Friday, May 8, 2015

50 Etats en 50 romans (update)




Je ne pouvais pas résister à l'idée de voler ce billet à Marie-Claude, moi qui lis principalement des romans américains. Par contre, j'ignorais le temps qu'il me faudrait pour établir cette carte ;-)

Enfin, entre temps, la coquine Marie-Claude a décidé de modifier son billet, en virant tous les livres déjà lus et en choisissant donc 50 romans qui la mèneront si tout va bien .. en 2020!

J'avoue que j'ai un peu moins de patience, même si il est fort probable que d'ici là, j'ai moi-même lu assez de romans américains pour faire de même ;-)

Je souhaite aussi conserver sur ma carte certains romans déjà lus car clairement il s'agit d'énormes coups de coeur ♥♥♥ que je souhaite absolument faire connaître au maximum de personnes.

Donc en bleu, les romans déjà lus et en vert, les romans à découvrir.  Pour choisir les nouveautés, j'ai évidemment regardé ma PàL et ma wishlist mais chez moi beaucoup de livres se concentrent sur la partie Ouest de ce pays (et vous n'êtes pas surpris, hein?!) Aussi, ai-je eu l'idée d'aller sur le catalogue du réseau de bibliothèques de ma ville (Nantes) et de taper dans le moteur de recherche le nom de l'Etat (et ça fonctionne plutôt bien, vous pouvez le faire sans être inscrit, c'est par ici) mais aussi d'aller zieuter la liste sur Babelio fournie par Céline en commentaire du billet de Marie-Claude.

(Les Etats suivis d'un * sont ceux que je possède déjà dans ma PàL, donc pas de craquage de slip nécessaire !)

Edit : J'ai modifié mon choix suite à quelques conseils, uniquement pour les Etats suivants : Hawaï, Georgie et Iowa.


             Alabama                              Alaska                              Arizona                           Arkansas 


              Californie                    Caroline du Nord                Caroline du Sud                    Colorado


              Connecticut*                 Dakota du Nord                Dakota du Sud                      Delaware*


            Floride                                Georgie                              Hawaï                                     Idaho  


              Illinois                                    Indiana                           Iowa                                     Kansas   


            Kentucky                          Louisiane                           Maine*                               Maryland   


         Massachusetts                        Michigan                        Minnesota*                      Mississippi * 

               
                Missouri                           Montana                            Nebraska*                             Nevada 


          New Hampshire                 New Jersey*                        New York                Nouveau-Mexique*


         
        Ohio                                     Oklahoma                             Oregon                      Pennsylvanie     



            Rhode Island                    Tennessee*                          Texas                                 Utah           



         Vermont                             Virginie                           Virginie Occid.                Washington      



                                                   Wisconsin*                            Wyoming   
 
  







Wednesday, May 6, 2015

Aucun homme ni dieu

« Le premier enfant disparut alors qu'il tirait sa luge sur les hauteurs du village. Sans un bruit - nul cri, d'homme ou de loup, pour témoin.» 

" Les loups descendirent des collines et prirent les enfants de Keelut. Le premier enfant disparut alors qu'il tirait sa luge sur les hauteurs du village. La semaine suivante, une autre fut enlevée tandis qu'elle longeait les cabanes près de l'étang gelé. Et voilà qu'au milieu des volutes blanches de l'hiver, un troisième était arraché à leur village, celui-ci sur le seuil même de sa maison. Sans un bruit - nul cri, d'homme ou de loup, pour témoin.
Toutes les femmes étaient affolées, celles qui avaient perdu leurs enfants, inconsolables" 

«Épique, implacable et magnifiquement maîtrisé.»
Dennis Lehane

Nul besoin d'en dire plus au sujet de ce livre. En lisant ces extraits, le lecteur comprend immédiatement ce qu'il l'attend. Ce roman n'a eu de cesse de m'appeler, comme un loup qui appelle ses congénères. Je n'ai cessé de le croiser ci et là et le billet de Marie-Claude aura fini de me convaincre (oui, encore elle!). 

Je ne suis jamais allée en Alaska mais un ami très cher a fait le choix de s'installer là-bas (le Montana n'étant pas assez sauvage selon lui). Ce roman nous entraine aux confins de l'Etat - l'un des derniers territoires sauvages, où l'homme, prédateur naturel, n'arrive pas à tenir tête à une nature puissante et impardonnable.

Pour ceux qui aiment le cinéma, ils peuvent fermer les yeux et revoir quelques images du voyage de Christophe McCandless, le héros malheureux d'Into the wild. 

Lorsque Russell Core arrive dans le village de Keelut, il comprend qu'il vient de franchir une frontière invisible, celle qui sépare la civilisation occidentale de la nature mystique. La raison, les règles de la vie en communauté n'ont plus loi ici. 

Dans la mythologie Inuit, Keelut, connu également sous le nom de Qiqion, Qiqirn est un esprit malin du monde des ténèbres qui ressemble à un chien sans poil. On dit qu'il se nourrit des morts, et parfois qu'il est le présage d'une mort imminente. Il n'a des poils que sur les pattes, aussi il ne laisse aucune trace de son passage, ne laissant aucune chance aux créatures qu'il chasse d'être averti de sa présence. (source : wikipedia)

Core, brisé par la vie (sa femme est allongée dans un coma profond depuis plus d'un an et demi et il n'a plus de nouvelles de sa fille), a accepté de venir aider Medora Slone, la mère du dernier enfant enlevé. Celle-ci l'accueille dans son humble demeure, elle lui raconte les loups descendus de la colline venus prendre son unique enfant. Sa rage, son impuissance, l'absence de son mari, parti depuis un an faire la guerre en Afghanistan. Elle a lu et relu le livre de Core consacrés aux loups et croit qu'il est le seul capable de s'élancer à la poursuite de la meute pour retrouver, ne fut-ce que les ossements de son fils.

"Dans sa lettre à Russell Core, trois jours pile après qu'on lui eut pris son fils, elle écrivit qu'elle n'avait pas espéré le retrouver vivant. Son sang s'étalait en une traînée dentelée de l'arrière de leur porche jusqu'aux bois clairsemés qui s'étendaient dans les collines au-dessus. Mais elle avait besoin de son corps, ou au moins de ce qu'il en restait, même si ce n'étaient que des os. C'est pour cela qu'elle écrivait à Core, disait-elle. Elle avait besoin qu'il lui rapporte les os de son fils et peut-être aussi qu'il abatte le loup qui l'avait pris. Personne dans le village ne partirait chasser les loups.
«Mon mari doit revenir de la guerre très bientôt, lui écrivait-elle. Il faut que j'aie quelque chose à lui montrer. Je ne peux pas ne pas avoir les os de Bailey. Je ne peux pas ne rien avoir.»

Mais la jeune femme, au teint diaphane et aux cheveux blonds a disparu le matin. Core décide de partir à la recherche de la meute et s'enfonce dans la toundra, la température est tombée sous les quarante et très vite un brouillard épais emprisonne le romancier, l'entrainant dans un monde de silence. 

Copyright Wildlife Moments

Les mots me sont venus si difficilement pour ce billet, comme c'est le cas à chaque fois que j'écris sur un livre qui m'a profondément marqué. Car la puissance de ce roman réside en cette capacité à emmener le lecteur dans cette immensité blanche où tout est danger, le froid mais également la sueur (qui peut geler et vous tuer), le soleil qui vous trompe et fait fondre le sol... 

Quand la mort vous surprend, elle vient à vous pernicieuse, silencieuse, trompeuse. Elle vous réchauffe, vous fait suer, puis trembler, puis geler, elle étouffe vos cris puis vous endort, ce blanc immense devient votre linceul. Le blanc ne sera tâché que par votre sang lorsque la meute arrivera pour déchiqueter, arracher vos muscles, vos intestins. Et comme Core, on les attend et on les remercie presque de venir vous libérer. 

Mais je mentirais en disant que le roman se concentre sur le personnage de Core, car c'est faux. L'animal sauvage dans ce roman n'est pas le loup, mais l'homme.  William Giraldi renvoie le lecteur à l'Alaska sauvage, celui des croyances indiennes - des esprits malins, des mauvais sorts et où l'homme paie pour avoir trahi la nature. Vernon, l'époux de Medora, au teint diaphane et aux cheveux blonds viendra vous hanter longtemps après votre lecture. Ici l'homme porte un masque, mi-homme, mi-bête... qui sommes-nous finalement ? 

En cherchant les mots pour exprimer tout le bien que je pense de ce livre, toutes ces émotions que ce roman m'a procurées - j'ai compris qu'il est essentiel de dire ici que je crois en un lien très fort entre l'homme et la nature. Ce lien qui explique sans doute mon amour pour tous ces romans, comme ceux de Pete Fromm qui redonne à la nature sa place naturelle.  Qui rappelle à l'homme qu'il n'est qu'un tout petit grain de sable dans le désert de Mongolie. Mais je m'égare...



J'ai eu la chance d'aller à la rencontre d'une meute de loups lorsque j'habitais le Montana. Un passionné y avait créé un refuge. Il acceptait quelques visites, il nous a emmené nous approcher d'eux. Je suis passionnée par cet animal depuis mon enfance, aussi étais-je très nerveuse. Ils sont apparus, à deux endroits. Plus petits que dans mon imaginaire, plus beaux aussi.  Auparavant, il nous avait expliqué comment "hurler", comment imiter le chant si particulier de cet animal. Nous avions tous plus ou moins rigolé, mais lorsqu'il a nous fait signe de recommencer, alors que la meute nous entourait presque, tout le monde s'est tu et s'est regardé. Puis doucement, en posant notre main sur notre ventre, nous avons commencé à hurler et presqu'immédiatement un loup derrière nous s'est mis à hurler, bientôt suivi par le reste de la meute. Inutile de vous dire l'immense émotion qui nous a parcouru à cet instant-là. J'en ai pleuré tout comme mon petit ami de l'époque, un grand gaillard américain. 

Pour en revenir au roman, il a laissé perplexe pas mal de lecteurs - sans doute parce que ceux qui connaissent peu les croyances indiennes auront sans doute parfois du mal à comprendre cette nature violente, ces loups carnassiers, ces pratiques occultes, la violence de certains personnages.... Un roman épique, brutal, bestial, primitif.  Un roman qui se transforme en polar, une chasse à l'homme qui ne ressemble à aucune autre. Car le seul juge de l'homme n'est-il pas la nature ? Le lecteur est donc entrainé loin de tous ses repères. La rencontre entre l'homme et l'animal peut avoir lieu...

Les Américains n'ont eu de cesse de comparer l'oeuvre de Giraldi à celle de McCarthy - moi qui ai lu un roman de ce dernier (La route), je vois bien quelques traits communs mais je n'ai jamais songé à McCarthy en lisant Giraldi ou au fait qu'il soit inspiré par McCarthy. Si tous deux dénoncent en effet à leur manière la destruction de la nature par l'homme, chacun occupe parfaitement sa place dans le monde littéraire. Et Girarldi mérite tout autant l'attention des passionnés de lecture. 

Il faut donc faire place nette avant de se lancer dans cette lecture, décider de quitter un temps le monde civilisé, oublier les règles de vie en société, accepter de traverser cette frontière invisible, affronter une nature impitoyable et s'accrocher à ce fil tenu qu'est la vie. 


★★★★★



Editions Autrement Littératures, traduction Mathilde Bach, 308 pages

Monday, May 4, 2015

Buvard

J'ai à peine reposé* ce livre reçu dans le cadre du challenge Prix des Lecteurs Nantais et je l'ai lu en à peine deux jours. Un bon signe me direz-vous? Oui et non (* billet écrit il y a trois semaines environ)

Oui, parce qu'il est évident qu'il a su déclencher chez moi l'envie de ne plus le lâcher, un peu comme un roman à suspense, un vrai page-turner.  Il est clair que quelque chose, que je ne peux nommer, me poussait à enchainer les pages et à lire très vite ce roman. Je prenais du plaisir à dévorer les mots de la jeune romancière mais une envie sous-jacente prenait le pas : celle de dire très vite au revoir au personnage principal.

Une lecture qui ne m'aura pas laissé indifférente mais encore une rencontre manquée, pas avec l'auteur, Julia Kerninon, qui, il est évident possède une plume très intéressante et un style unique (j'aime ses longs paragraphes, ses digressions) mais avec son héroïne.

Caroline N.Spacek est une romancière mondialement célèbre, qui vit recluse dans sa propriété du Devon depuis quatre ans. Ses onze romans (dont un recueil de poésies) lui ont apporté renommée et fortune. La jeune femme (36 ans) a publié son premier livre à l'âge de 20 ans et a secoué la scène littéraire (Le Prix Françoise Sagan ne lui a pas été décerné pour rien, Julia Kerninon lui rend ici quelque peu hommage). Depuis, elle enchaîne les succès, deux de ses livres ont été adaptés au cinéma et ont rapporté suffisamment d'argent pour permettre à la jeune femme de se consacrer entièrement à son art.

Lou, un jeune homme de 25 ans, tombé amoureux de ses onze romans ne peut résister à l'envie de la rencontrer et s'envole pour le Devon. Il réussit à pénétrer dans sa demeure pour une interview qui se transformera en séjour prolongé où l'auteur va lui raconter sa vie, ses amours et ses peines. Un an plus tard, Lou publie le récit de ses centaines d'heures d'enregistrement. Celui que nous lisons.

Je m'arrête là car sachez que Julia nous prévient dès le départ : les écrivains sont tous fous et Caroline ne fait pas exception à la règle. Lou est un fan absolu qui ne cesse de crier au génie et tout sur elle ou son œuvre sont animés de critiques dithyrambiques.  Au point de m'avoir presque filer la nausée.
Car Caroline est un monstre d'égoïsme, d'égocentrisme et un condensé de tout ce qui me rebute chez certaines personnalités. Une Justin Bieber de la littérature. Portée à nue à 20 ans, elle ne cesse de croire qu'à chaque livre, elle fait encore mieux. Contrairement à nombres d'auteurs qui seront plus ou moins irréguliers dans leur production, elle est parfaite. Elle est au-dessus de tout le monde. Issue de plus bas que terre (attention préparez-vous : fille de forains analphabètes, violents, racistes, pédophiles et tout ce qui suit, n'ayant lu que la Bible et les annuaires - j'imagine le plaisir des forains à lire ce roman), elle s'est plus qu'élevée de sa condition, elle a surpassé la terre entière.

D'ailleurs, lorsque assise, dans son kimono, un verre de vin à la main (à la Gwyneth Paltrow, chacun de ses gestes est ainsi décrit avec minutie et encensé par Lou) elle se remémore son passé, Caroline s'exprime dans un français parfait, si châtié, une rhétorique parfaite, des métaphores à vous faire pâlir. Mais étrangement, dès qu'elle repose son verre et s'adresse à Lou pour des échanges "plus terre à terre", fini ce langage exceptionnel, retour à la base.

Ce que j'essaie de dire, c'est qu'entre son égocentrisme et ce discours tellement distant et arrogant, s'est tout de suite créé, entre moi lectrice, et elle, héroïne (dont les malheurs ne cessent de s'abattre sur sa pauvre vie) une distance telle - un fossé si profond que je n'ai jamais pu ressentir envers elle (ni envers Lou, le stéréotype de l'homosexuel homme-enfant, vendu enfant par son père en échange d'un pneu à des pédophiles, si si) la moindre empathie, ni affection.

Tout est tellement grandiloquent chez elle et chez Lou d'ailleurs (leurs passés communs d'enfants maltraités), qu'on a peine à y croire.

Je ne vous cache pas aussi la foison de clichés sur l'ex-URSS (terme que je n'avais plus croisé depuis une dizaine d'années), en voici un extrait. C'est beau, merveilleusement écrit mais au final ça sonne faux pour moi. 
 
"Je visitais l'Europe. (...) A Rome, je fumais des Merit parce que cela semblait approprié  ma situation, je comptais les palmiers et je me fais prendre en photo à côté des gladiateurs. (..) A Venise, je sortais les nuits de grande marée marcher avec des bottes en caoutchouc dans les rues inondées. De là, j'ai pris le train de nuit pour Budapest, où j'ai lavé mon corps dans les saunas brûlants et pris sans relâche les taxis d'eau d'un bord à l'autre du fleuve. (....) Je louais des appartements en Europe de l'Est où les murs vibraient quand un des habitants de l'immeuble jouait de la contrebasse, des appartements d'où j'entendais le sifflement des tramways dehors, des appartements situés sur les grands axes avec de tout petits balcons ronds où je m'asseyais pour boire mon café à l'aube, enveloppée dans des couvertures, sous la neige qui tombait doucement." (p.103)

Il est indéniable que Julia Kerninon possède un grand talent. Son premier roman, en témoigne mon billet qui retranscrit je l'espère les émotions ressenties à la lecture. Il m'aura manqué cependant ce supplément d'âme. Ses personnages sont tout simplement inhumains. Soit un cumul de clichés pour Lou (jeune homosexuel qui se jette sous la voiture d'un homme qui deviendra son mentor...) soit un personnage d'écrivain tellement fantasmé qu'il en devient effrayant. Lou la trouve insupportable, arrogante mais ne peut s'empêcher d'être ému par chaque mot ou geste de la romancière (tous ses gestes sont soigneusement pensés, elle fait la roue, la moue... plus qu'une romancière, c'est une actrice).

Julia Kerninon possède un vrai talent et je ne peux qu'être admirative. Elle nous invite à une démonstration de la langue française, de sa rhétorique, de son talent à manier les mots et c'est un énorme plaisir. Son écriture est exigeante, incisive et percutante. Mais la perfection est en ennuyeuse et surtout elle vous isole du reste. Un peu comme un enfant génie enfermé dans sa bulle.

J'ai échangé aujourd'hui avec une amie plus âgée et elle a eu ce ressenti : Julia Kerninon intellectualise beaucoup, elle est extrêmement douée et intelligente mais sa jeunesse et son manque d'expérience s'en ressentent. Dernier bémol : le roman foisonne de références bobo, de clichés (sur ces pays de l'Est, sur les artistes également, sur les familles prolétaires toutes violentes et néandertaliennes) qui gâchent le plaisir du lecteur.

La jeune romancière prépare une thèse dont le sujet principale porte sur les entretiens littéraires. Il est évident que ces interviews de The Paris Review qu'elle a étudiées dans le cadre de ses recherches ont un lien avec ce roman.

Voilà, il m'est difficile d'en dire plus, c'est déjà pas mal. Lisez-le car il en vaut la peine. Je n'avais pas ressenti ça depuis Limonov. J'avoue, j'ai aimé être secouée comme je l'ai été et je lirai son prochain roman, c'est certain.



★★★★★

La brune au rouergue, 200 pages

Saturday, May 2, 2015

Brokeback Mountain - Annie Proulx


J'abandonne rarement des livres en cours de route. Mais après avoir trainé un roman pendant près de sept jours sans jamais y trouver quelconque plaisir (l'exercice s'était transformée en corvée), j'ai fini par reposer le livre définitivement au bout de 155 pages tout de même... Dégoutée par cet échec (Marie-Claude avait si bien parlé de ce sentiment d'échec), j'ai filé à la médiathèque pour rendre des livres et évidemment ce lieu magique m'a réconcilié avec le monde des livres et je suis donc repartie, avec sous le bras, plusieurs romans et une nouvelle publiée à part, signée Annie Proulx. 

Cette nouvelle aura eu chez moi l'effet escompté : l'effet doudou. Car Brokeback Mountain ne peut, d'une part que vous faire rêver à travers une histoire d'amour sublime entre deux cowboys (et me confirmer qu'Ang Lee avait été fidèle à Annie Proulx dans son adaptation cinématographique) et d'autre part, vous réconcilier avec l'art littéraire. 

"Tard dans l'après-midi, le grondement du tonnerre roulant au loin, le même pick-up vert apparut et Jack en descendit, son Stetson cabossé rejeté en arrière. Une décharge brûlante transperça Ennis et il se retrouva dehors sur le palier, refermant la porte derrière lui. Jack gravit les marches deux par deux. Ils se prirent les épaules, s'empoignèrent vigoureusement, le souffle coupé, répétant, fils de pute, puis, aussi facilement qu'une clé tourne dans une serrure, leurs bouches se trouvèrent, se pressèrent durement, les grandes dents de Jack le mordant jusqu'au sang, son chapeau tombé sur le sol, la barbe râpeuse, la salive coulant de leurs bouches, et la porte s'ouvrit. "(p.38)


Annie Proulx fait chanter les mots avec tant de talent qu'on se laisse transporter comme un enfant sur une barque le long d'une rivière, au fin fond du Montana où l'eau scintille et le soleil effleure votre visage. Oui tout ça pour moi ! L'effet doudou, je vous disais :

"Il devra peut-être habité chez sa fille mariée jusqu'à ce qu'il ait dégoté un autre job, et pourtant il est envahi d'un plaisir intense parce qu'il a rêvé de Jack Twist. 
Le café éventé bout et il le retire avant qu'il ne déborde, le verse dans une tasse et souffle sur le liquide noir, laisse s'échapper un pan du rêve. S'il le laisse flotter, il alimentera peut-être la journée, réchauffera ces temps anciens et froids dans la montagne, lorsque le monde leur appartenait et que le mal n'existait pas". (p8-9)

Inutile de vous raconter l'histoire. Sachez que j'ai lu, non dévoré la nouvelle en deux fois (trajet maison et canapé) et que j'ai passé ma soirée à regarder des photos d'Ennis et Jack et à résister à l'envie de revoir le film. Annie Proulx avait confié qu'elle était tombé amoureuse de ses personnages et je la crois entièrement.

 

 Je ne peux résister à recopier encore ce passage :

"Il enfouit son visage dans l'étoffe et respira lentement par le nez et la bouche, espérant y trouver la légère odeur de fumée et de sauge, le goût salé de la sueur de Jack, mais il n'y avait rien à sentir, seulement son souvenir, le pouvoir imaginaire de Brokeback Mountain dont il ne demeurait rien sinon ce qu'il tenait dans ses mains" (p.90)

Vous l'aurez compris, ce fut pour moi 94 pages de bonheur. De pur plaisir.  J'ai lu entre temps un roman dont j'ai hâte de vous parler (qui se passe en Alaska) et puis j'ai décidé de passer un peu plus longtemps en compagnie d'Annie Proulx, puisque j'enchaine actuellement avec son roman Noeuds & dénouement. 


★★★★★

Grasset, traduction Anne Damourell, 94 pages