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Thursday, February 19, 2015

Les nuits de Reykjavik

Retrouver le personnage d'Erlendur chez Arnaldur Indriðason, c'est pour moi comme si c'était à nouveau Noël. Ainsi tous les ans, début janvier, je guette la sortie du prochain opus des aventures du policier islandais. J'ai beau connaître le personnage, je suis toujours aussi excitée à l'idée de m'envoler pour l'Islande pour quelques heures.
C'est exactement ce qui s'est passé le week-end dernier. J'ai lu le livre en deux fois, avalé, digéré. Je me suis délectée.

Le romancier islandais a choisi, comme dans son roman précédent, Le Duel, de remonter le temps et de nous présenter l'une des premières enquêtes du policier, encore toute jeune policier émoulu dans son uniforme.

Je ne le cache donc pas : cet opus est un des meilleurs de la série qui nous prouve une fois de plus le talent de conteur d'Indridason.

L'histoire ? Erlendur, tout jeune policier, vient d'entrer dans la police et se voit confier les patrouilles de nuit. Les nuits de la capitale islandaise sont loin d'être calmes : accidents de la circulation, bagarre de bars, beuveries, vols, contrebande, violence domestique, etc. Un soir, des enfants qui jouent dans les tourbières découvrent le cadavre d'un clochard flottant à la surface. Erlendur l'avait croisé à plusieurs reprises, et le policier décide, un an après les faits, d'enquêter sur ce décès, classé accidentel. 

A cette histoire, se croisent d'autres histoires - celles de personnes disparues, comme cette jeune femme à la sortie d'un bar, disparue il y a un an également ou cette écolière, jamais rentrée chez elle. Le lecteur découvre ici qu'Erlendur n'a pas beaucoup changé depuis cette époque tourmentée : il est taciturne, solitaire et passionné par son métier. Il collectionne déjà les récits de disparitions dans les fjords. Il aime Reykjavik même s'il pense souvent à son enfance dans les fjords. Erlendur est déjà une âme ancienne.

J'admire toujours autant l'immense talent d'Indridason, celui de nous entrainer avec Erlendur dans les bas-fonds de la ville ou dans les banlieues aseptisées et froides de la capitale. Comme à son habitude, l'auteur sème des graines ci et là, des indices. Je me suis laissée totalement happée par l'histoire et j'ai suivi les pas d'Erlendur, même lorsque le policier se trompe, je le suis. Ce que j'aime ici, c'est que la science n'est pas omniprésente, Erlendur n'est pas un super flic. Il suit des fausses pistes. Mais il est tenace, persévérant, n'abandonne jamais et peu à peu, comme pour un puzzle, les morceaux recollés finissent par faire apparaitre une image.

"Le ciel était lourd. La pluie s'était remise à tomber. Il la regarda monter et s'installer près de la vitre pour continuer son errance perpétuelle à travers la ville, sans se soucier de sa destination. Sa vie était un voyage sans but et, en voyant l'autobus s'éloigner de Hlemmur, Erlendur avait presque l'impression de se voir à sa place, voyageur solitaire et sans but, condamné à une éternelle errance dans l'existence" (page 188) 



Ce thriller est l'un des meilleurs lus dernièrement pour moi. Car ici il se déroule loin des poncifs du genre : pas de course poursuite (sinon pour de menus larcins), pas d'arme, pas de tests ADN. C'est en interrogeant et en écoutant les témoins qu'Erlendur reconstruit peu à peu les faits. Cet excellent roman ne se contente pas d'être un bon thriller, il s'adresse à nous, lecteurs, en nous entrainant dans le monde des disparus et celui des invisibles, les clochards mais aussi ces épouses de banlieues régulièrement violentées par leurs époux. Ces derniers ne frappent jamais au visage. Tout se tait. Tout se cache. Erlendur se confie peu, même à sa petite amie. Erlendur et sa vie amoureuse, tout un chapitre, que je vous laisse découvrir.

J'ai toujours aimé, au fil de ses romans, le style aiguisé, précis, sans fioriture du romancier islandais. Ici, il fait encore un pas de plus. Arnaldur Indridason écrit sur les hommes, leurs faiblesses, leurs craintes. Il dresse un portrait sans fard de la société.

Comme dans son roman précédent, l'auteur fait un clin d’œil à ses lecteurs en nous proposant ici la rencontre entre le jeune Erlendur et son mentor, Marion Briem. Pour les curieux, je suis les aventure d'Erlendur depuis le début et vous pouvez trouver mes chroniques sur quelques uns de ses récits : Étranges rivages, La muraille de lave et plus récemment Le duel.

En conclusion, un délicieux moment pour moi, hors du temps, au pays des glaces. Un gros coup de cœur.

★★★★★

Editions Métailié Noir, traduction Eric Boury, 261 pages

Monday, January 26, 2015

La lettre à Helga


J'ai pris ce livre par hasard je l'avoue, à la bibliothèque de mon quartier. J'aime généralement les choix de publications des éditions Zulma et l'histoire de ce petit ouvrage m'a attirée. 

Bjarni Gislason de Kolkustadir est un vieil homme dont le neveu vient le chercher à la maison de retraite pour l'emmener passer l'été dans sa ferme. De sa fenêtre, le vieil homme se remémore son passé en entamant une lettre à l'attention d'Helga, l'amour de sa vie. Les deux amants, chacun marié de leur côté, eurent une liaison torride d'où naquit un enfant. Bjarni ne raconte pas uniquement cette histoire, mais celle de son pays l'Islande, et plus particulièrement une région méconnue où l'homme et la nature ne faisaient qu'un. 

Le vieil homme se souvient de cette époque aujourd'hui disparue, où comme contrôleur de foins et éleveur de moutons, il connaissait tous les habitants, les fermes, les meilleurs mâles reproducteurs, mais aussi les parties de pêches solitaires. Cette époque où les gens étaient profondément liés à la terre, à la nature et récitaient contes et légendes islandaises.

Au fil des pages, le lecteur voit Bjarni se souvenir de son mariage malheureux. De la douleur de son épouse, Unnur, infertile après une opération ratée dans un monde où le rôle primordial de la femme étant d'enfanter. Cette dernière, dont le corps a été à jamais meurtri, se refuse à son époux qui va alors se rapprocher d'une autre femme, Helga. La magnifique Helga. 

"Hier j'ai pris ma canne et suis allé me promener sur mes vieilles jambes foutues. Je me suis couché dans l'herbe entre les Mamelons d'Helga, comme je l'ai fait si souvent. Au sud, de gros nuages se déplaçaient vivement et de la lumière filtrait des cumulus. C'est alors qu'un merveilleux rayon de soleil a transpercé les nuages pour se planter sur moi et aux alentours, pour ne pas dire sur nous".  

J'ai lu très vite ce roman, j'aime beaucoup l'Islande et la vie âpre et rude de ces éleveurs m'attirait. Mais, j'avoue que les dernières vingt pages ont failli me faire bouillir. 

Oui, car le vieux Bjarni, nonagénaire est pétri de remords. Lorsqu'Helga découvre qu'elle est enceinte, elle lui propose de quitter la région et d'aller s'installer en ville à Rekjavik pour fuir les ragots et s'aimer enfin au grand jour. 

Mais il refuse, incapable de quitter cet endroit, de quitter ces vallées, de quitter ses moutons. Il fait donc le choix de renoncer à l'amour de sa vie, mais de renoncer également à cet enfant. Or, dans sa lettre, il fait entièrement reposer la faute sur Helga. Ses propos m'ont fait bondir, je l'avoue. J'ai reconnu ici toute cette génération d'hommes, lâches, incapables d'assumer leurs choix ou leurs erreurs.

Pas un instant, il ne peut comprendre qu'Helga n'aurait jamais pu quitter son époux, dans une vallée, où les rumeurs vont bon train, où chaque mouvement est épié. Elle aurait été rejetée par la communauté et rester aurait été pour elle comme pour ses enfants accepter de vivre un enfer. 


Rassurez-vous, le vieil homme finit par avouer sa lâcheté. Le romancier sait très bien décrire la souffrance engendrée par ce choix : Helga se refuse alors à lui et retourne vers son conjoint d'où elle aura d'autres enfants et lui va connaître une profonde solitude physique et émotionnelle. La douleur de croiser sa propre fille et de ne jamais pouvoir lui révéler son identité est très joliment racontée.

Le roman prend alors une tournure différente, l'homme vieillit aigri et rapidement tourmenté et obsédé par l'absence de sexe. Si j'en parle ici, c'est que j'ai été, j'avoue la première surprise, par les multiples références à cette abstinence forcée. L'homme se soulage et de manière de plus ou moins conventionnelle. Attention aux lecteurs prudes ;-)

"J’étais là debout, tel un pieu en bois d’épave battu par les vents. Je n’ai fait que t’aimer encore plus. N’est-ce pas ce qu’on devient, à côté de celle qu’on désire le plus, Helga ma Belle, un vieux tronc de bois flotté qui se dérobe au grand amour ?"

L'auteur, Bergsveinn Birgisson est titulaire d'un doctorat en littérature médiévale scandinave. Il souhaite à travers ces récits porter la mémoire de ses ancêtres, dont les histoires de son grand-père, pêcheur et éleveur dans le nord-ouest de l'île.

Il raconte ici la fin d'un monde. A la réflexion, tout ce qui a pu m'énerver chez le personnage principal, pétri de principes et d'idées simplistes (tous les gens de la ville sont bêtes, sans queue ni tête, seuls les gens des campagnes sont vrais et accomplis, la femme est comparée à un tracteur, etc.) est aussi un témoignage réel sur ces gens-là.

Contrairement à d'autres lecteurs qui ont vu un vibrant hommage à un monde où tout était meilleur (vous savez le passé idéalisé - je fais ma réac), j'y ai vu aussi un monde renfermé et incapable d'évoluer, où chacun devait occuper une place précise et ne pouvait à aucun moment s'en échapper. Où la différence, comme par exemple la stérilité d'Unnur, était vécue comme une tare et une honte. Où les silences cachaient de nombreux secrets et les ragots couraient les vallées.
 
J'ai, par le biais de ce récit, découvert  un auteur très intéressant. Je trouve son écriture belle et fluide et il aura réussi à me faire vivre cette lecture très intensément. 

Une bonne surprise.  

★★★★★


Editions Zulma, traduction Catherine Ejjolfsson, 131 pages