Etonnée de les voir sortir d'un bus (moderne) et encore plus lorsque je les ai vus de près : tous les jeunes arboraient au pied des baskets Nike ! 

Mon amie (et patronne) m'expliqua alors qu'il s'agissait d'Hutterites - une communauté religieuse d'origine allemande (du Tyrol), dont le chef était Jakob Hutter. Ils se sont réfugiés en Amérique au 18ème siècle. Principalement au Canada, au Sud Dakota et au Montana.  

Copyright Mary Koga  (1972)

Contrairement aux Amish qui refusent toute modernité (pas d'électricité, de gaz, de voitures, etc.), les Hutterites sont ouverts à pas mal de choses. Ma chef me proposait d'aller les rencontrer chez eux car elle connaissait une des colonies. Nous voilà parties quelques jours plus tard. Éleveurs de porcs, ils ont tout le matériel moderne (tracteurs, camions, etc.) et roulent donc en voiture. Anabaptistes, ce n'est qu'à l'adolescence que les jeunes gens se font baptiser. 
Ils parlent un vieux dialecte allemand tyrolien du 16ème Siècle, croisé avec un autre dialecte d'origine slovène (mes sept années d'allemand n'auront servi à rien). Les hommes et femmes mangent séparément (dans mon cas, dans des salles séparées). Une cloche et les prières régissent leurs vies quotidiennes. Les filles arrêtent l'école comme les garçons à l'âge de 14 ans et ils se marient très jeunes. 

Tout le monde encensait leur pain - et moi, pauvre petite française qui rêvait de baguette, je me suis jetée dessus. Erreur ! Leur pain ressemble à du pain de mie... mais très très sec (vieux de dix jours) et très salé ! Mais j'ai fait bonne figure, comme lorsque j'ai eu peur en voyant certains enfants. En effet, les Hutterites emmènent donc régulièrement les jeunes en ville au contact de la civilisation moderne. Résultat : beaucoup d'entre eux sont attirés par cette vie et quittent la communauté. Dans le cas de la colonie en question (moins de trois cent membres), cela s'est traduit par des mariages entre cousins et la consanguinité a fini par rejaillir physiquement sur les visages de plusieurs jeunes (filles et garçons) : les yeux bridés, trop écartés, une bouche légèrement déformée... Ma patronne me l'a expliqué au retour, comprenant mon désarroi. Mais il s'agit d'une exception car comme le précise l'auteur, la communauté (dans sa totalité, USA + Canada) compte environ 40 000 membres, ce qui est suffisant pour éviter ce genre de soucis. Depuis des années se sont écoulées et les choses ont du changer.

Les Hutterites avaient accepté en 1972 la venue d'une photographe Mary Koga pour prendre les photos que je présente ici mais depuis ils refusent toute photo et ont même engagé au Canada des procédures pour ne pas avoir à fournir de photos pour leurs permis de conduire. Pour information, les habits n'ont pas changé depuis cette époque. 

Si vous voyagez au Montana, n'allez jamais de vous même dans une colonie  Hutterite (ils emploient ce mot) sans y être invité. Cela serait très mal interprété. Vous avez de grande chance de les croiser de toute manière en ville ou sur la route et ils sont très gentils. 

En attendant, jetez-vous sur La rivière de sang !



Gallmeister, Totem, Traduction Jacques Mailhos, 321 pages

Thursday, July 10, 2014

Indian Creek de Pete Fromm

Add caption
L'histoire de Pete Fromm n'est pas une fiction, c'est le récit d'une mission qu'il a mené, à l'âge de 20 ans, en 1990 pour les Eaux&Forêts de l'Idaho. La mission ? Passer sept long mois d'hiver à surveiller un bassin où couvent près de deux millions d'œufs de saumon, dans l'Indian Creek - situé à plus de 1 500 m d'altitude dans les forêts sauvages, à la frontière du Montana. 

Étudiant en biologie animale à la fac de Missoula (Montana), sans réelle passion, le jeune homme accepte ce poste pour une salaire de misère sans avoir les compétences nécessaires à ce genre de mission : il ne sait ni chasser, ni faire un nœud, n'a jamais passé un hiver en montagne sous une tente par des températures de moins 20. Mais il a dévoré le roman The big Sky de A.B Guthrie et se rêve en Boone Caudill - personnage principal de ce roman et aventurier émérite. 

Ses amis, inquiets de le voir partir ainsi à l'aventure, lui offrent un chiot - qu'il s'empresse d'appeler Boone et qui sera son seul et unique compagnon pendant cette mission. A peine arrivé sur place, le jeune homme réalise son erreur - mais il est trop tard. 

L'histoire est évidemment le récit initiatique d'un jeune étudiant, qui doit non seulement apprendre à survivre, compter sur lui-même mais aussi une très bonne leçon à tous les lecteurs qui eux aussi, se sont rêvés un temps aventuriers. Loin des romans que le jeune Pete dévore (entre les romans de Guthrie, Lewis & Clark et même Papillon), la réalité est implacable. Fort heureusement, Pete Fromm apprend vite - il finit par chasser, des grouses principalement (cousin des coqs de bruyère) et même par tuer un élan (chasse illégale - une majeure partie du récit raconte ses nombreuses tentatives pour cacher ces kilos de viande). Il apprend à découper l'animal, et à le conserver en le fumant, il se fabrique des mocassins, une fronde, apprend à pêcher, un vrai Robinson Crusoé par des températures à vous faire frémir.  Il doit sans cesse combattre le froid, le gel, l'humidité, les intoxications alimentaires et les éléments de la nature qui se déchainent et le plongent parfois dans une profonde solitude.


Loin des siens, Pete grandit vite.  Il parle avec amour de ses proches. Il ne sera pas totalement isolé, ayant noué des liens avec des chasseurs de pumas et d'élans (plusieurs chapitres sont consacrés à des parties de chasse) et les garde-forestiers. Personnellement, si j'ai toujours beaucoup de mal avec le principe même de la chasse (celle pour le plaisir), j'ai adoré le récit de ses longues heures à apprécier la nature : suivre pendant deux jours les faits et gestes d'une famille de loutre, profiter de chaque seconde de la venue du printemps, suivre les retour des canards, apprendre le nom des oiseaux, trouver chaque jour des traces d'ours et de mouflons sans jamais les voir et jouer dans la neige avec Boone - le jeune homme ne cesse d'admirer la nature, sublime. 

La scène de l'éclipse est ainsi dotée d'un lyrisme unique. Ce récit ravira l'âme d'aventurier qui sommeille en vous mais surtout vous confortera dans l'idée que la nature est imprévisible, sublime, émouvante, étonnante, époustouflante et implacable. 


Son aventure publiée, le jeune américain devient célèbre : un aventurier des temps modernes. Pete Fromm y a également trouvé sa vocation : romancier.  

Quant à moi, si j'ai mis du temps à rentrer dans l'histoire, j'ai lu la deuxième moitié d'une traite - perdue moi aussi dans le blizzard américain, à serrer très fort l'adorable Boone.  Un vrai coup de cœur !

Merci encore à la maison d'édition Gallmeister - qui dans sa collection, Totem - réussit une nouvelle fois à m'emmener dans cette autre Amérique que j'aime tant.

Wednesday, June 25, 2014

Noyade en eau douce de Ross McDonald

Ross McDonald est le digne héritier de Raymond Chandler. Auteur de polars, le romancier, né aux USA, ayant grandi au Canada puis revenu  en Californie après la guerre, a créé l'un des plus célèbres détectives privés, après Marlowe et Spade : Lew Archer. Ce dernier enquête dans ces banlieues cossues qui regorgent de secrets de famille. Noyade en eau douce (the drowning pool), écrit en 1950 est le deuxième roman mettant en scène le détective privé, ancien flic et fin psychologue.  

Dans le quartier huppé de Nopal Valley, Lew Archer est engagé par Maude Slocum, épouse et mère de famille, accusée par une lettre anonyme d'adultère. Cette dernière souhaitant protéger sa famille accepte que le détective se mêle aux invités lors d'une fête organisée par les Slocum. Mais la soirée tourne au vinaigre : la belle-mère de Maude, Mrs Slocum est retrouvée morte, son corps flottant dans la piscine.  Les soupçons se portent alors sur le fils - Mrs Slocum, veuve richissime,  hébergeait son fils, sa bru et leur petite-fille dans sa vaste propriété. Cette dernière reposait sur un important gisement de pétrole convoité par plusieurs compagnies. Lew Archer va alors devoir démêler le vrai du faux et mettre à nu tous les secrets de famille. 

Je n'avais pas lu de polar datant des années 50 depuis fort longtemps (exception faite des enquêtes du commissaire Maigret de Simenon) et j'avoue avoir eu une période d'adaptation les premières vingt pages. Me voilà transportée dans le polar hollywoodien. dans la plus pure tradition. Ici le détective privé connait tous les truands, part en guerre contre les flics ripoux, croise des femmes de petite ou grande vertu, toutes plus belles séduisantes les unes que les autres. Le rêve hollywoodien s'est écrasé dans cette ville côtière, détruite par les exploitations de pétrole. Ici, tout n'est que faux semblant. 

Ross McDonald est doué, et très vite l'intrigue reprend le dessus - les personnages sont intéressants, le suspense est là et ici ni vainqueurs, ni perdants - le maigre équilibre entre le bien et mal demeure mais Lew Archer n'est ni un héros, ni un super détective privé. Il se fait taper dessus, maudire, accuser à tort et à travers et on se demande parfois ce qui le pousse à accepter de donner son aide à tous ces paumés, riches ou pauvres. Archer est profondément humain et on l'aime pour ça.

Le romancier aura écrit une dizaine de romans et encore plus de nouvelles mettant en scène son héros avant de tirer sa révérence en 1983. Et mon éditeur, préféré, Gallmeister a eu la bonne idée de publier une traduction intégrale des romans, toujours à un prix raisonnable (9-10 euros) dans sa collection TOTEM.

Je compte bien me procurer les autres romans sous peu. Surtout le premier, The moving target (1949) qui présente pour la première fois le détective privé. Celui-ci avait pris les traits de Paul Newman dans une adaptation cinématographique en 1966 sous le titre de Détective privé et à nouveau en 1975 pour l'adaptation de Noyade en eau douce, intitulée La toile d'araignée.

Aussi ma lecture n'en a été que plus agréable ! 

Friday, June 20, 2014

Le sillage de l'oubli

Quand j'ai découvert la collection Totem chez Gallmeister, j'ai parcouru la liste des livres et je suis tombée sur Le sillage de l'oubli de Bruce Machart. Premier roman, il a valu à son auteur d'être comparé à William Faulkner ou Cormac McCarthy - et je partage dorénavant totalement ces avis! 
Coïncidence étrange, j'ai vu The Homesman au cinéma - autre western qui évoque aussi l'autre face de la conquête de l'ouest et fait tomber le mythe entourant cette période cruciale de l'histoire américaine. Ici, nous sommes au Texas en 1895 - un propriétaire terrien d'origine tchèque perd sa femme en couches, leur quatrième fils, Karel survit. L'homme austère et tyrannique va entrainer ses fils dans son délire - pour lui, seules comptent les terres qu'il gagne grâce à ses chevaux de course, montés par son benjamin. Mais tout va changer lorsque sa route croise celle d'un riche Mexicain, père de trois jolies filles, qui va lui lancer un pari remettant tout en cause.

Quand j'ai commencé à lire le roman de Machart, j'ai découvert qu'il avait choisi de jouer avec la chronologie des évènements. Ainsi sachez que l'auteur a choisi de raconter l'histoire en faisant des aller et retour entre trois grandes périodes : février 1895, mars 1910 et décembre1924 (et une échappée en 1898).  Karel, le dernier né est le cordon ombilical, celui qui réunira les siens.

L'histoire est passionnante, surtout celle de cette famille, touchée par le malheur. L'auteur a choisi de suivre la destinée d'une famille d'immigrants sur deux générations. En l'espace de 25 ans, leur vie est totalement chamboulée comme le pays lui-même qui entre dans la modernité. J'ai été émue par le sort particulièrement cruel réservé aux épouses et aux quatre fils, sacrifiés sur l'autel de la réussite personnelle du patriarche.  Leurs corps déformés par le travail à la terre (ils remplacent les chevaux à la charrue), les jeunes hommes ne rêvent que de s'échapper du joug familial. 

http://swedishamericanphotos.blogspot.fr/2012/11/water-water-wooden-water-tank-calhoun.html
Copyright
Le style du livre est effectivement proche de Faulkner, très éloigné du style dépouillé que j'ai appris à aimer avec les auteurs scandinaves. Ici les envolées lyriques sont nombreuses, on peut sentir le souffle de l'animal, le gel paralyser vos membres, la branche vous gifler le visage.

En écrivant ce billet, des extraits me reviennent - l'écrivain manipule la chronologie comme Faulkner, multiplie les adjectifs, les métaphores - et transforme cette histoire en un récit épique.  Un duel qui oppose deux immigrants, l'européen et le mexicain - et créé ainsi l'histoire de l'Amérique, en mêlant leurs sangs pour créer une histoire commune.

Le livre de Machart va vous emporter dans un monde de mâles, de sueur, de sang, de douleur et des désirs charnels contrariés.  Un récit enivrant.  Un véritable coup de foudre littéraire.