Saturday, August 8, 2015

Ma liste de curiosités





Comme j'en avais déjà échangé ci et là, la rentrée littéraire me fait ni chaud ni froid. Même si j'avoue que je suis toujours surprise par le nombre gigantesque de livres présentés (589 cette année je crois) et par la folie qui s'empare des médias. Je me demande comment les auteurs des premiers romans arrivent à glaner une part d'attention ?  

En effet, je prends généralement mes vacances en septembre et souvent à l'étranger, aussi je ne suis pas là lors du pic de la rentrée. De plus, jusqu'à présent, je lisais et connaissais peu de blogs dédiés aux livres aussi c'est surtout dans les médias que je suivais toute cette agitation, de loin.

Et puis surtout parce que jusqu'ici mes auteurs préférés, majoritairement étrangers ne font tout simplement pas partie du tohu-bohu de la rentrée (ainsi Erlendur débarque fidèlement en février).

Mais difficile de ne pas se prendre un peu au jeu en voyant fleurir un peu partout sur la toile les billets dédiés aux livres de la rentrée. Nous avons tous nos auteurs "chouchous" et grâce à vous, je ne cesse d'en découvrir des nouveaux (souvent français). Il y a aussi ce nouveau challenge (68 premières fois) qui consiste à partir à la découverte des premiers romans et le plus connu d'entre tous : s'engager à lire 1% des livres publiés (589 si je ne me trompe).

Et puis surtout, j'ai légèrement changé mon regard lorsque j'ai réalisé que mes maisons d'éditions préférées s'y mettaient aussi (Gallmeister, te reconnaitras-tu?). 

Contrairement à certaines chanceuses, qui par leur métier ou leurs réseaux auront la chance de recevoir (ou ont déjà reçu) ces livres, je reste une citoyenne lambda avec comme contraintes : l'argent et le temps.

L'argent car un livre neuf, broché, coûte cher (surtout si on veut en acheter une bonne dizaine), et le temps car il me reste à découvrir tous les autres livres sortis depuis un mois, six mois, un an, dix ans que je n'ai pas encore lus (ma Làl sur le site de la BM dépasse les 150 livres). Quelque part, je suis contente de ne pas recevoir une vingtaine de livres avec une date limite pour les lire ! Je préfère continuer à mon petit rythme. 

Néanmoins, j'avais envie de me faire ma propre opinion de la rentrée et pour la toute toute première fois, je suis allée faire le tour de plusieurs maisons d'éditions. J'y ai passé un certains temps, comme dirait ce cher Raynaud et me voici ressortir avec une liste de curiosités.

Mon budget va tout de suite me contraindre à n'en acheter que deux ou trois et attendre sagement que le Père Noël m'en apporte au pied du sapin le 24 décembre prochain.

Aussi, je commence tout doucement à réfléchir à ceux qui vont donc rejoindre ma besace, si petite soit-elle, en espérant ne pas être déçue ... et à tous les autres qui attendront d'être disponibles à la bibliothèque ou sortis en poche ou en vente en librairie de livres d'occasion .. et à ceux que j'aurais peut-être reçus par une voie providentielle ??!! (on peut rêver !)

Bien évidemment j'ai commencé par Gallmeister et Métailié et puis j'ai continué .. continué ! et évidemment la liste s'est allongée ;-)


Qui si je m'écoutais me ruinerait et m'empêcherait d'aller plus loin !







J'hésite encore entre l'Islande, le Salvador et l’Écosse ! 



Chez Stock
 
C'est la nuit à Fürstenfelde, avant la fête de la Sainte-Anne. Le village se couche de bonne heure. À l’exception du passeur – il est mort. Madame Kranz, l’artiste
peintre locale, ambitionne quant à elle de réaliser son premier tableau nocturne. Le sonneur et son apprenti veulent sonner les cloches. Monsieur Schramm, ancien
lieutenant-colonel de l’Armée nationale populaire, puis garde forestier, n’a pas encore décidé s’il allait acheter des cigarettes ou se mettre une balle dans le crâne. Ils ont tous une mission à accomplir avant la fin de la nuit.
Ils composent d’une voix ce roman, la mosaïque d’un village avec ses habitants de longue date et ses nouveaux venus, les morts et les vivants, les artisans, étudiants et chômeurs en T-shirt… Un festival.
 
Un roman choral, allemand à l'étrange atmosphère. Je suis curieuse.



Chez Actes Sud

Dans la ferme de l’Indiana qui l’a vue grandir, Constance jouit enfin, auprès de son compagnon, d’un bonheur tranquille. Mais lorsque la guerre de Sécession éclate et que Bartholomew est appelé à rejoindre les rangs de l'armée de l'Union, c’est elle qui, travestie en homme, prend sans hésitation, sous le nom d’Ash Thompson, la place de cet époux que sa santé fragile rend inapte à une guerre qu’elle considère comme impensable de ne pas mener (...). 

J'avoue que ce roman me fait pas mal rêver ;-)



2 romans me font de l'oeil, en premier celui de Justin Peacock dont j'ai depuis longtemps envie de lire son premier livre Verdict (apparemment très approprié pour les fans de Damages comme moi) et Harry Crews dont j'achète au fur et à mesure tous les livres ;-)



 
Chez Seuil

Un américain, il le fallait bien ;-)

Lorsque Lola Faye surgit devant Luke pour lui faire signer un de ses livres, il panique. Que lui veut cette femme, responsable à ses yeux du drame de sa jeunesse ? Luke allait partir pour l’université quand le mari jaloux de Lola a abattu son père. Ce meurtre a précipité la mort de sa mère dépressive et ruiné ses propres ambitions. Sa conversation avec Lola va éclairer le passé d’un jour nouveau…


Né en 1947 aux États-Unis, Thomas H. Cook est salué comme l’un des plus grands auteurs de sa génération. Au lieu-dit Noir-Étang (prix Edgar Allan Poe 1996) et Les Leçons du mal sont notamment disponibles en Points.



Chez Albin Michel


Tous nos noms
Événement littéraire aux États-Unis, Tous nos noms est sans doute le livre le plus ambitieux de l’auteur des Belles choses que porte le ciel. Roman de la maturité, où l’évocation d’une amitié mise à mal par l’Histoire se confond avec le portrait d’un continent déchiré, il pousse plus loin encore l’exploration de l’exil et du déracinement.

La neige noire 
« Brillant et hypnotique, un roman dans lequel le lecteur plonge en se laissant habiter par les sons et les rythmes. Paul Lynch fait chanter chacune de ses pages comme le faisaient les grands maîtres. » Philipp Meyer  et si Philipp le dit ......
« Un roman sur une Irlande que je reconnais, et que devraient envier tous les écrivains. » Robert McLiam Wilson

 
Chez Gallimard

Parce que son premier roman ne m'avait pas laissé insensible (La physique des catastrophes), je me dis pourquoi pas ? (vous pouvez aussi lire un extrait sur le site de l'éditeur) :

Par une froide nuit d’octobre, la jeune Ashley Cordova est retrouvée morte dans un entrepôt abandonné de Chinatown. Même si l’enquête conclut à un suicide, le journaliste d’investigation Scott McGrath ne voit pas les choses du même œil. Alors qu’il enquête sur les étranges circonstances qui entourent le décès, McGrath se retrouve confronté à l’héritage du père de la jeune femme : le légendaire réalisateur de films d’horreur Stanislas Cordova – qui n’est pas apparu en public depuis trente ans. (....)
Jouant avec les codes du thriller, incluant dans son récit des documents, photographies, coupures de journaux ou pages web, Pessl nous entraîne dans une enquête vertigineuse autour de Stanislas Cordova et de sa fille, deux êtres insaisissables attirés par l’horreur et le mal.
L’inventivité de l’auteure et son goût indéniable pour les pouvoirs de la fiction font penser tour à tour à Paul Auster, Georges Perec, ou Jorge Luis Borges. Avec son style maîtrisé et ses dialogues incisifs, ce roman, sous l’apparence classique d’un récit à suspense, explore la part d’ombre et d’étrangeté tapie au cœur de l’humain.



Chez Gaïa 

Un drôle de roman dont l'extrait m'a plu, malgré le style de l'auteur qui privilégie les phrases très très longues C'est-à-dire qu'il faut être très patient pour voir arriver le point ;-)

Tom, onze ans, apprend la vie avec sa mère Lister, dans les beaux quartiers d’Oslo et la campagne lumineuse de la Norvège d’après-guerre. Lister peint des scènes bucoliques, elle est distante, elle est belle et fait jaser. Son amant à temps partiel, le Moine, qui fut enfant de l’assistance publique puis résistant, est revenu de déportation plein d’ombres et de douleurs. Tom l’adore.
Mais il y a aussi l’« oncle » Bobbie. Lister aime l’indolence de cet ancien pilote de guerre devenu zazou, pianiste de jazz et ouvreur de cinéma.
Lorsque déboule Helga, une costaude fille islandaise, les désirs fulgurants font voir des étoiles, jusqu’à la constellation d’Orion.
Un roman burlesque et viril, où il est question de pêche à la mouche, de course à pied et de ski de fond, servi par une écriture bouillonnante et irrévérencieuse.




Si un roman Zulma pouvait cette année égaler l’extase procurée par L’Ile du Point Némo, ce pourrait être ce somptueux pavé de 1152 pages ! Construit sur un principe de narration connu mais virtuose (quelques personnages réunis par une nécessité majeure dans un lieu clos se racontent des histoires pendant sept jours et sept nuits), il permet à Miquel de Palol un enchâssement de récits extraordinaires menant à la révélation d’un mystère final… Pour la taille de la bête et sa construction, une sacrée aventure de lecture en perspective !
(critique du blogueur Cannibal Lecteur cité sur le site de l'éditeur)

Le jardin des sept crépuscules m'attire et me fait peur tout à la fois :-)





Un roman autrichien dont la présentation me fait tout de suite voyager ! 

Bien souvent dans le restant de sa vie, Andreas Egger repensera à ce matin de février dix-neuf cent trente-trois où il a découvert le chevrier Jean des Cornes agonisant sur sa paillasse. Dans une hotte arrimée à son dos, il l’a porté au village, sur un sentier de montagne de plus de trois kilomètres enfoui sous la neige. Pour se remettre d’aplomb après cette course hallucinée, il fait halte à l’auberge : quand le corsage de Marie, la jeune femme qui lui sert son schnaps, effleure son bras, une petite douleur l’envahit tout entier.
(....)
Pris par la force visuelle de certaines scènes – la déclaration d’amour à Marie est un morceau d’anthologie –, et par une langue sobre et rythmée où chaque mot est pesé, on ne lâche pas ce saisissant portrait d’un homme ordinaire, devenu bouleversant parce qu’il ne se donne d’autre choix que d’avancer.


Chez les éditions de l'Olivier

Le dernier Richard Ford mais impossible de se procurer un visuel ou une présentation. Patience donc !

En aparté, je tenais à citer la maison d'éditions Écorce qui ne propose aucun livre à la rentrée mais dont la collection me fait furieusement de l'oeil depuis quelques jours .....  Elle propose (lisez leurs blogs) des livres dédiés à la terre, pas du nature writing saucé à la française mais des romans de sueur, de terre, de poussière... J'ai ajouté deux de leurs livre dans ma wish-list (dont le fameux Battues de Varenne dont je vous parle régulièrement).

 *  *  *

Au total, j'ai donc repéré 22 livres au gré de mes pérégrinations, dont : 

-    1 roman allemand
-    1 roman écossais
-    1 roman islandais
-    1 roman autrichien 
-    1 roman canadien
-    1 roman espagnol
-    1 roman norvégien
-    1 roman irlandais
-    1 roman salvadorien
-  13 romans américains

Un joli tour du monde, non ?

Ce billet me permettra lors de mes virées à la BM ou en librairie d'occasion de faire tilt en voyant ces livres à défaut d'avoir pu les lire à leur sortie. 

J'avoue que j'en ai quand même 5 qui me font vraiment de l’œil dont 2 ou 3 qui, si je suis sage, rejoindront probablement ma besace en octobre prochain (car tous ne sortent pas en septembre, certains prennent leur temps). Avez-vous deviné lesquels ?

Et vous en voyant cette sélection, totalement subjective, votre curiosité est-elle aiguisée ? Avez-vous repéré les mêmes ? ou pas du tout ? Comment vivez-vous cette "rentrée" ?

Thursday, August 6, 2015

En route pour Holt County en deux mouvements

"L'appel lancinant de la musique, le rythme entrainant d'une ballade traditionnelle et la grâce délicieuse d'un vieil hymne"
The New York Times.


Parfois, il m'est difficile d'écrire un billet car ma lecture a été si belle que j'ai peur de ne pas pouvoir lui rendre justice. Tout a commencé par un craquage de slip en mars dernier lorsque la couverture du Chant des plaines de Kent Haruf a croisé mon regard. Ma jolie librairie de livres d'occasion a une section consacrée au romans 10/18 où je trouve toujours plein de pépites. Le titre et la quatrième de couverture auront fini de me convaincre. Colorado me voilà !

Le hasard fut que je trouve à la bibliothèque un autre roman de Haruf, Les gens de Holt County.  Et d'apprendre par la voix de Marie-Claude, qui entre temps s'était aussi appropriée les livres que Les gens de Holt County était la suite, écrite dix ans plus tard (mais deux ans dans le roman) du Chant des Plaines. Marie-Claude avait commencé par le dernier pour se jeter ensuite sur le premier. 

Grâce à elle, je n'ai pas commis cette erreur et je suis partie écouter ce chant des plaines à Holt, petite bourgade du Colorado où vit Guthrie, professeur d'histoire américaine, son épouse Ella et ses deux fils Ike et Bobby - que l'on retrouve dans le deuxième opus. Ella est dépressive, et depuis deux ans elle passe ses journées enfermée dans sa chambre, dans le noir - laissant ses enfants désemparés et son mari gérer la maison et les enfants. Ce dernier doit également gérer un élève difficile, sportif mais irrespectueux et ses parents, qu'on appellerait par ici, des pauvres gens. 

"Mémorial Day. Le jour des morts tombés au champ d'honneur, le dernier lundi de mai. Les deux femmes sortirent sur les marches du porche à la lueur du soir, avec la lumière derrière elles allumée dans la cuisine, visible par la porte ouverte, les éclairant à contre-jour. En dehors de leur différence de taille, elles auraient pu être mère et fille. Leurs cheveux noirs étaient épais autour de leurs visages et leurs traits doux étaient légèrement rougis par la chaleur des fourneaux, à cause du repas qu'elles préparaient. Derrière elles, dans la salle à manger, le couvert était mis sur la able munie de ses rallonges, couverte d'une nappe blanche , de grandes bougies et de la porcelaine ancienne que la fille avait découverte dans les étagères du haut de la cuisine, vieilles assiettes qui n'avaient pas été utilisées depuis des décennies, qui étaient un peu ébréchées et passées, mais encore très présentables". (p.316) Le Chant des Plaines

Ce livre chorale nous présente Maggie Jones qui va prendre sous sa main la jeune Victoria Roubideaux, âgée de 17 ans, mise à la porte par sa mère après que celle-ci a découvert qu'elle est enceinte.  Victoria va s'installer chez Maggie qui doit s'occuper de son vieux père, sénile (on dirait aujourd'hui qu'il est atteint de la maladie d'Alzheimer). La jeune femme ne peut plus rester car celui-ci la voit comme une intruse aussi Maggie lui propose d'emménager chez les frères McPheron, Harold et Raymond.


Harold et Raymond sont pour moi les pièces centrales, pivots, des deux romans de Kent Haruf. Ces deux frères ont repris le ranch de leurs parents après leur décès accidentel. Les deux frères, inséparables, y sont restés et ne se sont jamais mariés. Ils mènent une vie simple, s'occupant du bétail, à l'ancienne en les guidant à cheval, s'occupant du foin et de la vente. Leur vie est presque monacale. Ils échangent peu de mots, se comprennent d'un simple regard. Rustres au premier abord, leur premier voisin à plus de 3km - ils peuvent impressionner. Ils n'ont pas touché à la chambre de leurs parents depuis leur décès il y a presque 50 ans. Une vie simple. Une vie "lente" comme dit Raymond. 

Ils vont pourtant accepter de prendre chez eux Victoria, enceinte de six mois - malgré les "on dit" et rumeurs si coutumières des petites villes. A Holt, ça discute beaucoup. Victoria va s'attacher à ces deux messieurs, qui au départ lui font un peu peur. Elle va dépoussiérer la maison et les deux hommes ! Cette jeune maîtresse de maison va s'approprier la cuisine, le salon et la salle à manger, la vaisselle ancienne et la chambre des parents. Harold et Raymond vont faire plus attention à leur apparence, leur langage et sortir de leur mutisme.  Les McPheron sont finalement heureux de partager leur maison puis désenchantés lorsque Dwayne, l'ex de Victoria, installé à Denver vient la chercher. Celle-ci disparait plusieurs mois...

Je me suis vraiment attachée à Harold et Raymond, les deux hommes ne cessent de rediscuter tel ou tel point mais sont d'une loyauté et générosité sans borne. Ils acceptent son retour à condition qu'elle ne parte plus. Une nouvelle famille se créé lorsque son enfant naît finalement au printemps. 

"Ils quittèrent les corrals et traversèrent l'allée de gravier jusqu'à la maison; sur le perron, ils donnèrent de grandes claques sur leurs jeans pour en faire partir la poussière et tapèrent leurs bottes par terre, puis ils entrèrent, retirèrent leurs vestes chaudes et leurs chapeaux, et Raymond se lava les mains et la figure dans l'évier et commença à cuisiner sur le vieux fourneau en émail. Guthrie et les garçons se débarbouillèrent dans l'évier après lui et s'essuyèrent au torchon de cuisine". (p.214) Les Gens de Holt County

Haruf aime Holt et nous le rend bien. Il aime décrire la vie "des petites gens", des "gens ordinaires". Le rythme peut paraitre lent à certains lecteurs, on suit sur un chapitre la journée des deux frères, leur déjeuner ou lorsqu'ils aident les vaches à vêler.  Il en découragera certains, pour moi ce fut tout l'inverse. Je me souviens de ces longues journées d'été au Montana - où je regardais la plaine, immense, sans fin - et où le temps semblait parfois s'arrêter. Kent Haruf a créé de toute part le comté de Holt - à l'est du Colorado. L'auteur vivait à Salida, à deux heures de Colorado Spings et a décrit ainsi le paysage rude ("plat et sans arbres où rien ne pousse ou presque et où il pleut rarement") de sa région en ses mots "Cette campagne n'est pas jolie c'est vrai - elle est magnifique".  Haruf s'imaginait ainsi le ranch des frères McPheron blanc et la grange rouge. Il précise également dans cet entretien que son nom de famille se prononce (dernière syllabe) comme sheriff en anglais. Un "u" presque muet. Kent Haruf est décédé en novembre dernier. A 71 ans seulement. 



Mais surtout Kent Haruf aime profondément les gens. Il m'a rappelé un peu Georges Simenon qui sait aussi décrire ces petites villes où la seule animation est le chant des cloches le dimanche matin et le marché le vendredi. Une vie pas facile où les âmes esseulées viennent chercher du réconfort dans les quelques bars du coin et y croisent ceux qui travaillent dur dans les champs ou dans leurs ranchs. 

Deux ans ont passé lorsque je retrouve les frères McPheron dans Les gens de Holt County. J'avoue que je n'ai pas osé m'attaquer au second roman pendant deux jours, peur de ne pas retrouver le même amour pour ces vies simples, où le malheur frappe mais où les gens semblent si raisonnables au fond. Mais non ! Bien au contraire, j'ai dévoré le second roman en deux soirées à peine. Trop heureuse de retrouver Victoria qui vient rendre visite à ces deux "oncles" qui continuent de s'occuper de leur ranch. Guthrie fréquente désormais Maggie, et Ike et Bobby ont grandi et viennent aider au ranch. Kent Haruf nous présente d'autres habitants de Holt - comme les Wallace, Betty et Luther - qui vivent dans une caravane avec leurs deux jeunes enfants, Joy Rae et Richie. Betty et Luther sont suivis par Rose, l'assistante sociale car ils sont, simples d'esprit - ils vivent de l'aide sociale, des coupons de nourriture et vont devoir affronter le frère de Betty, Hoyt Raines - un homme d'une violence inouïe. 

Et il y a aussi DJ, un jeune garçon qui vit seul avec son grand-père, un vieillard qui ne sort qu'une fois par mois en ville pour aller encaisser sa pension (aux USA, on reçoit un chèque qui peut être encaisser partout, ici au bar de la ville). DJ Kephart est un drôle de garçon, âgé de onze ans, peu bavard, un peu gauche mais très gentil. Il va croiser la route des McPheron et surtout devenir un ami proche de deux soeurs, Dena et Emma dont la mère, Mary Wells plonge dans une profonde dépression après le départ de son époux. Les enfants vont aménager une vieille cabane en un lieu de paix, loin des problèmes des adultes. Juste pour eux. 

L'hiver s'installe sur Holt - la neige, le blizzard et le froid. La tragédie se prépare. Mais chez Haruf rien n'est immuable - et comme je le disais précédemment, la vie doit continuer - les vaches doivent être nourries, les élèves doivent être éduqués, les clients doivent être servis. Une tragédie qui secouera tous les lecteurs. Je me suis demandée comment Marie-Claude avait ressenti la chose puisqu'elle a lu les romans dans l'ordre inverse. Moi je m'étais totalement attachée aux personnages, aussi j'ai bien failli y aller de ma petite larme. Mais comme le printemps revient chaque été, les mésanges chantent à nouveau et Haruf réussit à nous redonner espoir. Parce qu'il y a une force chez ces gens-là et un fort esprit d'entraide. On retrouve avec plaisir Guthrie et ses enfants, et puis la vie change - les gens se rapprochent, les enfants grandissent et que sera sera. 

"Et puis à l'extérieur de la maison, par-delà la pièce silencieuse dans laquelle ils se trouvaient, la nuit commença à descendre le long de la rue. (...) Plus loin, en dehors de la ville, là-bas dans la hautes plaines, les lumières bleues des cours, sur leurs grands poteaux, s'allumeraient dans toutes les fermes et dans tous les ranchs isolés de tout cette région plate et sans arbres, et pue après le vent se lèverait, soufflant sur les grands espaces, voyageant sans rencontre d'obstacles à travers les champs immenses plantés de blé d'hiver, à travers les prairies naturelles ancestrales et les chemins de gravier, transportant avec lui une lumière pâle alors que l'obscurité progressait et la nuit s'installait". (p.408) Les Gens de Holt County








Le Chant des Plaines, Editions 10/18, traduction Benjamin Legrand, 318 pages
Les gens de Holt County, Robert Laffont, Collection Pavillons, traduction Anouk Neuhoff, 409 pages

Tuesday, August 4, 2015

Et au milieu coule une rivière..

C'est par hasard que j'ai croisé ce livre en bibliothèque et en voyant la couverture, j'ai immédiatement pensé au Montana - à Missoula, à la pêche à la mouche et à Robert Redford. Il me fallait donc faire une légère entorse à mon programme de lecture estivale en repartant avec La rivière du sixième jour de Norman Mclean.  Sachez que ce titre est la version française car le titre original est bien A river runs through it qui a donné son nom au film et ici à ma chronique. 

J'avais évidemment vu l'adaptation cinématographique signée Robert Redford et adoré le film. Il me tardait donc de lire le livre, chose faite en une journée. Le livre est court mais dense - Robert Redford y trouve les mots magnifiques d'où son désir de les porter à l'écran et il n'a pas eu tort. Norman Mclean (attention au "l" minuscule, il y tient, c'est dit dans le livre) raconte ici sa jeunesse et les années passées dans l'ouest du Montana entre sa famille, son père pasteur presbytérien et son frère cadet Paul. Les deux frères sont passionnés par la pêche. La première du livre le résume bien : "Dans notre famille, nous ne faisions pas clairement le partage entre la religion et la pêche à la mouche". 

Ainsi, leur père croyait fort que les disciples de Jésus étaient tous des pêcheurs et pratiquait lui-même la pêche à la mouche tout en fabriquant ses propres mouches. La famille Mclean consacrait le jour du Seigneur à la prière jusqu'au soir. Mais les autres jours, les deux frères le consacraient à la pêche. En grandissant, Norman réalise très vite que son Paul (interprété par Brad Pitt) est meilleur pêcheur que lui. Leur père n'est pas un grand lanceur de mouches, mais il a un geste précis et élégant. Norman est doué mais pas autant que son frère qui consacre tout son temps entre le jeu, la boisson, les femmes et la pêche. Les années passent, Norman s'est marié et travaille mais continue de rejoindre Paul dans des coins de rivière souvent inconnus des "pêcheurs du dimanche", il ne parle pas des touristes mais d'autres habitants du Montana venant des villes (Great Falls entre autre).


Je ne vous le cache pas : le livre est au trois-quart dédié entièrement à la pêche à la mouche - la première partie vous enseigne la théorie et la pratique - Mclean y professe ici tout son talent et son don de formateur, cela pourra dérouter quelques lecteurs. Mais accrochez-vous car bientôt en plus du geste presque religieux du lancer à la mouche, viendra s'ajouter cette symbiose entre l'homme et la nature - Paul est dans son élément - il se confond avec la rivière. Le titre n'est pas anodin, la rivière symbolise la vie avec des parties apaisées, calmes puis des rapides, des chutes et surtout son abondance en poissons. La rivière déborde, emporte tout. Paul est tout sauf reposé pourtant lorsqu'il pêche, il se transforme. Loin de ses démons, il laisse la nature lui apporter la plénitude et la paix qu'il ne trouve nulle part ailleurs.

Et je n'oublie cette relation fraternelle - peu de mots échangés, mais une compréhension parfaite. Une gêne aussi : l'aîné sait que son frère est plus doué, qu'il est aussi le préféré de sa mère. Il s'inquiète également de savoir qu'une fois hors de la rivière, il ne résiste pas à la tentation. Ses dettes de jeu augmentent, il s'attire des ennuis et parfois Norman doit se battre à ses côtés.

"Il y avait certaines questions relatives à l'univers sur lesquelles mon père n'avait pas l'ombre d'un doute. Toutes les bonnes choses, estimait-il - que ce soit la truite ou le salut de l'âme - viennent par la grâce. La grâce vient par l'art et l'art est difficile". 

Que dire de plus ? Sinon que j'ai dévoré ce livre - j'ai replongé avec plaisir dans cette nature sublime que nous offre le Montana - j'ai entendu le son de la rivière, vu les écailles brillantes et la gueule ouverte des truites au bout des lignes, les mouches colorées accrochées au chapeau de Paul. J'ai vu le lien entre les deux frères et su que ce livre était une déclaration d'amour d'un frère à un autre, trop tôt disparu.

"Et donc, par cet après-midi radieux où tout venait concourir à l'harmonie générale, il me fallut un lancer, un poisson, et quelques conseils acceptés de plus ou moins bonne grâce, pour accéder à la perfection. Je n'ai plus manqué une seule truite". (p. 124)


Mclean (un "L" majuscule signifierait qu'il vient des terres écossaises or sa famille est originaire des îles) est un enchanteur, un magicien des mots.

"Alors, dans le demi-jour boréal du canyon, tout ce qui existe au monde s’estompe, et il n’y a plus que mon âme, mes souvenirs, les voix mêlées de la Blackfoot River, le rythme à quatre temps et l’espoir de voir un poisson venir à la surface.
A la fin, toutes choses viennent se fondre en une seule, et au milieu coule une rivière. La rivière a creusé son lit au moment du grand déluge, elle recouvre les rochers d’un élan surgi de l’origine des temps. Sur certains des rochers, il y a la trace laissée par les gouttes d’une pluie immémoriale. Sous les rochers, il y a les paroles, parfois les paroles sont l’émanation des rochers eux-mêmes".


J'ai eu la chance d'aller à Missoula, de voir la Blackfoot River mais au fur et à mesure que le temps passe, je me dis qu'il est peut-être temps d'envisager d'y retourner ! 



Editions DeuXTEMPS Tierce, traduction Marie-Claire Pasquier, 147 pages

Monday, August 3, 2015

L'étrangleur d'Edimbourg

J'avais décidé de découvrir les enquêtes du fameux inspecteur John Rebus, créé de toute part par Ian Rankin. J'avais lu ci et là des échos sur ses nombreuses enquêtes (17 en 2007). Je sais que l'inspecteur vieillit au même rythme que la publication de ses enquêtes. Né approximativement en 1947, il se retrouve donc en 2007 à la retraite mais participe encore à quelques enquêtes en tant que conseiller pour la police écossaise. Vous allez me dire : c'est un personnage ! Mais non, c'est un telle célébrité outre-Manche que la question a été officiellement posée au Parlement d’Écosse. Pour ma part, j'ai décidé de reprendre à zéro et donc de le suivre dans sa toute première enquête, l'étrangleur d’Édimbourg. J'ai trouvé plusieurs de ces livres à Emmaüs et en librairie d'occasion mais je ne trouvais pas celui-ci. Lorsque j'ai découvert que les éditions du Livre de Poche ont décidé de republier ses enquêtes, je n'ai pas hésité une seconde.

Le titre original du roman Knots and Crosses est beaucoup plus parlant que la traduction française qui n'a pour seul mérite que de nous indiquer le lieu du crime : Édimbourg, Écosse. Le roman a été publié en 1987. J'ai ainsi découvert que John Rebus est divorcé, grand amateur de whisky (un peu trop), divorcé, à peine 40 ans. Il vit dans le centre mal famé d'Edimbourg, aime les mauvais garçons et déteste la hiérarchie ou travailler en équipe. Il a un frère cadet, Michael, prestidigitateur comme leur père. Michael, marié et père de deux enfants, vit dans une maison cossue dans un quartier huppé d'Edimbourg et les frères se voient très peu. Michael était le préféré de leur père à qui John va rendre hommage à la Toussaint. John dort mal - ancien para, il avait intégré une unité spéciale de l'armée et avait été torturé par ses pairs avant de quitter la grande silencieuse puis de sombrer dans la dépression. Quelques temps plus tard, il avait rencontré sa future épouse et intégré la police. Depuis, il ne cesse de faire des cauchemars où il repense à cet épisode et à son pote de mauvaise fortune, tous deux enfermés dans une cellule et torturés.

John Rebus n'a que très peu d'amis au sein de la police, leur préférant la compagnie du whisky, lorsqu'une, puis deux petites filles, âgées de 8 ans sont enlevées. Leurs corps sont retrouvés quelques jours plus tard. Les enfants n'ont pas été abusés sexuellement mais étranglés. John a une fille du même âge, Samantha, de son premier mariage dont il n'a pas la garde mais qu'il emmène souvent le dimanche avec lui. Le meurtre sordide de ces enfants et le kidnapping d'une troisième petite fille mobilisent toutes les forces de police de la ville et John n'y échappe pas. Convoqué au commissariat central, il est affecté à la plus ingrate des tâches : fouiller tous les dossiers des délinquants sexuels et pervers (même si aucune des filles n'a été violée) car son supérieur, Anderson, ne l'aime pas (et c'est réciproque). John se voit confier cette tâche au côté d'un flic plus jeune que lui mais dont la bouteille lui donne vingt ans de plus. L'enquête avance lentement, nous sommes en 1987 et à cette époque aucun logiciel de croisées de données n'existe. Tout est sur papier. 

John croise la route d'une femme policier, Gill Templer, plus gradée que lui, qui sert de liaison entre la police et les médias et les deux entament une liaison. Celle-ci connaît bien le journaliste Jim Stephens qui enquête depuis peu sur un trafic de stupéfiants. Ce dernier a découvert que Michael Phebus, le frère de John, trempe dans cette affaire et il en faut peu au journaliste pour être convaincu que John est au courant, aussi il ne le lâche plus. John ne comprend pas l'intérêt de ce journaliste à son égard, comme il ne fait pas très attention aux devinettes qu'il reçoit méthodiquement au commissariat. Dans une enveloppe, à son nom, se trouve ainsi une phrase mystérieuse et toujours un bout de corde avec un nœud. Peu à peu, toutes les pièces du puzzle commencent à s'emboiter et tout finit par s'emballer...

 
Que dire de ce premier roman? Sinon que si j'ai trouvé la traduction moyenne, comment dire : je me dis que j'aurais sans doute plus apprécié de le lire en anglais (et entendre les expressions typiquement écossaises), ici le roman perd de son parfum écossais. Étrangement, Ian Rankin ne publiera une suite (puis une dizaine d'autres) qu'en 1991 sous la pression des lecteurs. Je dis étrangement car pour moi, Rankin y intègre déjà tous les éléments d'une série. La présentation des personnages, des lieux - on y apprend ainsi tous les détails de la vie de John Rebus : son passé dans l'armée, sa dépression, son entrée dans la police, son mariage et son divorce, sa relation avec sa fille, ses relations houleuses avec ses chefs, ses pubs préférés.

Ian Rankin déclarait qu'il ne se reconnaissait pas comme un auteur de roman policier, et que le seul objectif de ce roman était de commenter la vie en Écosse "à cette époque, sur ses manies et ses psychoses, sur les défauts de son caractère. Je disséquais une nation". 

Si j'ai appris quelques éléments sur le vrai visage de la capitale écossaise, je suis quand même loin d'une véritable plongée (avec une vision sociologique) sur la ville. Évidemment, on est loin de l'image touristique de la ville. Ici Rankin présente la face cachée de la capitale, ses bas-fonds, le trafic de drogue, les figures locales du banditisme mais aussi ses quartiers huppés mais tout cela reste assez superficiel. La ville est présente mais sans être un véritable personnage. Mais je me dis qu'il me reste encore de nombreux livres à lire pour me faire une meilleure opinion des romans de Rankin.

Aussi, si le livre est un bon page-turner (je l'ai commencé dans l'avion et fini le soir dans mon lit), je suis restée un peu sur ma faim.




Éditions Le livre de Poche, traduction xxx, 286 pages.